Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

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8h25, une main presse mon épaule, j’entends dans le brouhaha confus et lointain d’une gare en déroute une voix douce et ferme : « Monsieur, monsieur, on est arrivé à Paris », un monde qui s’étiolait se remet en ordre cahin-caha, « Oui ? Oh ! Merci ». Je me suis endormi juste avant l’arrivée à Paris, je reconnais celle qui vient de me réveiller. Se pourrait-il que je sois devenu un des leurs, sans autre forme de procès ? D’un même mouvement naturel, éloignant son joli sourire de mon regard embué, elle poursuit une conversation avec son compagnon de voyage, qui piétine avec impatience dans l’allée centrale, comme derrière les quelques mois qui le séparent de la retraite. Celui-là est le seul à me rendre le bonjour sans faillir lorsque nous nous croisons. Encore tout engourdi, je quitte le wagon et cherche à rattraper le peuple qui s’éloigne et dont je ne ferai plus partie désormais. Tous ces visages qui me sont devenus si familiers, combien de temps mettront-ils à s’effacer de ma mémoire ? Et que se sera-t-il passé entre nous ? Quelques mots bredouillés, quelques sourires échangés ? Ai-je été moi-même pour eux un peu plus qu’une apparition furtive ?

Je regrette mon évanouissement soudain, j’avais prévu pourtant de guetter, une dernière fois, les petits faits anecdotiques du parcours, tandis qu’à la fenêtre les prairies et les bois laissent place à un paysage plus urbain. Par exemple, au passage du contrôleur, les altercations enjouées des manieurs de cartes, que l’agent SNCF prend plaisir à savourer un instant, provocations gratuites de « fonctionnarophobes », toujours la même rengaine contre les grèves et les retards. Une fois, un passager qui connaissait bien le rouspéteur s’est mis à hurler : « La légion, voila ce qu’il nous faut et tout rentrera dans l’ordre, la légion ! ». L’autre s’est renfrogné en se taisant enfin et le wagon a bien ri. Je n’oublierai jamais cet autre type, assis à la place juste devant la mienne, qui feignait de travailler sur son ordinateur portable et qui visionnait en réalité une vidéo porno. J’en surpris par hasard l’écho sur la vitre. J’avais tourné la tête pour surveiller le paysage et je ne fus pas déçu du voyage en découvrant la lune. L’apprenti pornographe perçut l’effet de ma surprise, satanée fenêtre où tout se reflète, et rabattit aussitôt l’écran de sa rêverie. Un petit bonhomme se lève toujours dix minutes avant l’heure pour gagner la tête du train et sortir parmi les premiers. Il n’est pas le seul saumon à pratiquer cette lente remontée à la gloire de la Déesse Ponctualité. Cela m’a toujours épaté. Quand je me retrouvais coincé sur le quai, dans un maelstrom d’humeurs et de déplacements incontrôlés, je ne pouvais m’empêcher de penser au petit bonhomme et de lui donner raison. Une foule de détails encore et de péripéties que plusieurs nuits de conte ne pourraient épuiser. C’est fou l’exubérance qui s’égrène en seulement 56 minutes. Le trajet Evreux-Paris a rapté avec régularité et insistance quantité de petites heures de ma vie, qui formeront bientôt dans ma mémoire un voyage unique et ininterrompu, telle une vie parallèle qui s’étendrait sur cinq longues années. Je la regarde aujourd’hui dans le ciel de mon passé comme une constellation pittoresque, merveille de contradictions, mais n’est-ce pas le lot de toute aventure humaine ?

Je sors sur la place des horloges, l’air pollué de la capitale me serre le thorax. Ma double vie ébroïcienne et parisienne prend fin, je vais me consacrer au seul voyage qui m’importe vraiment, la flânerie intérieure, la fréquentation des livres et le commerce avec les mots. Enfin, tant que le grand Cric me laissera quelque répit. Le roman partage avec le train la certitude de la butée, mais l’inconnu d’entre les lignes, l’imprévu de l’effeuillage, le rebondissement, le coup de théâtre fendent toujours l’épaisseur de la monotonie, qui fait d’un livre beaucoup plus qu’une succession de pages et d’une ligne de chemin de fer plus qu’un agrégat de gares. Pour peu que l’on accepte l’invitation du conducteur à cette translation déterminée d’un point à un autre, tout devient possible dans l’intervalle de temps qui nous sépare du mot fin. Et s’il m’est donné un jour de conclure un premier livre, j’ouvrirais alors les yeux sur d’autres commencements, je partirai, mais plus loin, toujours plus loin… Recommencer sans cesse le voyage.

Fin

7h46, le vendeur ambulant passe et peste contre mon cartable qui déborde un peu trop sur le couloir, bloquant la petite roue droite de son comptoir ambulant. Il lit dans mon regard surpris sa brusquerie non-commerciale en ce matin blême, se reprend et par effet de balancier, exagérément, me remercie de mon leste retrait. Replongé dans une légère somnolence, après avoir repoussé sur la tablette ma lecture en cours – les tribulations d’un photographe au pays du soleil levant – je songe à cet ersatz de voyage subi durant cinq ans. Deux heures de la porte de chez soi à celle du bureau, quatre heures en somme dans la journée. Comment font-ils tous pour supporter cela ? Et encore, il y a plus fort, les « Evreux-Paris » ne font que rejoindre dans leur folie douce ferroviaire les peuples cousins des « Bernay-Paris » ou des plus lointains, les « Caen-Paris », dormeurs du rail dont j’ai déjà parlé. Dans un rayon de plus de deux cent kilomètres autour de la capitale, une multitude d’envahisseurs serviles convergent ainsi pour avaler une pastille amère… Un travail que la longue agonie pour le rejoindre rend peu à peu aigris les plus toniques. 7H52, quand le contrôleur passe, il en prend souvent pour son grade, obligé de justifier les retards, d’accueillir un chapelet de doléances contre les fonctionnaires forcément bornés, et de servir une langue de bois sur un lit de sourire patient. Piques de part et d’autre. Fierté des picadors, quand l’uniforme a déserté le wagon, d’avoir joué un bon tour. Toute une vie passe sur les traverses. Je pense à ce cours de physique en première qui aboutissait à cette conclusion désarmante que, sur le plan des forces, la somme était nulle si l’on repassait par le point de départ, que l’on montât un escalier ou que l’on revînt de Chine. Moi, je ne me suis guère déplacé dans ma vie. Mes deux voyages à l’étranger se perdent dans mes souvenirs comme deux morceaux perdus d’un puzzle abandonné. Avec Francis, l’ami de toujours ou presque, en Belgique d’abord pour une traversée à vélo, dont les deux faits marquants furent les clystères montrueux de la collection de son grand-père, ancien médecin de campagne, et ce fiacre qui surgit une nuit sur la petite place de Bruges où nous flânions, et qui nous transporta subitement dans un univers stendhalien. Ensuite, ce fut à Prague, reçus dans une famille adorable de militants de la première heure du mouvement de la Charte 77. La révolution de velours venait tout juste de renverser le régime. Un voile gris maintenait encore sur la ville le passé douloureux. Grises les mines de ceux qui n’y croyaient pas encore, grises les vitrines des magasins, grise la boîte de jeu que nous avions offerte pour l’anniversaire d’un des enfants… Et ce trou de chantier d’où sifflait une fuite de gaz, devant laquelle nous sommes passés tous les jours avant de visiter la ville, sans que jamais aucun service public n’intervînt. Cela provoqua de la part de notre hôte cette réplique unique : « Oh, cela est très communiste ! ». Nous n’avons plus que rarement l’occasion d’évoquer ces souvenirs de voyage qui nous font encore rire. Depuis, il en a tant vu au cours de ses missions humanitaires, de Géorgie en Afghanistan, essayant de recoller les morceaux du monde que les puissants brisent en jouant à leurs jeux de massacres.

Je pense à toutes ces errances qui peuplèrent mes rêveries. J’avais cru pourtant avoir l’étoffe d’un aventurier, mais que ramène-t-on finalement de ces révolutions autour du monde ? J’ai envié ces conquérants de l’inutile, ces mercenaires modernes de l’urgence humanitaire, tous ces baroudeurs poètes qui encombrent les bibliothèques. Leurs mots, leurs rêves enfièvrent toujours la même quête. Qui nous pousse vers l’inconnu sinon cet écho lointain de notre propre cri ? Ce moi multiple qui nous fait peur, qui nous inquiète, que l’on tint pour si médiocre au point que l’on fondât pour le grandir tant d’espoir dans une expansion géographique ? Cette identité que l’on cherche désespérément dans l’étranger et que par notre insatiable appétit on risque de heurter, d’absorber ou de tuer ? Qu’y a-t-il de commun finalement entre un Kérouak, un Céline et un Jules Verne ? Cet appel en nous, cette énigme insoluble de l’âme humaine ? Kérouac sillonne l’Amérique d’Est en Ouest en sifflant son carpe diem, Céline remue désemparé la boue de l’humanité, Verne porte son regard sur le monde sans bouger de son bureau, ou presque. Chacun à sa manière pose la seule question qui vaille : qu’est-ce que l’humanité, quel est ce cri qui hurle « Qui ? » en nous ? Qui nous a mis ces désirs si puissants en omettant de nous confier un corps, des forces et surtout un esprit à leur mesure ? Qui vit ? Qui aime ? Qui s’épuise en chantant l’inconcevable effroi que murmure au plus profond de nous mêmes notre singulière destinée ? Je n’ai jamais voyagé dans mes rêves que pour user, à défaut de le dénouer, ce mystère qui double ma vie et l’intranquillise.

A suivre...

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Tout déplacement est vécu comme un exil même s’il est volontaire. L’homo tripaliens, en transhumance quotidienne vers son lieu de travail, n’a de cesse de recréer dans l’espace qui le transporte le cocon de son intimité. Sur un sol instable, il est vital de redéposer le sédiment de notre culture, comme un matelas de sécurité. C’est le masque de la nuit, le petit coussin, son corps recroquevillé autour du sac à main, les yeux fermés jusqu’à Paris. C’est le travail qui n’attend pas et qu’il faut avancer coûte que coûte. La machine infernale nous absorbe avec nos grandeurs et nos petites manies, nos peines et nos joies, nos espérances et nos renoncements, nos désirs d’ailleurs, nos quêtes d’infinis, où divague notre aspiration à en finir avec cette hypocrisie productiviste. L’attente de l’écho, ne serait-ce que la vibration infime de notre existence. L’Evreux-Paris est une allégorie de l’époque moderne qui cherche, dans les recoins les plus hasardeux de notre condition, à remettre de l’humanité, là où la fuite en avant nous entraîne vers ce qui la congédie. Cette vermine est sans arrêt jusqu’à Paris Saint-Lazare, mais dans ses entrailles c’est toute une vie qui prend au passage des options sur le plaisir de savourer l’instant.

7h31, dans le mythique train devenu cette navrante navette, quelques malheureux arpentent encore les allées des compartiments. Les paquets anonymes qui usaient l’attente quelques minutes plus tôt, fulminent maintenant, qui contre son chef pour la « crasse » qu’il lui a fait subir la veille, qui contre le temps, qui contre les voyous qui fracturent les portières des voitures stationnées dans le parking près de la gare. Qui est coupable ? Qui ? Cet autre nom de Dieu, un dieu de carnaval qu’il nous plaît de brûler aussi souvent que possible pour nous défouler… Ces ritournelles d’aigreur dues au lever matinal s’évanouissent cependant lorsque se recomposent les petites familles opportunes. J’aurais aimé leur demander comment tout cela avait commencé. Il me semble que pour certains l’aventure se perpétue déjà depuis des années voire plus d’une décennie. Ils se cherchent du regard ou se pointent aux rendez-vous. Le premier qui arrive réserve la place de 4 sièges en vis-à-vis, parfois la double 4, troisième rame en partant de la fin. Quelques minutes après le départ, au grand dam des voisins qui comptaient rattraper une heure de sommeil réparateur, on entend le murmure grandissant des joueurs de tarot. C’est fascinant de les voir refaire, comme le comédien abonné à une pièce de théâtre unique, la scène du jeu de cartes, tous les matins et souvent tous les soirs. A toute vitesse, ils enchaînent les stratégies, chaque partie étant suivie d’une sorte de colloque savant sur les écarts de l’un à une certaine doctrine, sur le non respect de l’autre à un principe élémentaire, l’expérimenté se plaisant à rappeler l’héritage des standards, comme aux échecs. La bataille de discours autant que de cartes pourrait à la longue devenir ennuyeuse à mourir, et pourtant cette scène protéenne se reproduit à l’infini sans jamais se ressembler. Moi qui n’y goûte guère en tant que joueur, je fus un spectateur enthousiaste, guettant les grains de rage d’un partenaire furieux de la garde manquée de son acolyte, les éclats de rire de la troupe qui jubile de cet échange de mains, laissant les observateurs profanes incrédules et sans voix. Lorsqu’un néophyte s’y frotte, l’initiation est rude mais il se trouve toujours un ancien, protecteur, qui va redoubler de pédagogie. Alors, je tends l’oreille et à la longue, je sens que je pourrais un jour me lancer.

En réalité, cette fraternité d’accoudoir, qui anime les wagons à demi ensommeillés, sont des cercles tout aussi réjouissants qu’inaccessibles. Leur franche camaraderie est un monde qui éloigne l’entourage automatiquement placé dans la peau du témoin attendri. Car il ne se joue pas qu’une partie de tarot dans cette confrérie-là. Le double 4 est surtout le lieu des connivences. A cheval sur un paradoxe curieux, à l’extérieur du cercle, nous ressentons comme une gêne de voyeurs, à l’intérieur, on affecte des gestes ostensibles, on élève la voix à un volume sonore qui permettra à la cantonade d’apprécier combien ces gens-là s’entendent à merveille et sont heureux ensemble. On expose souvent les tracas du boulot, la collègue qui a dit ceci et qui a fait cela, ce qu’on lui a répondu, la belle répartie-là, tous ces beaux mensonges, tout ce qu’on aimerait être, tout ce qu’on aimerait dire… Et que l’oreille complaisante accueille avec des Ah ! Et des Oh ! Et qui surenchérit, et qui approuve ou encourage. Toute cette bonne amitié qui n’est pas dupe, mais il sera bien temps plus tard de dire les quatre vérités salutaires, pour le moment c’est le temps d’écouter.

Il y a cette femme qui sort tout à trac de son sac à main, dont on ne soupçonnait pas tant de profondeur, huit coupes de champagne en kit, que les sept voisins s’empressent de monter en un tour de main. Sortent du même sac deux petites bouteilles et des petits gâteaux… Tout cela pour fêter l’anniversaire de l’étonné qui en rougit ou bien la naissance du petit fils de celle qui en parle depuis bientôt trois mois tous les jours, ou simplement pour rire. De temps en temps, des croissants viennent améliorer l’heure ordinaire du thermos de café pour un joyeux breakfast circulant. J’y reconnais les accents et les émotions des agapes enfantines entre copains, ces instants volés aux adultes, qui valent tous les lifting. J’envie cette communion de l’amitié. Je comprends qu’après dix années à crayonner le territoire entre domicile et boulot, on ait besoin de se raccrocher à la convivialité des compagnons de galère. Qu’ai-je donc de commun avec eux ? Sur le fond sonore de leur joyeuse assemblée, je rêve d’une autre vie, d’un autre voyage, le nez collé au carreau.

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S’il vous arrive un jour de migrer vers Paris à l’heure matutinale, évitez le wagon des dormeurs, en provenance de Caen, deux voitures avant la queue du train. Ce n’est pas un compartiment, c’est une institution ! Toutes les lumières sont éteintes, les rideaux tirés, une atmosphère qu’accentuera la saison hivernale. Renoncez au geste incongru de rétablir les plafonniers, deux douzaines de paires d’yeux, allumés de fureur, vous enjoindraient de faire machine arrière. Même le contrôleur ne s’y risque qu’en cas de force majeure… Il ne faut pas espérer trouver un siège libre dans cette place forte. Chaque dignitaire redouble d’ingéniosité pour dissuader le voyageur errant de lorgner sur une place adjacente. On s’en voudrait de déranger un masque de nuit posé sur des yeux charmants, que l’on ne pourra surprendre qu’aux brefs instants de l’arrivée parisienne. Le raffinement féminin pousse jusqu’à prévoir un petit coussin logé dans un coin du sac, un appui douillet à la joue qui en imprimera les arabesques. Des escarpins parfois sortent du même sac pour se substituer aux chaussures de ville et témoignent d’un respect inattendu pour le travail des femmes de ménages.

Malgré tout, les dormeurs n’ont rien inventé : s’étaler de tout son long sur les deux places est un stratagème à la portée de tout le monde dans n’importe quel compartiment. J’ai vu un homme bien bâti, qu’on ne soupçonnerait pas de manquer de détermination, jeter l’éponge face à un jeune blanc-bec qu’il a bien essayé 5 ou 6 fois de relever, afin d’en circonscrire le corps inerte dans les limites du siège côté fenêtre. Chaque fois qu’il parvenait à décoller le buste gémissant du sans-gêne et tentait dans l’instant de négocier un retournement du bassin pour s’installer sur la place libérée, l’anguille réussissait à se lover à nouveau empêchant tout voisinage. Un sketch à la Buster Keaton ! Nous étions plusieurs à regarder la scène, en soutenant le malchanceux de nos commentaires acerbes, sans qu’aucun d’entre nous ne songe à lui prêter main forte. Le moribond n’avait d’autres arguments que son inertie et quelques borborygmes d’où surnageaient des « Allez voir ailleurs… J’étais là le premier… ».

Sans aller jusqu’à ces extrémités, nous avons tous développé l’art de préserver notre espace d’intimité en annexant la place voisine. Que l’on pose négligemment la serviette à côté ou que l’on construise un savant empilage d’attaché-case, de manteau et de baise-en-ville, il s’agit toujours de montrer au candidat potentiel qu’il est un intrus. Hors de sa maison, l’humain tente de rétablir son espace vital, l’autre apparaît donc fatalement comme un concurrent, sauf s’il appartient à un cercle de connaissance. Il m’est arrivé moi-même de recréer ma bulle par des constructions attenantes hautement dissuasives, mais je m’astreignais par esprit de résistance à laisser tout bonnement libre le siège que je n’avais aucune raison de considérer comme ma propriété. L’étranger a sa place, telle était ma devise. Un héroïsme de pacotille, je n’ai jamais eu à affronter le grand fauve, ni les grands sommets, encore moins la face édentée d’un sauvage mal intentionné, non rien de tout cela, seulement une mauvaise posture que je prends un malin plaisir à vous conter.

Un de ces matins où la SNCF nous présentait un train tronqué, avec deux voitures de moins que la rame réglementaire, qui en compte neuf, tous les wagons étaient bondés. Les paquets de voyageurs avaient déjà disparu à l’intérieur quand je suis arrivé sur le quai. Une première fois, j’essuyai l’argument classique ,« j’attends quelqu’un », la seconde, l’absence la plus totale d’argument, « elle est prise » s’interposa sèche et sans appel. Deuxième wagon et nouvelle série de phrases toutes faites : « c’est déjà réservé », « vous n’avez pas trouvé ailleurs ? ». Un homme d’affaire avait déjà sorti son portable et pianotait un compte rendu plus important que les desiderata d’un usager lambda contraint à la station debout. Un monceau de documents étaient déjà étalés sur la tablette de la place inoccupée… Pas le courage, pas ce matin. Va pour cette fois, l’homme d’affaire ! Mais c’était juré, c’était bien la dernière : dans le wagon suivant, la première place libre serait pour moi.

Je repérai donc tout de suite un siège qu’une jeune femme avait laissé inoccupé, par inadvertance ou par naïveté. J’allais profiter de l’aubaine quand un filet de voix sortant d’une bouche délicate m’envoya une supplique : « vous ne pouvez pas en chercher une autre plus loin, s’il vous plait ? ». Je devais avoir mal entendu ou ne voulais plus entendre. Devant mon silence incompréhensif, elle répéta « s’il vous plaît, allez voir ailleurs, je vous le demande gentiment ». Pas loin d’un agacement en phase terminale, je décidai en moi-même, bien désolé pour ce petit brin de femme, que ce serait elle qui devrait subir aujourd’hui le côté déterminé de ma personnalité. En prenant soin de lui expliquer mes tentatives infructueuses des deux dernières voitures, je lui demandai, avec une pointe d’ironie, que j’essayai en vain d’atténuer au dernier moment : « avez-vous payé double tarif pour désirer occuper ces deux places, auquel cas je me retirerais sur le champ !  ». Cette tirade reçut une sentence aussi brève que directe : « et en plus, je suis tombée sur un con ! ». « Si cela peux vous faire plaisir », ai-je conclu cet échange cordial en m’asseyant à ses côtés. J’ai bien senti un climat électrique sur ma gauche tout au long de la traversée de deux départements, mais j’étais plongé dans le chef d’oeuvre de Kerouac, qui me vaccinait contre toute inimitié provisoire.

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7h15, le hall de la gare d’Evreux fourmille déjà. A gauche, les queues alignées derrière les guichets ondulent d’impatience, le train ne va plus tarder. Il m’arrive parfois d’être une des vertèbres de cette file fébrile. Pourquoi faut-il donc que je choisisse de me placer, toujours, derrière cette personne qui ne trouve pas d’autre moment pour demander le renouvellement de sa carte d’abonnement ou bien pour poser la question qui provoque ce rictus inquiétant du guichetier, annonciateur d’une réponse difficile à trouver, quand ce n’est pas le terminal de carte bleue qui crépite en désordre et grignote un temps précieux ? Non pas que je sois si impatient que cela de rejoindre mon lieu de travail, toujours cette sorcellerie qui opère : je dois prendre le train et tiens absolument à me trouver du bon côté du marche-pied, dans le sens de la marche.

A droite, une lumière plus crue attire les curieux, le point de vente Hachette vide ses présentoirs, des amateurs de café matinal se brûlent les doigts, tout en lisant le journal, au contact du gobelet en plastique. On devine à la tâche de gras qui traverse le papier, du côté de l’autre main, la signature de la viennoiserie – formule petit-déjeuner – qui fera bientôt d’autres dégâts au creux de l’estomac. Certains assument leur inaction, assis sur de rares sièges. Somme d’impatiences, de sommeils inachevés, échos de bonjour, saccades de retrouvailles et de bises, une population s’agglutine. Est-ce que ces gens se connaissaient ou bien, finalement, une forme d’accoutumance aux visages crée-t-elle le rapprochement ? Sans doute, en hiver, la tour rougeoyante du chauffage collectif y a contribué… J’en fus un quidam, à mon corps défendant. Pas assez longtemps pour être admis dans un des cercles de cette communauté bigarrée, juste assez pour mesurer les degrés de mesquinerie que l’humain peut gravir, jeté hors de chez lui et contraint à s’en éloigner plus que de raison pour gagner son salaire. Bien assez cependant, pour être l’observateur privilégié de cette faculté extraordinaire de l’être humain itinérant à recomposer son monde en toute circonstance. Le trajet Evreux-Paris a rapté avec régularité et insistance une quantité de petites heures de ma vie, que je regarde aujourd’hui dans le ciel de mes souvenirs comme une constellation pittoresque, merveille de contradictions.

7h26, le train s’ébranle. Un bon jour, la place à côté de moi reste inoccupée. Pourtant je n’ai pas eu le loisir de choisir mon compartiment, je ne suis pas sorti tout de suite sur le quai, traînant un peu trop dans le rayon des périodiques informatiques. Je n’aurais donc pas cédé définitivement à cet accomplissement de la monotonie qui nous fait repérer l’emplacement exact du quai où s’arrêtera, face à soi, dans un dernier sursaut du freinage, la porte du wagon de son choix. Je suis meilleur dans le métro car j’entre dans la rame à l’endroit précis qui me permettra de réduire la distance me séparant de la sortie ou de la correspondance.

Pour assister à la cérémonie du « wagonnage », il faut arriver sur le quai avant 7h20. Les uns après les autres, en vaguelettes successives, mes congénères se rangent par petits paquets équidistants. Je m’étais juré qu’un jour je me pointerais plus tôt pour identifier celui qui se place le premier à son poste, qui sert donc de repère à tous les autres. Cette investigation ne pourrait évidemment prétendre au caractère scientifique qu’à condition de réitérer l’opération, j’aurais pu ainsi savoir si quotidiennement ou par séquence, il s’agissait toujours des mêmes personnes. Je ne l’ai jamais fait. En revanche, j’ai pris parfois un malin plaisir à souffler l’air de la rébellion. Rien ne fait plus enrager l’habitué que le nonchalant qui arrive à la dernière seconde et qui, profitant d’un clinamen dans la succession régulière des freinages, repère dans les derniers mètres à quel endroit la portière va venir mourir, pour entrer le premier, triomphant, dans la voiture. Le paquet vitupère alors contre le malotru tout autant que contre le machiniste, coupable d’avoir ruiné par sa maladresse la science du « wagonnage ». Puis, le ronchonnement s’ébroue vers l’ouverture déplacée qui a redistribué dans la panique l’ordre des entrées.

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7 h 11. Le bus me dépose à la gare routière après un virage négocié toujours trop rapidement et qui accole à la vitre les passagers mal aggripés aux barres d’appui, encore un peu ensommeillés. Quand j’étais enfant, c’était toujours un grand moment cette arrivée à la gare. Rien à faire, la locomotive piaffait déjà. J’avais attrapé la maladie de mon père, toujours peur d’avoir oublié quelque chose, dernier tour dans la chambre où j’attrapais un livre supplémentaire qui alourdirait la charge, et quelque autre objet inutile qui ne sortirait pas de la valise de tout le séjour. Départ précipité. Plus que quelques minutes avant de placer sa vie entre les mains d’un machiniste. Un beau jour, mon père ajouta à ses angoisses de départ la hantise de se faire cambrioler, tandis que nous serions en train de paresser sur la plage. Grâce à un collègue de travail, il récupéra des barres d’acier avec plein de trous réguliers. Il les avait fait découper à la taille de chacune des fenêtres de la maison, du rez-de-chaussée au premier étage ! Il commençait la veille, c’était éreintant et certaines barres mal ajustées lui faisaient proférer moult jurons dont il ne se repentait nullement le dimanche suivant. Une bonne douzaine de boulons à visser sur chaque barre tout de même. La première fois, il avait fallu percer des trous dans les balustrades et dans les volets. Quand mon père partait en vacances avec nous, à 18 heures la veille, nous étions plongés dans l’obscurité en plein été ! Plus le choix, notre maison de famille s’était refermée comme une coquille, résolue à être abandonnée par ses occupants durant tout un mois.

A l’époque, le train corail et ses longues rames sans séparation ne devait exister qu’à l’état de concept. Dans le compartiment de huit, régnait toujours une joyeuse pagaille : les personnes âgées tout aussi excitées que les plus jeunes, peur de rater le train, de ne pas avoir la place pour la valise en cuir, peur de laisser maman sur le quai ou d’emporter Papa que le travail retenait à Paris, qui cherchait ses clés et que maman finissait par retrouver dans une de ses poches. Course et batailles pour la place au carreau, excuses exigées pour le pied de la dame écrasé au passage, peur de cette puissance magique qui avait la faculté, à une certaine seconde, de ne plus nous laisser d’autres choix que de partir. J’ai toujours conservé cette appréhension infantile, au moment de gravir le marche-pied. La sensation de quitter le sol à bord d’un avion n’a jamais pris le pas sur ce sentiment-là. Le train ne fait pas l’impasse du relief, il suit les pleins et les déliés de la géographie et écrit sur ce tempo un itinéraire unique, chaque fois que l’on repasse sur la même ligne, palimpseste de l’aventure ferroviaire.

J’ai regardé ce matin avec incompréhension la pile monstrueuse des billets aller-retour accumulés dans une boîte à chaussure. Evreux-Paris, Paris-Evreux. Grandes lignes, quelle vanité, je suis même estampillé « grand voyageur ». Je n’aurais jamais cru que tout cet édifice merveilleux, cette cristallisation qui a accompagné les différentes stations de l’enfance, se noierait un jour dans la bave décevante d’un limaçon qui m’a conduit, cinq années durant, sur mon lieu de travail : 7 h 26, retour 18 h 09, quand tout allait bien. La SNCF a troqué l’oeuvre imaginaire contre une obscure opération commerciale, et ce mal qu’elle m’a fait, la SNCF, je ne peux guère en réclamer réparation à l’arrivée, au guichet « Accueil », au bout du quai.

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 Voyageur malgré moi, par une de ces successions de choix qui, mis bout à bout, vous enchaînent à une réalité décevante, j’en suis devenu une catégorie singulière, qu’aucune épopée n’a jamais chantée. J’appartiens à un peuple migrateur, laborieux et discipliné, qu’un air de rébellion parfois soulève. Au moment de le quitter, j’en ai la nostalgie aussi perplexe qu’attendrie.

Migrants modernes, mi-aventuriers par répétition de l’exil en caravanes quotidiennes, mi-casaniers par itération du retour au bercail, le peuple des nomades professionnels s’ébroue de bon matin, leurs regards se croisent et plongent dans l’entrelacs d’une frustration sèche d’un corps que l’on a quitté, d’un rêve qui rosissait la nuit et que la lumière trop blanche de la salle de bain a effacé d’un coup, alors que devant le miroir l’imprudent esquissait l’audace de se regarder un peu trop tôt.

Pouvez-vous imaginer le mal que m’a fait la SNCF !? Jusqu’à une date récente, le transport ferroviaire avait pour moi la majesté des grands espaces, traversés à la vitesse du vent. Prendre le train était une formule magique qui convoquait l’imaginaire des départs légendaires, en marche vers une destinée lointaine. La toile du rideau, par les trépidations d’un convoi moins confortable qu’aujourd’hui, faseyait comme la voile d’un navire. Son odeur de poussière empruntait au remugle saumâtre que laissent les embruns sur le pont des bateaux. Si mes parents n’avaient pas réservé la place côté fenêtre, je finissais toujours, malgré ma timidité enfantine, par obtenir le privilège de coller mon nez au carreau. J’admirais le défilé du paysage. Les monts et les plaines s’enroulaient en flots rebondissants d’une mer démontée. La fenêtre de la SNCF m’offrait ainsi pour le même prix un écran allumé vers toutes les rêveries. Le bonheur était sur ses rails. J’entends encore la petite musique du voyage, le cliquetis des roues sur les jointures. On se le refait en bouche lorsque le besoin d’évasion se fait par trop sentir. Aujourd’hui, la dictature du confort a imposé son silence.

Placée sur ses deux lignes qui lancent jusqu’à la nausée leurs allègres perspective, la locomotive confère à la force du destin une mécanique bien huilée. Que n’ai-je eu le courage de filer ainsi vers ma destinée ? Les escales m’ont happé, j’ai pris bien des détours. A dix-sept ans, j’avais vu ma vie se déployer comme un grand incendie et se consumer dès que j’ai rouvert les yeux sur l’impossibilité des commencements. J’écris de nouveau dans la stupéfaction d’un silence démoniaque, entré en moi depuis trop longtemps. J’ai quitté le train de mes désirs comme l’on rejette les vêtements trop grands qu’un protecteur nous envoie avec de bonnes intentions. Je pense à tout cela, une larme perlant sur ma joue, se multipliant à l’infini sur la vitre fouettée par une averse normande. J’essaie de retracer les quelques lignes évocatrices de l’incendie qui couve encore sous la cendre. Balancement répété d’un aller-retour en train, berceau d’une renaissance inachevée.

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