Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

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Lire le premier épisode

Franchement, on doit avoir l’air malin. Tels deux héros enfantins d’un J’aime Lire intitulé Les bibliothécaires n’ont peur de rien, nous voilà partis en filature entre les rayonnages de la bibliothèque… à la recherche de quelques bouquins dérobés (Proust aurait été ravi : pour du temps de perdu, c’était du temps de perdu). Sous l’œil inquiet de quelques lecteurs atterrés, nous nous tapissons derrière les atlas et les livres de cuisine du monde pour épier celle qui, manifestement, joue, depuis plusieurs semaines au moins, la grande prêtresse des ouvrages en voie de disparition… A un moment, Jean me fait un clin d’œil et un geste du bras : oui, moi aussi, j’ai remarqué le paquet en papier kraft qu’elle tient contre son corps… (sans doute, quelques reliques supplémentaires à ajouter à sa collection).

Elle prend l’ascenseur et nous nous contentons (malins…), postés devant les portes de métal refermées, de scruter avec impatience le voyant indiquant le numéro des étages afin de savoir jusqu’où notre suspecte a décidé de descendre… De fait, elle prend le chemin des magasins patrimoniaux, niveau -2.

Quelques minutes plus tard, nous sommes nous-mêmes dans l’ascenseur, un peu mal à l’aise. Après une brève descente, nous débouchons dans les entrailles de la bibliothèque (un cachot littéraire, me dis-je en repensant furtivement à Tony Prout) et nous dirigeons vers une porte sur laquelle est scotchée une étiquette rouge, plastifiée et un peu abîmée : Alexandrie. La porte est entrebâillée, nous la poussons avec une sorte d’impatience un peu inquiète, sûrs d’y trouver quelque princesse égorgée par Barbe Bleue. Personne. Elle n’est pas là ? Jean et moi nous regardons en commençant à nous demander si nous n’avons pas suivi une fausse piste… Après tout, tout paraît parfaitement normal. Peut-être à un détail près. La voleuse de bouquins ne semble pas être là où on l’attendait. C’est alors que la porte claque violemment et qu’on entend une voix forte nous interpeller :

– Qu’est-ce que vous foutez là ? (C’était bien sa voix. La folle, la divinité du parchemin.)

Je répondrais bien que c’est cette même question que je me pose depuis déjà plusieurs semaines à l’issue de rêves abracadabrantesques… mais cette prise de parole ne serait pas très appropriée à la circonstance.

– Putain, elle nous a enfermés… (C’est Jean, évidemment.)

– Tu pues du cul !

– Comme tout le monde, ouais je sais, tu nous l’as déjà faite celle-là, Coco.

– Sûr darling… sauf qu’en ce moment, c’est toi qui as l’air d’un con.

– Si je suis de trop, je veux bien m’en aller, souffle Jean.

– Bien joué vieux singe mais tu t’en tireras pas comme ça. Vous avez fait une belle connerie en abandonnant votre paresse naturelle.

La voix vient d’en haut, comme si un haut-parleur, fixé au plafond, nous douchait d’une voix criarde. Ce n’est qu’une supposition car nous sommes plongés dans un noir complet, Jean et moi, presque collés l’un à l’autre, comme pour se rassurer (c’était ça le détail…).

– Allez, arrête tes conneries Coco, lance enfin mon compagnon de misère.

– Vous ne pouvez pas me voir mais moi si, avec ma caméra infrarouge, et ça vaut le détour mes agneaux. Je n’ai pas chômé toutes ces dernières années pendant que vous tiriez au flanc. Vous vous souvenez quand même des histoires de champignons ?

– Heu oui, enfin, je croyais que… ça n’avait pas été résolu ?

– Oui, mon p’tit chéri, mais dans la salle Alexandrie, c’était moi qui faisais les prélèvements et je ne sais pas pourquoi le champignon s’est incrusté, uniquement dans cette salle. Le chef en a eu le tournis. En même temps, avec le nombre de casseroles qu’il se traînait, il n’avait pas trop le temps d’y regarder de plus près. Quand il est parti à la retraite, le nouveau avait d’autres chats à fouetter et ma bibliothèque d’Alexandrie a été oubliée. J’en ai profité pour demander aux ouvriers qui s’occupaient des finitions de m’accorder quelques aménagements supplémentaires. Vous voulez voir, allez hop lumière, admirez un peu ça !

A suivre...

Lire le premier épisode

Paradoxalement, le mystère s’éclaircit un peu : Lovecraft a vécu à Providence, Rhode Island. Toute la question est maintenant de savoir si les bouquins de Proust ont également disparu (j’y verrais peut-être enfin un peu plus clair). Cette journée commence presque à m’amuser.

– Le temps perdu est toujours là, crie Jean.

– C’est une blague ?

– Non, la triste réalité, tout Proust est là intact, le voleur n’a aucun intérêt pour la grande littérature française.

– Tu ne vas pas me dire que tu l’as lu ?

– Non, mais c’est Proust quand même !

– Oui, tu as raison et il y a encore  quelques usagers qui l’empruntent.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Que Borges, Bioy Casares et Lovecraft ne font pas partie des stars dans le top 20 des prêts. On met donc plus de temps à s’apercevoir d’une disparition…

– Voler un exemplaire, passe encore, mais tous les titres d’un même auteur, je veux bien que notre portique d’alarme soit pourri mais quand…

– Qui a parlé des usagers, il me semble évident que si vol il y a, il ne peut être commis que par un collègue… Enfin, statistiquement plutôt « une » collègue…

– T’es malade ? Quel intérêt… ?

– Je ne sais pas. Tu peux sortir le listing des mises au pilon ?

– Seule Coco a les codes pour ça.

– Comme si cela t’arrêtait pour regarder ce que font les petits copains alors que t’as des piles de nouveautés qui attendent désespérément dans le foutoir qui te sert de bureau. Et n’oublie pas de piquer le planning dans celui de Lolo, on pourra voir qui était en service interne aux mêmes moments.

– Je fais comme si je n’avais pas entendu, je vais le craquer le nouveau code mais simple curiosité de ma part, trouduc.

Je regarde par dessus l’épaule de Jean pendant qu’il trifouille dans les entrailles insondables de notre système informatique – franchement je n’y comprends rien. Rien à tous ces codes informatiques alambiqués, rien à ces mystérieuses disparitions de romans étrangers, rien à ces rêves étranges et pénétrants qui hantent mes nuits. Et le pire c’est que l’addition de tous ces riens ne semblent même pas faire quelque chose : je ne vois aucun lien, n’identifie aucun fil conducteur… Au final, rien ne fait sens.

Je n’arrive même pas à décider si tout cela m’effraie, m’amuse ou m’ennuie seulement. Les rêves, sûr qu’ils commencent à me peser. S’extraire quotidiennement de son lit, tout gluant de sueur, avec la même question existentielle en guise de réveil-matin, ça devient vite un peu fatigant. Pour les disparitions de bouquins, ça m’amuserait plutôt, un peu comme on s’amuse à comprendre l’intrigue d’un roman policier… mais il ne s’agit pas de dénoncer qui que ce soit… si des collègues sont fans de certains livres au point de les dérober à notre mission de lecture publique, ça ne me pose pas de problèmes particuliers : ça fera quelques livres de sauvés de l’indifférence générale et de la ferveur technoïde de ces vingt dernières années !

– Putain ! Regarde ! Mais regarde, putain ! (Cette nouvelle jeannerie semble avoir décidé les deux mamies à se plaindre, d’une manière ou d’une autre, à la hiérarchie… une chance pour Jean, la hiérarchie est en réunion.) Eh, tu m’écoutes ? Regarde un peu ça, bordel de merde ! (De nouveau, la chance : les deux mamies se sont volatilisées.)

Je regarde donc l’écran que Jean vient de tourner vers moi.

– T’es gentil Jean mais tu peux décrypter, tu sais moi les machines…

– On va pouvoir t’encadrer, des dinosaures comme toi, y en a plus beaucoup à faire des œufs. C’est un peu plus tordu que la mise au pilon, tu vois. Les livres sont d’abord passés sur la carte animation, et ensuite ils ont disparu. Il n’apparaissent plus nulle part, sauf que le même jour on a fait sortir de la base les mêmes titres pour les placer dans un export-dépôt pour une association conventionnée. Le hic, c’est que « Bibliothèque Alexandrie », ça n’existe pas par chez nous.

– Tu penses que c’est une fausse…

– Ouais, et la vrai folle, tu la connais, regarde qui a passé les prêts sur la carte animation.

– Merde !

– Ensuite, de la carte animation à laquelle tout le monde a accès ou presque, le dépôt est quasi anonyme, futé.

– Mais qu’est-ce qu’elle va en foutre de sa bibliothèque de l’ombre ?

– Si tu venais aux réunions, tu saurais que parmi les collègues les plus véhéments contre le projet de numérisation, il y a notre adoratrice des papyrus. Elle a même brandi une étude américaine qu’elle est allée chercher on ne sait où sur Internet et qui préconisait là-bas une numérisation à grande échelle des livres contemporains pour réduire les frais de stockage, suivie d’une destruction de ces documents, tout en multipliant les surfaces de consultation virtuelle. Elle hurlait en proférant des menaces hystériques, si notre bibliothèque choisissait de mettre le doigt dans un tel engrenage !

– Tu crois qu’elle se serait mis dans l’idée de…

– Je ne sais pas… Mais « Alexandrie », ça ne te dit rien.

– Merde ! nos magasins patrimoniaux qui ont tous des noms de bibliothèques anciennes !

– Vite, éteins l’écran, regarde qui passe par là, elle a rien à y foutre en plus. Viens, suivons-là !

Lire le troisième épisode

– T’es nouveau, toi ?

– Sûr Darling, et j’ai des couilles en or aussi, je moisis ici depuis plus de 3 ans pov nase !

– Désolé.

– Tu te branlais pendant les promenades ou quoi ?

– Non, non, seulement je passe plus de temps à l’infirmerie que dans ma cellule. Et toi, t’es le nouveau bibliothécaire ?

– Je préfère être là que de me faire enfiler par Tony Prout.

– Toi aussi, t’y es passé ?…

– Tout le monde y passe. Et les gardiens, ça les arrange, ça leur fait du boulot en moins de nous traiter comme un ramassis de bonobos. Les enculades, c’est bon pour apaiser les plus agités, après ils n’ont plus qu’à ramasser les crottes à la petite cuillère.

– T’es con toi, s’ils t’entendaient… Tous cas, c’est une sacrée merde ce type, hein ! Son vrai nom tu le connais ?

– Providence.

– Quoi ?

– C’est son nom, Providence, ça fait cul-cul hein ! Toutes façons, autant l’appeler Prout.

– T’as pris pour quoi, au fait ?

– Ah, petite curieuse, t’appuies sur la pédale mais t’es pas sûr de finir le tour… Crois-moi ou pas, mais chaque matin je me pose la même question : qu’est-ce que je fous là ?

Réveil. Le cheveu, le poil et la peau trempés de sueur. Peu importe le rêve, son scénario, son décor. Invariablement, je me réveille toujours au détour de la même question. Et, invariablement, timing parfait, mes yeux s’ouvrent à peine que retentit l’alarme de mon téléphone portable posé sur la table de chevet. Magie de l’horloge biologique interne.

Dans un élan brutal, je me lève aussitôt et dirige mon corps poisseux sous la douche. L’eau froide ruisselle. Je repense à ce dialogue tout droit sorti des limbes de mon sommeil. Providence, admettons. J’y suis passé l’an dernier lors d’un voyage en Nouvelle-Angleterre. Pas le paradis sur terre mais de là à s’immiscer dans mes cauchemars. Tony Prout ? Franchement, je ne vois pas. Aurais-je l’inconscient porté sur le scatologique enfantin ? Pourquoi pas Joe Caca ou Marilyn Pipi ? Ou alors, le grand Marcel qui pointe son nez avec le S(exe) en moins… ! Vu qu’il était homo, autant que je sache, ça colle assez bien dans le tableau de la nuit passée.

Élémentaire, docteur Freud ! Non, je dois reconnaître que je n’y vois pas très clair. Une chose certaine néanmoins, tous ces mauvais rêves commencent à me fatiguer, au propre comme au figuré. Je finis de m’habiller puis je descends dans la rue. Le bus arrive en même temps que moi, la journée s’annonce bien ! A peine vingt minutes plus tard, je pousse la porte de la bibliothèque municipale. Je vais rejoindre le comptoir du deuxième étage, près du rayon littérature, derrière lequel je m’assois tout en allumant le poste informatique. Je commence en service public ce matin. Oui, décidément, qu’est-ce que je fous là ?

Mon collègue Jean me menace de son canon d’inventaire, je suis légèrement en retard, mais lui est en pétard parce que la chef l’a collé au recollement, travaux d’été obligent. « Été » pour lui, c’est un crève-cœur de devoir y associer l’idée de « travail » (pas seulement l’été d’ailleurs). Il passe des matinées à me raconter des histoires de poisson rouge ou de pêche. Hier, c’était un exercice de math de son fils qui le tarabustait, on a bien passé 1h30 à le résoudre avec nos vieux souvenirs de collège.

– Dis, Jean, où sont les grands Yaka, je n’ai croisé personne en arrivant ?

– Si tu t’intéressais un peu plus au planning, tu saurais qu’il y a une grande réunion sur le numérique, toute la journée.

– Encore un coup à se faire peur avec la disparition programmée du livre sacré…

– Que d’efforts alors qu’ils s’en occupent tous seuls de disparaître, les livres, regarde celui-là dans quel état il est. Qu’est-ce qu’elle a foutu Laurence, c’est de la clientèle de désherbage, ça !

– T’es pas gonflé au moins, toi, tu ne l’as pas fait depuis 5 ans dans ton secteur !

– Merci, c’est sympa… Attends, c’est bizarre ça…

– Quoi ?

– Je viens de scanner toute la littérature espagnole…

– Oui, et alors, ça te donne des envies de Buenos Aires ?

– Non, déconne pas, tout Borges et les quelques titres de Bioy Casares ne sont nulle part.

– Même en prêt ?

– Oui, j’ai fait le rapprochement.

– Une collègue prise tout d’un coup d’une folie de fantastique argentin ?

– Les livres seraient sur une carte animation.

Ce n’est pas que le boulot tout d’un coup me titille à nouveau, mais je n’en reviens pas. J’observe Jean, le canon d’inventaire à l’épaule, se déplaçant vivement pour scanner toute la littérature anglo-saxonne afin de vérifier si le phénomène de disparition s’est propagé dans d’autres secteurs. Je le regarde s’agiter dans tous les sens en repensant à mon rêve de la nuit dernière. En fait, je me demande s’il peut y avoir ne serait-ce qu’un infime rapport entre l’étrange dialogue qui terminait mon rêve et la mystérieuse disparition des écrits de Borges. Anthony Providence, le pointeur ?… une prison ?… une bibliothèque ?… Oui, évidemment une bibliothèque. Mais, il n’y a pas de quoi s’affoler, une bibliothèque, c’est Borges tout autant que moi.

– Oh, putain !

Du Jean tout craché. La classe absolue. Face à moi, deux lectrices un peu mamies qui erraient entre les rayonnages manquent d’en avaler leurs dentiers. Tout en s’éloignant lentement vers le fond de la pièce, le plus loin possible du comptoir, elles semblent hésiter à signaler le laisser-aller du personnel municipal. Sur leurs visages, se lit plutôt une certaine forme de dégoût résigné.

– Euh… oui, Jean ? Que se passe-t-il ?

Je marmonne ça en jetant des coups d’œil aux deux lectrices offusquées. Mais Jean ne les a même pas vues. Il s’en fout, il a quelque chose à raconter, Jean. Il fixe l’écran de son terminal avec un air de sidération absolue. Je me demande bien ce qui nous vaut une telle réaction étant donné que sur l’écran, il n’y a à peu près rien. Je redemande :

– Jean, Jean… ! Que se passe-t-il ?

– Eh bien, regarde ! Regarde, bordel !

Je songe aux deux mamies. Apparemment, déjà loin. Jean peut jurer tout son soul. Il n’y a personne aux alentours. Je me rapproche de d’écran. En recherche documentaire, Jean vient d’effectuer une requête sur Lovecraft (un de mes auteurs fétiches soit dit en passant). Et le logiciel a renvoyé une réponse simple : « Aucun document ne correspond à votre recherche ».

Lire le deuxième épisode
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