Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

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Ce n’était qu’un carton de plus après tout. A qui cela n’est-il pas arrivé, après un déménagement ? On se rend compte que l’on ne parviendra jamais à loger dans la nouvelle maison tout un fatras d’objets, que l’on a déplacés, auxquels on tenait en fermant les emballages, mais dont il faut bien se débarrasser pour respirer un peu. Jérome avait raison finalement, mais il pouvait difficilement lui demander de l’aide, ni à quiconque d’ailleurs. Il sortit avec lassitude pour ouvrir le hayon de sa voiture et dégager l’espace pour accueillir le cer… le carton. Impossible de le soulever du sol comme ça, il pouvait se déformer et se déchirer. Il était déjà très surprenant de le voir là au milieu de la pièce, parfaitement cubique, sans le moindre enfoncement après livraison d’un colis aussi lourd. La qualité du matériau était impressionnante, pas une goutte de sang ne coulait. Le plaisantin devait avoir glissé le corps dans une housse en plastique.

Il se souvint que le gros essoufflé lui avait proposé de conserver le diable quelques jours s’il le souhaitait, l’objet pouvait lui être utile et ne manquerait certainement pas à son entreprise. Il sua à grosses gouttes quand il bascula le corps pour l’appuyer de tout son poids contre le montant vertical du diable. Pas d’accident, le carton n’avait pas bougé, il s’attendait au pire, voir un membre surgir en déchirant son enveloppe, par exemple, le pointant du doigt devant tous les passants, comme le procureur ne manquerait pas de le faire dès qu’il en aurait l’occasion. Le diable était bien conçu avec un système à trois roues, charger le corps fut presque facile, direction la déchetterie.

Il s’arrêta quelques centaines de mètres avant l’entrée. Évidemment, le manouche posté un peu plus loin se dirigea vers lui en espérant qu’il traînait quelques ferrailles à lui céder. Non pas de ferrailles, « des entrailles » pensa-t-il intérieurement, « sans valeur sur ton marché ». Il se gara, puis sortit de la voiture, entra à pied, en passant à côté de la barrière de sortie. Il voulait jeter un coup d’œil dans la benne des cartonnages. Pas de veine, un container plein venait de partir et le suivant était complètement vide. Son carton allait s’éclater au sol et éclabousser tout l’intérieur. Combien de temps lui faudrait-il attendre, aussi solide soit-il son ersatz de cercueil n’allait pas tenir indéfiniment ? En milieu d’après-midi, la benne était à moitié remplie, cela lui sembla suffisant pour amortir la chute. Avec un peu de chance, le tout serait compacté avec son cadavre au milieu, figé pour l’éternité entre des cartons de déménagement.

C’était n’importe quoi, trop risqué, je laissais encore la part trop belle à l’imprévu, l’incident qui ferait découvrir le pot aux roses. La page froissée alla rejoindre une dizaine d’autres, non cette fois l’écritoire n’avait rien donné de bon. En redescendant chaque marche de l’escalier avec des semelles de plomb, le scénario de la réalité me fit pousser un cri suraigu : le carton n’était plus là, mon cadavre avait encore disparu !

Je me remémorai alors cette phrase, entendue un jour dans la bouche d’un ami, qui la tenait lui-même de quelque pseudo-philosophe amateur de bons mots : « il n’y a rien que l’inaction ne puisse résoudre ». Je me dis alors que peut-être il n’y avait réellement rien à faire. On se payait ma tête, c’était manifeste. On me prenait pour un pantin qu’on poussait à faire ânerie après ânerie. Je n’avais donc rien de plus à ajouter. Aller à la police ? pour dire quoi ? que je ne retrouvais pas le cadavre que j’avais caché avec tant de soin ? Remuer ciel et terre, maison et jardin, pour retrouver un corps dont je commençais même à douter de l’existence ? au risque d’y perdre la tête, la santé et le sommeil ? Engager un détective privé pour… ? pour quoi au fait ?

Non, il n’y avait rien à entreprendre. Ce mort avait été parachuté là, au milieu de ma maison (soit, finalement, au cœur de ma nouvelle vie). Il en sortirait de la même façon. Sans que je n’y comprenne rien. Et sans que je ne cherche à y comprendre quoi que ce soit. J’avisai mon salon et la forêt de cartons en tous genres qui l’avait envahi et pris une décision simple, rationnelle (pour un type qui venait de déménager). Je serpentai parmi les boîtes et en ouvris une au hasard. Je sortis un à un les livres qui s’y trouvaient et les alignai sur l’étagère à droite de la cheminée : Souvenir de la maison des morts (Dostoïevski), Le jour des morts (Nooteboom), Les morts ont tous les même peau (Vian), La mort me vient de ces yeux-là (Qosja)… Putain, pensai-je bruyamment !

Tout cela avait un étrange parfum de fantastique. Je la tenais ma nouvelle, enfin ses ingrédients ! Un pendu qui s’écroule sur le sol sans saigner (mais qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ???). Une chaussure abandonnée dans un jardin (on dirait du Raymond Chandler ou du Jean-Bernard Pouy, non ?). Un corps disparu, réapparu, et redisparu (dans un texte qui va bientôt paraître… un zeste de Devos !). Un gros déménageur porcin qui vous confie le diable. Et des livres qui vous parlent jusqu’à l’obsession.

Ouf ! On éprouve toujours un vif soulagement (et une satisfaction entière) quand on trouve la clef du mystère. Un bruit de clé justement me sortit de mon inaction rêveuse. La porte grinça et le gros essoufflé apparut avec son grand sourire bibendum. Mais, enfin, quoi, comment se fait-il que vous ayez la clé de mon appart… N’ayez crainte mon cher ami, nous sommes voisins maintenant et entre voisins, il faut bien s’entraider. Si vous voulez, je pourrai venir chaque semaine m’occuper de votre jardin et des menus bricolages, vous êtes trop occupés pour cela — Chaque semaine ? — Oui, il faut bien ça pour forger une amitié — Mais de quelle amitié parlez-vous ? — De celle que cimente la perte d’un proche, par exemple. Mon cher ami, vous avez retrouvé vos verres ? j’amène du Vouvray, vous allez m’en dire des nouvelles.

Fin de L'emménagement

Lire le premier épisode

Je suis un monstre, c’est la conclusion que j’ai lue sur le visage de Jérôme, mon ami. Celui-là, qui me consacrait son week-end en descendant chez sa sœur, s’était enfin décidé à venir m’aider dans la seconde partie de la journée. Comment peut-on accumuler tant d’objets ?! répétait-il à chaque fois qu’il retournait vers le camion, et ses jurons redoublaient lorsque le carton était destiné à l’étage comme l’indiquaient des lettres rouges, tracées à la va-vite avec un gros marqueur. Il m’en a reparlé ce matin au téléphone, il venait aux nouvelles des monstres. C’était le nom qu’il avait donné à mon salon à la fin de la journée : « C’est comme les monstres au début du mois, sauf que là ce n’est pas sur le trottoir mais chez toi ».

Jérôme se demandait s’il n’allait pas passer dans l’après-midi, comme il faisait beau. « J’ai remarqué que tu avais un sacré bout de jardin, un paradis pour la sieste. Tu sais que ça m’a traumatisé pour la vie, devine ce que je suis en train de faire ?… Eh bien, je suis en train de jeter des tas de trucs, ça me fait du bien de me dire que je n’aurai pas à déménager tout ça, s’il me prend un jour l’idée saugrenue de déménager ». Tout en l’écoutant se foutre de ma gueule, mon pied a buté dans quelque chose, j’ai regardé, c’était une chaussure, bon sang la chaussure ! « Je crois que pour cet après-midi cela ne va pas être possible, tu sais ce que ça veut dire, je passe mon temps à me demander dans quel carton peut bien se trouver ce document dont j’ai besoin tout de suite… – Ok t’en fais pas j’ai compris, à charge de revanche, car j’en ai bavé de ton déménagement, alors j’aimerais me faire des images un peu positives de ton nouveau gourbi ».

J’aurais dû lui en parler de mon agent immobilier, pourquoi ne l’ai-je pas fait ? Me dis-je en appuyant sur le bouton pour raccrocher et en me précipitant vers la cave. Il faisait sombre là-dedans, mais j’étais sûr d’une chose, il n’y avait plus personne, ni cadavre, ni rien ! Tombé accroupi sur le sol, la tête dans les mains, j’ai réalisé toute l’incohérence de mon comportement de la veille. Qu’est-ce qu’il m’avait pris ? La première chose à faire eut été d’appeler les flics. Non, j’avais les déménageurs au cul, j’étais pressé d’en finir. Confusément, je devais me demander si je n’étais pas coupable de quelque chose. Du coup, je me suis mis dans un drôle de pétrin ! Il fallait que je sorte pour me changer les idées et y voir plus clair. J’ai pris mon porte-monnaie et en parcourant l’impasse, j’ai pu mesurer toute la longueur de haie qu’il me faudrait tailler désormais. J’ai tourné à droite, juste à l’endroit où l’on aperçoit le soupirail de la cave, et je me suis retrouvé nez à nez avec le gros essoufflé. « Alors ça va m’sieur, vous avez réussi à sortir de vos cartons ! » me lança-t-il avec un sourire de complicité.

Il m’a fait une peur bleue. J’aurais voulu que ce soit différent mais, rien à faire, son sourire m’a totalement terrifié. Je n’ai rien répondu, je suis reparti aussi sec en sens inverse, je devais vraiment avoir l’air con. En courant comme un fou que j’ai remonté la rue qui longeait mon jardin et je me suis engouffré chez moi. Je suais à grosses gouttes. En traversant le salon, j’ai trébuché sur un carton très lourd qui traînait au milieu du salon. Je me suis littéralement écrasé sur le sol, de toute ma longueur, mon nez a percuté le carrelage, une tache rouge a immédiatement maculé le blanc crème des carreaux… eh, merde ! Bien sûr, j’avais affreusement mal… mais c’était cette tache sanguine qui me donnait le tournis, c’était comme si mon cadavre se rappelait à moi.

Je m’apprêtais à rejoindre la salle de bain pour soigner mon nez quand mon regard s’est posé sur cette saleté de carton. Je me suis figé brutalement… en réalisant que, jamais, je n’avais posé un tel carton au milieu du salon. En fait, un carton comme ça, je n’en possédais aucun. Je n’avais pas besoin de l’ouvrir pour comprendre ce qu’il contenait. Mais j’ai ouvert quand même, comme par acquit de conscience. Une sorte d’épuisement violent s’est abattu sur moi. Je me suis relevé, le nez sanguinolent, et je suis monté à l’étage – en laissant derrière moi le carton grand ouvert sur le cadavre de mon agent – pour me réfugier dans l’écritoire. A bien y réfléchir, c’était vraiment le seul lieu dans lequel je pouvais espérer tirer toute cette histoire au clair.

 Lire le troisième et dernier épisode

Il me regardait comme si j’y étais pour quelque chose. Je n’étais pas preneur moi de cette mutation. Mon chef a trouvé une bonne occasion de se débarrasser de moi, c’est tout. « Je vais vous faire une offre que vous ne pourrez pas refuser » avait dit ce minable en rejouant la réplique du parrain. C’était une promotion, mais je n’avais rien demandé, moi, je me trouvais bien là où j’étais, dans mon bel appartement au dernier étage, avec un rade au pied de l’immeuble.

Tous les week-ends de ma période de préavis, je les ai passés à faire les 387 km, aller et retour, afin de trouver un logement dans cette Touraine dont je ne connaissais rien. Un beau pays me disait-on. L’impression plutôt de sauter d’une carte postale à une autre, vous ne pouvez pas faire un pas sans tomber sur un château. Je n’avais aucune envie, moi, de vivre dans un tableau au musée du chauvinisme patrimonial. Je me suis toujours escrimé à vivre simplement, pleinement, sans jamais y arriver, évidemment. Ceci dit, j’avais fini par comprendre que je ne pourrais jamais le remplacer mon bel appartement de Saint-Quentin, alors je me suis tourné vers les maisons, c’est l’avantage des promotions. Quand je suis tombé sur celle-là, j’ai su tout de suite que c’était chez moi, bizarre comme sensation. Le jardin était trop grand mais la glycine, magnifique sur la terrasse en ce mois d’avril. La maison trop grande aussi, une place folle pour sortir tous mes livres des cartons et consacrer une pièce entière à l’écritoire. Hier, les déménageurs piaffaient devant l’entrée, les deux camions étaient garés près du portail. Mais, moi, je ne savais pas quoi faire de celui qui me regardait, du regard dans lequel je me perdais. L’agent immobilier si sympathique et si peu bavard s’était pendu au milieu de mon salon.

L’escabeau, qu’il avait dû repousser d’un coup de pied brutal au moment de plonger dans le grand rien, gisait sur le carrelage immaculé – une pendaison est moins salissante qu’une balle dans la bouche ; ça éclabousse partout !… et comme j’avais justement repeint les murs du salon en blanc écru, pardon, mais j’éprouvais comme une sorte de soulagement. Je l’ai remis debout, à la verticale de mon agent immobilier suspendu, il faisait quand même une sacrée tête, les pieds de métal ont grincé sur le sol brillant de propreté. Sans trop savoir pourquoi, je suis monté sur la plate-forme de l’escabeau, pensant que les déménageurs allaient débarquer, furieux. Ma tête se trouvait à peu près au niveau de celle du pendu. Il m’avait fait bonne impression (je veux dire : quand il était vivant, il m’avait semblé plutôt engageant). Je crois même que j’avais envisagé, dès la seconde rencontre, que ce type puisse devenir mon premier ami dans cette cité médiévale. Raté. J’ai sorti mon opinel, il ne me servait jamais à rien mais je le gardais toujours dans la poche.

J’ai tranché la corde tendue, assez facilement, l’homme s’est affalé sur le carrelage dans un bruit mat, j’avais donc fait un bon achat avec ce couteau. Les mains sous ses aisselles, j’ai traîné l’agent immobilier dans le jardin en passant par la porte-fenêtre. Il n’était pas très lourd, j’ai pu traverser la pelouse rapidement, protégé des regards indiscrets par les jolies haies vives qui enserraient ma « propriété ». L’herbe faisait des traînées vertes sur le pantalon blanc du type, j’avais de la chance quand même, je pensai encore une fois à mon salon aux murs sans tache. Au fond du jardin, il y avait une cave un peu en contrebas, j’y ai enfourné mon cadavre après lui avoir fait descendre la volée de marches cimentées. Il avait perdu une chaussure dans l’aventure, j’aurai bien le temps de la retrouver. Je suis reparti en laissant la porte entrebâillée, pas par défi, simplement parce que ça fermait mal.

De retour dans le salon, les déménageurs m’ont dévisagé avec des yeux noirs ; surtout un gros déjà essoufflé, il avait sans doute commencé par mon carton de dictionnaires. Mais, l’un d’eux m’a quand même demandé sans agressivité excessive (c’était moi le client, non ?) : « L’escabeau, là, on peut le mettre au cul du camion ? ça vous dérange pas ? » J’ai répondu que non, ça ne me dérangeait pas du tout, et j’ai ajouté, avec un peu de malice, que de toute façon je n’avais pas prévu de le laisser à demeure au milieu de la pièce. Au plafond, entortillé dans le crochet, dont la fonction première était sans doute de suspendre des lustres, solide ce crochet, de très gros lustres assurément, il restait un gros morceau de corde effilochée.

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