Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

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Un pas de coccinelle (3)

Lire le premier épisode

– Paul ? c’est une longue histoire. La petite voix de la conscience comme disait Gandhi, la petite voix qui ose dire les choses, une petite voix qui me parle. Cela a commencé tout petit. J’étais un garçon d’une timidité maladive. Comme tous les enfants timides, dès qu’il s’agissait de parler en public, répondre à une question du professeur, s’affirmer dans la cour de l’école, je perdais tous mes moyens, mes jambes flageolaient, je devenais rouge comme une pivoine. Je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ça, c’est ridicule.

– T’occupe, y a personne dans ce merdier, continue !

A l’école, c’était devenu ma marque de fabrique, « c’est un enfant intéressant mais qui ouvre peu la bouche, qui ne lève jamais la main pour poser une question » disaient les professeurs. Pourtant, les phrases qui se formaient dans ma tête étaient toutes belles, bien rebondies, elles s’élançaient comme autant de flèches magistrales et percutantes. Elles explosaient à la tête de mes interlocuteurs comme un feu d’artifice. Mon éloquence était merveilleuse à l’intérieur de ma tête. Mais je me disais que ce n’était pas moi, c’était la petite voix.

Quand les phrases sortaient de ma bouche, c’était autre chose, elles n’avaient plus ni queue ni tête, un écheveau de propos ébouriffés qui ne voulaient plus dire grand chose. C’était des « je voul…, parce que… enfin, ce que, bon lll… donc, effectivement… » Ma gorge se serrait et ne laissait sortir que des mots étranglés au passage. C’était bien moi là, mon cœur qui me lâchait et se mettait à battre la chamade, c’était bien mon corps dans lequel j’étais empêtré.

Par exemple, j’étais incapable d’inviter une fille dans les boums, c’était un supplice. Dans ces moments-là, je me couvrais de ridicule en refusant l’invitation d’une gentille fille qui me voyait seul sur le banc « Tu viens danser ? Non, je ne peux pas !  Pourquoi ? Je ne sais pas danser, laisse-moi, laisse-moi ! », pfff, tout cela sous les quolibets des copains. La plupart du temps, je m’arrangeais pour fuir, loin de ce qui me faisait mal, loin, tout au fond de ma chambre. Là, je retrouvais la petite voix qui me soufflait les mots que j’aurais dû prononcer. La petite voix rejouait rien que pour moi les scènes qui m’avaient valu tant d’humiliation. Cette fois, le cœur tenait bon, la langue était acérée comme celle d’une vipère. Je remportais toutes les victoires. J’étais le fier, le valeureux, le puissant. Je dansais comme un dieu ! C’était Paul, c’était moi, je ne sais plus.

– Ouah, super ton histoire, mon pote, tu parles super beau, mais j’entrave que dalle !

– Oh, pardon, je ne sais pas… j’ai toujours eu du mal à me faire comprendre. Je…

– Ouais, m’étonne pas… vu comment tu causes !

Il ne répondit pas. Entre eux, une petite pause silencieuse s’installa, seulement troublée par le chuchotement du vent froid et poussiéreux qui balayait la friche urbaine, faisant tinter par moments quelque panneau métallique, sonate de tôle froissée. Elle soupira, hésita à reprendre la parole mais se ravisa. Elle dut croire qu’il était vexé car elle se pencha pour lui baiser la joue dans un mouvement tendre accompagné d’un petit sourire gêné. Il sursauta brutalement et esquissa lui-même un sourire large et franc.

Il la regarda. Elle le regardait. Et les fils de leurs pensées en déséquilibre se croisèrent. Il la détailla vraiment, la scruta attentivement sans fausse pudeur. A part ces deux gros seins qu’il avait déjà remarqués, il vit une femme presque élégante dans une robe rouge élimée, un peu démodée. Ses lèvres, comme les ongles de ses mains, étaient rouge pétillant, et ses cheveux blonds rebondissaient en boucles désordonnées autour de son visage. Sa peau blanche semblait douce. Elle ne portait pas de chaussures et les ongles de ses pieds, rouges également, constellés de petits points noirs, évoquaient la robe des coccinelles.

– Je sais pourquoi vous vous êtes envolée, chuchota-t-il comme pour lui-même. Elle l’avait entendu.

– Hein ? Quoi ?

Elle lui plaisait, pourquoi une femme de sa trempe serait-elle condamnée à rencontrer des dogs en guise de Jules, comme celui qui avait failli la tuer dans un accès de rage éthylique en rentrant chez lui ? Toute cette violence, il savait bien que ça existait, pourtant il ne comprenait toujours pas. Tout cela lui semblait comme irréel, sorti d’un monde dont il ne connaissait rien, au fond.

En lui tendant la main – pas trop tôt, souffla-t-elle – il sourit en se disant que, puisque Ludivine s’était envolée et malgré le ciel gris sur leurs têtes, il ferait beau, vraiment, demain.

Un pas de coccinelle (2)

Lire le premier épisode

Il y alla donc. Quelques pas dans la poussière firent s’élever un nuage gris et opaque, dessinant dans l’air froid une silhouette naine et ondulante, vaguement inquiétante. « Un fantôme… Paul ?… peut-être… » se dit-il en ricanant. Et le bruit à nouveau derrière la porte, une voix humaine à n’en pas douter, qui d’un hurlement s’était muée en plainte, un petit gémissement atténué. Comme si celle qui l’avait produit – car il s’agissait d’une femme assurément, la plainte était celle d’une femme, et pas d’une vieille femme, pas d’une clocharde rabougrie dans un imper pisseux coiffée d’un foulard de fausse soie, non, mais disons, oui, d’une jeune femme, sans doute assez belle, une femme élégante aux cheveux bruns et… oh, Paul ça va incurable bavard ! – avait finalement hésité à se faire remarquer, optant, après une première tentative franche et assumée, un hurlement à vrai dire nettement audible malgré le vent, pour un appel au secours moins tranché : une manière de laisser au visiteur le choix entre « intervenir » et « passer son chemin » ; c’est-à-dire, ici, monter une volée de marches supplémentaires et risquer de provoquer l’écroulement d’un édifice déjà mal en point. Il se rappelait avoir fait ça avec Paul sur des montagnes de ballots de paille dans une grange de l’Oise en Picardie, derrière la bergerie de l’oncle André, chez qui il passait parfois quelques jours de vacances.

Il ne passa pas son chemin et tira la porte qui tomba en miettes. Comme prévu, derrière, il n’y avait rien que l’horizon d’un paysage urbain maussade. Le nuage de poussière était retombé, Paul s’était évanoui et, baissant la tête, il aperçut, dans une robe rouge pailletée très échancrée, qui laissait apparaître presque la moitié de chacun de ses deux seins volumineux sur lesquels il avait une vue forcément imprenable, une femme blonde au visage écorché, suspendue dans le vide et qui s’agrippait au rebord de béton. La femme le regarda en souriant.

– Bonjour…

Salut, j’sais pas vous mais ici ça presse un peu, je n’vais pas tenir encore très longtemps, ça vous ferait mal de me tirer de là, vous pourrez toujours mater mes seins après…

Qu’est-ce que vous fichez là ? je… je ne comprends pas… je suis passé juste en-dessous tout à l’heure, je vous aurais vue ou je vous aurais entendue crier…

– C’que je fiche là, pardon, mais que dalle, j’en sais rien, c’que je sais c’est comment j’y suis arrivée. J’étais tranquille dans mon appart en train de regarder mon feuilleton préféré, et vla que mon mari est rentré plus tôt que prévu par contre toujours aussi bourré qu’à l’habitude. Il a commencé à me dire que j’devrais plutôt m’occuper de faire le ménage dans ce taudis, que d’mater ces conneries. J’y ai répondu qu’il pouvait aller se faire foutre…

– Ça ne me dit toujours pas comment vous êtes arrivée là.

Ok, tu m’as l’air cool comme mec, tu m’as écoutée jusque là, ce qui est plutôt rare chez les mecs, alors tu pourrais me laisser aller jusqu’au bout, et j’te mettrai au parfum.

– Si vous voulez, je vous écoute.

– Bon, j’y ai dit qu…

Ça j’ai bien imprimé, vous pouvez passer à la suite…

Ok, Ok, poussez pas, y a le vide dessous. Donc, mon mec y supporte pas quand je lui réponds comme ça, je l’sais bien, je l’fais exprès pour le faire bicher, mais j’avais pas percuté qu’il était déjà bien remonté et la baffe elle est venue tout de suite. Pauvre nulle qu’y me balançait dans la gueule, j’y ai retourné des bons fruits bien mûrs, genre jurons que j’avais bien mitonnés depuis des plombes. D’habitude ça monte pas aussi vite, j’ai le temps de me retourner ou de parer les coups. Si ça me dégoûte pas trop, je lui mets ma touffe sous le nez et ça calme les affaires. Mais là, le patron, y rigolait pas. Un bon uppercut dans les côtes, ça m’a passé l’envie de la gaudriole, il était bien furax, chaud bouillant, l’avait dépassé le point de fusion le Charlie. L’instant d’après, sans qu’j’ai pu comprendre mon malheur, je m’suis retrouvée la tête en bas, au-dessus de mon propre trottoir. Le bargeot, il avait ouvert la fenêtre et y me tenait par les pieds au-dessus du vide. Je m’suis dit que ma dernière heure était p’t’êt’ arrivée. J’en avais marre de c’bordel, j’avais espéré autre chose de ma vie, ma grande gueule elle en menait pas large, j’pleurais comme une chiffe molle, j’avais même plus la force de l’supplier. Y m’disait « demand’ pardon ou j’te balance ». J’avais plus envie de d’mander quoi que ce soit. Je m’rendais compte où j’en étais avec ce mec, j’avais descendu tous les étages, j’voyais pas comment m’en sortir, alors j’ai fermé les yeux, j’ai prié très fort d’être ailleurs, comme quand j’étais petite, je plissais les yeux de toutes mes forces pour me donner plus de chance le soir de Noël… et je me suis retrouvée là, pendue, dans le vide, j’ai hurlé un paquet de temps jusqu’à ce que vous vous pointiez.

Ils étaient là, assis à discuter, la fille et lui, les jambes qui se balançaient dans le vide. Il avait l’impression d’entendre une langue étrangère quand elle parlait, pourquoi n’était-il pas étonné par l’incongruité de la situation ? Finalement, ça se mariait assez bien avec le paysage.

– Dites, c’est quoi vot’nom ? Moi, c’est Ludivine, mais les gens, y préfèrent souvent, enfin, y disent souvent Ludi, pa’ce que Ludivine, c’est hyper long… Je me demande bien à quoi que mes vieux ont réfléchi quand ils ont choisi c’te nom de putain débutante ! J’te jure. Alors, dis, c’est quoi ton nom ?

– Eh bien. Je…

– Et qu’est-ce t’es venu faire là ? C’est un drôle d’endroit pour s’promener. C’t’immeuble pourri où qu’j’ai atterri. J’ai appelé, t’as les écouteurs sur off ou quoi ! Il a fallu que j’crie un sacré coup pour qu’tu viennes m’sauver. D’ailleurs, j’commençais à m’demander si t’allais v’nir ou si t’allais, putain, m’laisser me démerder toute seule.

– Oui, je vous présente mes excuses. J’étais ailleurs…

– Ouais, ben j’te ferais dire que moi aussi j’étais ailleurs avant d’arriver là… Putain quel saut j’ai fait… j’y comprends rien. J’suis arrivée là comme…

– Une comète, dit-il calmement.

– Hein ?

– Non, rien. Je pensais juste : vous êtes arrivée comme une comète.

– Une comèèèète ?

– C’est étrange. Moi, je suis venu ici comme poussé par une force irrésistible pour… enfin, je suis venu ici. Et, alors qu’une certaine forme de hasard me mène jusqu’à ce débris d’immeuble, vous y atterrissez comme par enchantement.

– Enchantée ! La femme hurla d’un rire aigu qu’elle interrompit presque aussitôt pour demander : et, dis moi, c’est qui, Paul ?

Lire le 3ème et dernier épisode

Il n’avait qu’un pas. Un simple pas à franchir. La jambe à mettre en branle. Un pas. Mais, à vrai dire, comme toujours, quelque chose l’en empêchait. Une réticence panique, peur sourde, angoisse sourde, sourde… un grain de sable coinçait tout et entravait le pas… oui, le pas. En fait, il n’aurait eu souvent qu’à l’engager le pas, un pied devant l’autre… Combien de fois ne s’était-il pas retrouvé dans cette situation, abordable en apparence mais finalement totalement insurmontable. Lui, qui ne pouvait jamais faire le dernier pas. Oh, il avait bien tenté en de rares occasions, à son adolescence, de manière maladroite, sans assurance, de le franchir ce pas unique, pas simple… mais ces quelques tentatives ne l’avaient guère encouragé à poursuivre… et depuis, de pas simple, il devint… impassible… Donc, il était là, devant un pas de porte. Au pied de cet immeuble froid. Et il n’avait qu’un pas.

Il aurait pu tout aussi bien passer la journée à autre chose. Ce temps qui lui échappait toujours, le consacrer à une occupation bénéfique : lire l’un de ces dix bouquins qui s’alignaient dans la file d’attente, sur sa table de chevet, faire un tour à vélo dans la campagne entre les champs qui bruissaient du blé encore vert, appeler quelqu’un parmi ses trop nombreuses relations distendues, vivre tout simplement sans se poser de problèmes, vivre sans le poids des questions qui sédimentent au fond de soi, là où ne filtre même plus la lueur d’un espoir.

Combien de fois s’était-il demandé ce qu’il pouvait y avoir derrière cette porte ? Il n’avait jamais osé passer la barrière des regards. Ceux des loubards, enfin c’était le nom qu’on leur donnait à l’époque où il n’y avait pas encore de loi contre les réunions de bas d’immeuble. Ils avaient deux têtes de plus que lui. Souvent, il se faisait peur en longeant le bateau, longue barre de béton, alors que pour rejoindre le lycée, il pouvait emprunter un itinéraire plus sûr. Il se faisait courser parfois, moquer toujours. Qu’est-ce qui pouvait le pousser à rechercher la compagnie de ces gars qui puaient la haine ? C’est drôle, en repassant ces souvenirs, il ne s’était pas rendu compte qu’il venait de franchir le pas, s’étonnant du silence pesant, la nuée des mauvais regards ayant disparu depuis longtemps. Vingt ans qu’il n’était pas revenu sous les arcades grises. Il n’avait croisé que des pancartes entre les buissons qui volaient comme dans les westerns de série B, vagues projets de réhabilitation. Il éclatait de rire désormais, le pas était franchi et, derrière, ni plus ni moins que le même paysage. L’immeuble n’avait pas plus de profondeur qu’un décor de théâtre, du béton de carton pâte. Ce qui l’intriguait tellement avant, la vie qui pouvait s’agiter là-dedans, ne se lisait plus que dans la poussière qui régnait en maître.

Il avisa pourtant, sur la droite, à quelques pas de là… quelques pas encore, on n’en finissait donc jamais, un escalier famélique qui se dressait laborieusement au milieu des décombres et qui semblait tout prêt à s’écrouler, qui tenait bon néanmoins, pensa-t-il. Sur son épaule droite, il rajusta d’un geste machinal la bandoulière de sa sacoche en cuir, sans se préoccuper de s’en délester dans un recoin. Il se déplaça d’un pas étrangement ferme, tâta du pied la contre-marche en béton, esquissa un mouvement de la jambe, la retint, la laissant ainsi suspendue quelques secondes, puis l’envoya finalement vers l’avant. Contre toute attente, la semelle de sa chaussure se posa sur la première marche avec un petit bruit de crissement, rien à signaler. Il continua son ascension dans cet immeuble fantôme.

Après douze marches, et donc douze pas, il parvint à un premier palier qui penchait vers le vide ; des trous béants, vestiges de fenêtres depuis longtemps oubliées, laissaient passer un vent coriace. Dans un geste un peu dérisoire, il ramena l’écharpe sur son cou. Il frissonna et éclata d’un grand rire triste. Quelques murs malingres décorés de lambeaux de papier peint aux couleurs délavées suffirent à lui renvoyer son gloussement étrange dans un long écho tremblant.

Qu’avait-il espéré trouver en haut de cette volée de marches ? L’aventure… toujours, comme avec son ami Paul à l’accent bruxellois. Quand ils erraient tous les deux, encore ados, dans Paris ou en banlieue, ils ne pouvaient s’empêcher de pénétrer dans une petite cour intérieure, de pousser un portail entrouvert. La perspective d’un passage, il ne leur en fallait pas plus pour s’engouffrer, juste pour introduire un peu de baroque dans un couloir de vie trop bien rangé, torsader la ligne droite qui s’imposait comme le plus court chemin vers leur avenir assuré. C’est ainsi qu’ils se sont retrouvés dans une salle de cinéma d’un complexe en construction. Bien sûr, ils étaient passés devant la pancarte « chantier interdit d’entrer ». Allez on y va, avait lancé Paul, sésame pour tenter l’autre, le Belge était plus téméraire que le Français.

Une structure hérissée de tiges métalliques attendait la pose des fauteuils, l’écran venait sans doute d’être fixé, le film protecteur collait encore à la paroi avant que d’autres ne viennent s’y projeter. Ils en étaient restés tout rêveurs, un peu trop longtemps sans doute. Lorsqu’ils voulurent rebrousser chemin, ils aperçurent deux silhouettes imposantes dans l’encadrement de l’unique porte : un grand dog allemand à côté de son maître chien. Ce dernier aboya « Que faites-vous là ? ». Paul répondit avec son air innocent et ferme à la fois « Nous étions venus visiter le chantier du cinéma ». Le dog au cul, les deux garnements avaient été conduits à la cahute du gardien. Son ami en faisait trop, le gardien commençait à hausser la voix, il n’appréciait guère qu’on le prenne pour un con, Paul venait de refuser d’obtempérer devant l’ordre de présenter nos cartes d’identité…

Un hurlement vint interrompre l’évocation de ces petits forfaits, ce n’est pas possible, ce n’était pas le vent ça, se dit-il. Le cri venait de derrière la porte défoncée qui lui faisait face, de là où, en toute logique, il ne devait se trouver… que le vide. Il entendit encore une fois la petite voix intérieure, aux accents de Paul, allez on y va.

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