Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

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la grande fenêtre rectangulaire – quadrilatère aux bords arrondis, plein d’une sorte de plexiglas épais et sali par l’air marin et les intempéries – ruisselle, dégouline d’une humidité saline qu’un vent coriace vient par intermittence projeter sur la paroi et laisse mal entrevoir l’océan, les mouettes (qui planent contre le ciel nuageux et s’élèvent brutalement dans le ciel à la faveur d’une bourrasque)  et les îles (agglomérats de rochers et de bouquets de fleurs sauvages hérissés de conifères malingres malmenés par les tempêtes) qui parsèment le recoin de Pacifique que forme le Puget Sound, je sors sur le pont, après avoir lutté contre les portes maintenues fermées par la force du vent, et une bourrasque, très fraîche, presque violente, me projette vers l’arrière et m’oblige à reculer de quelques pas, je réajuste mon coupe-vent – vêtement rouge à l’étanchéité mal établie que je traîne malgré tout avec moi dans la plupart de nos expéditions – et agrippe la rambarde métallique pour progresser vers le bout du bateau ; en bas, sur le quai, le mouvement des véhicules se poursuit – nous avons nous-mêmes laissé notre van familial quelques étages plus bas, à fond de cale, il y a déjà plusieurs minutes – et le ferry avale, à un rythme lent et régulier, entretenu par des hommes et des femmes en gilet fluo, aux gestes sûrs, précis, vaguement mécaniques, mais aussi bienveillants – soucieux d’ordre, de sécurité, d’efficacité – qu’autoritaires, rodés à l’exercice, des dizaines (peut-être des centaines, au fait) d’automobiles chargées de passagers :

* * *

Je ne me lasse pas d’observer le jardin dans lequel sautillent quelques corneilles.

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comme à chaque fois, le spectacle me fascine, il porte en lui une certaine forme d’élégance – un peu comme les intermèdes lors d’un match de base-ball, quand les équipes intervertissent leurs rôles sur le terrain, les défenseurs rejoignant leur banc pour se préparer à batter alors que les attaquants se déploient sur le diamant pour assurer la réception, évoquent pour moi un ballet – et je ne me lasse pas d’observer les marins mener leur tâche à bien et les véhicules s’engouffrer dans la gigantesque coque métallique dans un fracas de moteurs, de turbines et de voix tout juste couvert par le sifflement du vent et les cris des oiseaux, au bout d’un moment, faute de place (des véhicules restent d’ailleurs généralement sur le carreau), la valse des automobiles se termine et l’espèce de petit pont-levis est remonté, une cordelette détrempée, un peu miteuse à dire vrai (elle paraît bien dérisoire) est suspendue entre les parois du navire devant les capots des premiers véhicules, elle pendouille mollement au gré du roulis et, alors, le ferry vrombit dans un soufflement de pétrole et de fumée et, presque instantanément, on le sent se mouvoir et s’éloigner de la rive pour entamer sa placide traversée ; la bise est glaçante, la plupart des passagers se sont réfugiés à l’abri, en « cabine » – en fait, un vaste espace commun équipé de fauteuils en faux-cuir et de tables en formica autour desquelles les voyageurs se regroupent par grappes de trois ou quatre – pourtant je reste un peu à rêvasser dans le vent, scrutant la mer grise à la recherche de quelque loutre, de quelque lion de mer, mais le froid est tenace,

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Je finis par céder.

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je rentre me réfugier au chaud

à suivre

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C’est dans un silence de marbre froid, à peine agrémenté de quelques tss tss discrets – un agacement tout asiatique (?) fait de retenue et de courtoisie – de notre chauffeur chinois que nous traversons New York, à bord d’un confortable 4×4 moelleux et un peu ridicule – décevant à vrai dire au regard du charme pittoresque des fameux taxis jaunes que, sur le pont de Brooklyn, quelques jours plus tôt, nous nous étions amusés à compter, ou plutôt dont nous avions tenté d’évaluer la proportion au sein de la faune automobile de Manhattan au moyen d’une rudimentaire règle de trois (Paul n’avait pas encore 10 ans et Capucine venait de fêter ses 7 ans) – dans la chaleur estivale. Nous glissons dans le trafic.

A l’aéroport, le tarmac scintille sous le soleil – je le fixe bêtement à travers l’une des grandes baies aménagées à l’intention du voyageur en transit : elle fait comme une frontière entre deux existences opaques l’une à l’autre malgré la transparence du carreau – mais, au fond, il m’indiffère. Avant de pénétrer dans l’avion, en passant sur la passerelle mobile installée pour l’embarquement, nous sommes brusquement secoués par une bourrasque qui fait se soulever la bâche blanche et nous surprend : un instant, on aperçoit le macadam de la piste qui miroite dans la lumière du début d’après-midi quelques mètres plus bas. C’est le vent frais de l’Atlantique, un vent frais qui revient vers nous.

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Elle était revenue un 4 novembre chez nous, quelques jours après Halloween. Les morts avaient cessé de nous hanter : les petits lutins couverts de draps blancs, les petits farfadets aux masques verts, aux yeux rouges exorbités, aux cheveux teints, les petites princesses métamorphosées, pour un soir, en sorcières, les petites puces de 4 ans, déguisées en pustules repoussants, errant avec leurs petits paniers d’osier comme des petits chaperons rouges électrisés et assoiffés de sucreries… Les citrouilles évidées qui font comme des lucioles dans la nuit. Ses premiers pas avaient été fébriles, on ne retrouve pas le fracas du monde extérieur sans ressentir comme un ébranlement soudain (et, à vrai dire, je me souvenais avoir ressenti un étourdissement analogue en me relevant d’une banquette sur laquelle j’avais été allongé trois années durant), un vertige effrayant.

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Je n’en reviens toujours pas. Dans le jardin, un oiseau sautille dans l’herbe trempée – je passe seul, à la maison, ce mois d’octobre déjà frais – et la poussière rougeâtre et sèche ; à l’arrière-plan, les pierres semblent fragiles voire friables – Bryce Canyon sans doute, au sud de l’Utah. Au centre de la photo, comme un clin d’œil malicieux, un panneau de bois brun avec, écrit en lettres blanches, ces mots qui sonnent comme un glas : END OF TRAIL !

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Elle avait observé longuement la fenêtre comme si elle avait oublié sa présence, comme si elle avait oublié qu’elle avait été celle à l’initiative de ce trou de lumière, comme si elle ne se rappelait rien de tout cela. Quelques jours plus tard, brutalement, elle était partie.

* * *

Je n’en reviendrai jamais.

à suivre

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Sur la carte des États-Unis, faite de polygones aux couleurs délavées, la route qui relie Seattle (au nord-ouest) à Boston fait une longue ligne vaguement horizontale. Qui traverse les états du Nord. Dans la réalité (sic), c’est en fait une autoroute – la « quatre-vingt-dix » – qui tranche dans les forêts de conifères du Montana pour en perforer l’impénétrable manteau vert sombre. Obstinément, nous la suivons dans l’air sec du mois de juillet. Au cœur du Wyoming ou du Dakota du Sud, la chaleur paraît éternelle (il se trouve que notre climatisation est en panne).

Nous faisons un petit crochet, nous éloignant ainsi du ruban d’asphalte qui nous tient lieu d’horizon, et nous échouons à Moorcroft. C’est dans un motel miteux – hôtel hideux ! – que nous posons nos valises. Le gérant est un vieil homme fatigué et le village est à son image : un antique salon de coiffure délabré, quelques restes de boutiques dont on parvient mal à saisir si elles sont encore en activité, des rues presque terreuses d’être si peu fréquentées. Le soleil est déjà bas et la poussière s’envole comme dans un western. Au loin, des enfants simulent un match de base-ball à trois ou quatre. On entend quelques cris et quelques bruits de balles : certaines achèvent leur vol rapide dans un gros gant de cuir huileux, d’autres, cognées par des battes métalliques, renvoient un écho mat. Le vent monte. Je m’affale dans un fauteuil famélique et collant au milieu d’une pièce qui – pour une nuit – sera notre salon.

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Je ne crois pas avoir jamais cessé de penser à cet endroit situé aux confins du Wyoming. A cette ville presque fantôme. Dans ce salon (normand) qui me tient lieu d’abri, j’en rêve encore souvent. Régulièrement, il apparaît en surimpression du décor bucolique qu’encadre la fenêtre à châssis fixe qu’elle avait fait percer. Étrangement, dans ce paysage décharné, Louise n’apparaît pas. Les enfants non plus d’ailleurs. Il n’y a que ce vieil homme un peu gâteux qui empoche mes 60 dollars.

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Le vieux empoche mes 60 dollars et repart en braillant (et en boitant) dans son arrière-boutique. Il m’avertit sans ménagement que la connexion Internet est un peu erratique mais qu’il n’y peut rien et qu’il ne faut pas l’emmerder avec ça. Sur le comptoir, il a laissé la clef rouillée de notre palace. Louise est restée dans la voiture, je crois. Pourtant, quand je me retourne, elle n’est plus là. C’est la poussière qui la dissimule. Au loin, on discerne la grande tour de pierre qui émerge au beau milieu des plaines. Comme engendrées par quelque geste chamanique, des volutes blanchâtres s’accrochent à son sommet la faisant ressembler à une colossale cheminée.

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Si Louise était encore là, je lui dirais tout ça. Je lui rappellerais ce vieux souvenir inutile. Je lui décrirais le vieux gérant et sa canne, la petite suite poisseuse et vieillotte, la chaleur et la poussière. Notre petit crochet vers Moorcroft.

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Le lendemain, nous avons repris la route, toujours plus à l’Est.

à suivre

Fenêtres (8)

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Dissimulé sous une passerelle de planches ajourées, aux abords de je ne sais quelle rivière microscopique, affluent minable de quelque fleuve inconnu (le Mississippi est loin), je me recroqueville. Loin du monde qui vient vers moi. Je n’ai pas le cœur d’en arriver là. Aucun désir de regarder ma vie – celle d’ici je veux dire – se dissoudre. Si le Vermont est le vestibule de la Nouvelle-Angleterre, eh bien, il est un peu aussi l’antichambre de mon passé ! Je regarde l’eau s’écouler paisiblement sous mes yeux brumeux – moins froide que celle du Colorado, moins frétillante que celle des torrents du parc des North Cascades, moins tourmentée, bien sûr, que celle se fracassant sur les récifs de Neah Bay. L’envie monte, l’envie d’y plonger pour disparaître. Louise était alors triste et perplexe. Quand j’y repense aujourd’hui, son départ anticipé m’apparaît comme une lointaine conséquence de cette journée américaine – l’une des dernières – funeste et sans grandeur.

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Le pavé fait un simple quadrillage brun clair. Avant la fenêtre, quoiqu’assez élégant, il apparaissait souvent sombre et austère. Désormais, je l’arpente sous la lumière, du bureau à la cuisine (pour y déjeuner, y prendre un verre d’eau, y chaparder un morceau de pain, un yaourt, un fruit…), de la cuisine au salon (un disque, un magazine, ma guitare, allumer la radio, une petite pause tout simplement), du salon à la chambre (un peu de linge à ranger, une fenêtre à refermer, un livre à récupérer), de la chambre au bureau (le travail, paraît-il). Mes pas laissent des traces fugaces sur le carrelage faites de poussières et de traînées blanchâtres, qui esquissent des diagonales un peu courbées reliant les points cardinaux de mon existence réputée paisible. Quand Louise et les enfants étaient encore là, j’aimais en savourer le rythme imperturbable. Car, chaque soir, la solitude monacale trouvait sa fin dans le retour des membres de ma famille dispersés aux quatre vents depuis le matin. Aujourd’hui, je ne sais plus.

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C’est pour ça que je considère aujourd’hui que le Vermont a dessiné comme un trait d’union dans ma vie. Comme ces ponts couverts, grosses baraques de bois assez massives qui enjambent de petits cours d’eau aux reflets champêtres, dont il est le lieu de villégiature privilégié. Nous prenons des photos, un homme nous hèle et nous explique. Les mots s’entrechoquent, je n’en ai gardé qu’un confus souvenir : bridges, river, winter, risk of ice… You know, I’m not listening to you, man ! I am leaving soon !

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Later on, SHE left her home and the one she used to cherish.

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Sur le frigo de la cuisine (un yaourt), quelques magnets sont encore en place. La photo d’un pont couvert, grosse baraque de bois assez massive, décore l’une d’elles. La légende ne laisse planer aucun doute : Bennington. Une tonne bénigne, une tonne de souvenirs et quelques paillettes d’une solitude de plomb.

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Fenêtres (7)

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C’est Louise qui avait souhaité cette fenêtre. Et, à vrai dire, c’est elle qui avait tout fait (fait les démarches, les devis, les photos et les demandes pour la mairie, bref tout ce qu’on doit faire quand on décide de percer un gros trou dans le mur de sa maison afin d’y faire entrer un peu de soleil…). C’est elle qui avait insisté, c’est elle qui y tenait parce qu’elle n’en pouvait plus de ce salon si terne, de cette paroi si blanche, sans ouverture, qui nous obstruait la vue sur le jardin et qui nous privait de toute perspective sur le monde. Moi, je m’en fichais. Oui, je disais que je m’en fichais.

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Elles étaient tellement étranges ces visites faites à mi-voix. Courir partout, répondre à chacun, faire toutes les démarches qu’il y avait à faire (laver un peu de linge, faire quelques courses, s’occuper des enfants bien sûr, gérer les papiers, aller aux différents rendez-vous dans le cadre médical, scolaire, associatif, et travailler aussi un peu…) et toujours finalement revenir à cet hôpital gigantesque pour prendre des nouvelles de mon cœur. Ou plutôt du sien.

Les visites étaient pourtant si douces ! En fait, ce que je n’aimais pas c’était le trajet du parking de l’hôpital à la chambre, j’avais peur d’y faire de mauvaises rencontres. Je craignais d’y percuter des monstres ou des fantômes, des silhouettes décharnées,

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Mojave Desert : Joshua treeLes arbres du Joshua, enfoncés dans le sable et battus par le vent poussiéreux, forment comme une armée de géants crucifiés. Leurs silhouettes décharnées évoquent celles des chênes effeuillés au milieu de l’hiver normand ; à ceci près que, dans le désert, les arbres semblent avancer vers vous alors que les chênes de Normandie présentent une forme d’immobilité glacée. Ils ont quelque chose d’un peu menaçant ou peut-être est-ce une forme de bienveillance un peu pataude. Quelques rochers monumentaux complètent le décor et quelques lézards faméliques l’animent parfois. Il n’y a pas si long du parking au sommet de la colline pierreuse mais la balade est éprouvante. On est un peu au sud de la vallée de la mort et il fait très chaud. Pourtant, hier soir, il a neigé et nous avons opté pour une chambre de motel parfaitement miteuse. Au terme de la promenade, on domine les environs. Étrangement, on se sent à la fois  appartenir au monde et loin de lui. Le ciel, le sable et les rochers. Ni maison, ni fenêtres. Ni fleurs, ni couronnes.

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vagues reflets de moi-même… Mais une fois dans l’alcôve que constituait sa chambre tout au bout et tout en haut de l’immense bâtiment, quelle étrange sérénité ! Quel formidable cocon à l’abri de la fureur du monde où les bruits n’arrivaient qu’étouffés !

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Aujourd’hui c’est moi qui profite de la lumière qui éclate dès le matin dans le salon. C’est moi qui suis content d’avoir un peu de soleil dans ce coin de la maison que j’occupe presque en permanence. C’est moi qui profite de la grande fenêtre blanche, maintenant que Louise n’est plus là.

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Fenêtres (6)

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Elle me disait toujours qu’il ne suffisait pas de regarder à travers une fenêtre, l’œil humide et la nostalgie au cœur, pour voyager. Mais, moi, je n’ai jamais vraiment cru que voyager était seulement quelque chose de possible, jamais cru aux horizons nouveaux, aux possibilités du monde qui s’ouvre dans son infinie perspective. Alors, je ne répondais rien car je ne savais pas comment exprimer cette idée ancrée simplement en moi. Elle soupirait de me voir là.

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Les visites se font à mi-voix pour ne pas troubler l’apaisante tranquillité du lieu. On pousse les portes avec prudence, on n’est jamais vraiment sûr de ce qu’on va trouver derrière… on craint peut-être de découvrir des cadavres (et le gros homme aux cheveux blancs, invariablement allongé sur son lit, que j’aperçois par la porte de sa chambre grande ouverte… quelques mois plus tard, qu’est-il devenu ?) ou d’interrompre un examen en cours, une conversation, un geste médical, la toilette… Enfin, on pousse les portes sans conviction avec un peu d’appréhension en creux. La chambre est blanche comme son visage dont il ne reste plus rien à part quelques paillettes noires (sa chevelure) et blanche (sa peau) dans mes souvenirs incertains.

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On ne voyage jamais vraiment. On reste toujours là où on a été posé. Dans les aéroports, à travers les grandes baies vitrées – assez solides sans doute pour résister au nez d’un avion venu les percuter – qui donnent sur les pistes, on regarde les avions atterrir, décoller, manœuvrer… on rêve de destinations exotiques. Mais, au fond, on reste vissé à notre chaise. On ne part pour rien d’autre que soi.

Ainsi, à Neah Bay, on sait bien qu’on est au bout du monde. Là où tout a été laissé à l’abandon, figé dans un décharnement digne de la fin du 19ème siècle, petit morceau de terre que mêmes les américains les plus voraces n’ont pas voulu occuper. Un sentier couvert de planchettes pourries tranche à travers la forêt, on s’enfonce dans une forêt humide et dégoulinante, même en plein été. On entend l’océan bien avant de le voir. Mais on ne voyage jamais vraiment. Quand le sentier débouche enfin sur l’océan rugissant, l’écume et les oiseaux marins par milliers, on se doute – on croit – qu’on est arrivé quelque part.

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C’est fini, Louise est partie.

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Nulle part. Il n’y a nulle part où aller. L’océan est là qui empêche la fuite. On ne peut faire que demi-tour. A marée haute, il n’y a même pas d’espace entre la lisière de la forêt et l’océan lui-même. On en est réduit à regarder sans faire un pas de plus – un peu comme si on surprenait l’océan au détour du chemin, blotti dans une cache. Blotti ? S’étalant à l’infini plutôt… l’eau est gris bleu aussi loin qu’on puisse voir. Et son visage s’y dilue.

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Onze heures. C’est souvent à ce moment de la matinée que je me rappelle le départ de Louise. Alors, je me lève, je tourne un peu en rond, j’essaie vainement, quelques gestes nerveux et ridicules, de me concentrer sur mon travail, c’est impossible, je me rassois tout de même, je me relève encore… Et, je sanglote aussi parfois. Enfin, je descends au sous-sol enfiler un vieux pantalon et des chaussures de marche avant de sortir me promener dans la forêt voisine.

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On y progresse facilement (avec un équipement simple : chaussures de marche, vêtements de pluie, bonnets et écharpe…), on grimpe au milieux des ruisseaux, des cascades, des rivières glacés. Les arbres y sont moussus et dégoulinants d’humidité, plus larges et biscornus les uns que les autres, certains ont poussé sur les troncs de leurs congénères en voie de pourrissement ou sur des vieilles souches, comme si la nature ne pouvait pas attendre. La végétation est foisonnante un peu comme dans une forêt équatoriale (je suppose) sauf qu’il y fait frais (plus que vraiment froid). On y croise parfois quelques rangers bienveillants mais rarement des randonneurs. Dès qu’on s’enfonce un peu loin dans la forêt, il n’y a plus personne. On craint un peu les ours mais on souhaite aussi les rencontrer malgré tout.

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J’y avance rapidement, le cœur malade, avec pour objectif de m’essouffler et de vider mon esprit engorgé… Je ne pense à rien, j’arrive à ne penser à rien. En automne, les feuilles forment un épais tapis brun qui craque sous les chaussures. Le mois de novembre est sec, la forêt blafarde paraît figé dans le froid. Un jour de semaine, en matinée, on n’y rencontre absolument personne. Dans les jardins des maisons voisines, des chiens aboient furieusement comme enragés (ou ravis) à l’idée d’avoir repéré un intrus dans le silence et l’ennui de la fin de matinée. J’accélère le pas, ils hurlent de plus belle.

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La forêt s’avance jusqu’à la plage. Puis c’est l’océan, le vent et les nuées d’oiseaux. Le paysage est un peu austère mais on peut s’approcher du Pacifique pour le toucher, les vagues font d’énormes rouleaux qui s’écrasent sur la plage en générant d’épaisses couches d’une écume opaque, blanche et sale, qui sont sans cesse remplacées par les suivantes. Elles font disparaître mes mollets dénudés. Un vieil indien au sourire édenté arrivé de nulle part, matériel de pêche sur les épaules, s’approche et me met en garde contre la violence de la houle. Je le remercie en souriant.

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De retour à la maison, en observant le ciel à travers le carreau du vasistas rouillé et entoilé du sous-sol que personne n’ouvre jamais, je revois le visage de Louise qui s’imprime dans les nuages effilochés. Mais je me sens comme apaisé par ce bol d’air matinal : je me dis que le froid et la lumière du matin m’ont fait du bien. Je me rassois, les rayons du soleil ont quitté mon bureau. Armé d’un surligneur et d’un crayon à papier mordillé, je me replonge dans la lecture d’un article scientifique mais le bruit des vagues et les cris des mouettes résonnent encore dans ma tête.

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Le bruit des rues new-yorkaises, oui, sans doute, c’est à cause du bruit des rues new-yorkaises, que la fenêtre de notre chambre d’hôtel, situé à la frontière des quartiers de Little Italy et de Greenwich Village, ne peut s’ouvrir.

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Dans la chambre de l’hôpital, la fenêtre est également un modèle à châssis fixe (lors de ma première visite, je me suis demandé s’il s’agissait d’une mesure de sécurité – pour éviter que les patients, désespérés par l’état critique que leur admission dans une unité de soins intensifs laissait présager, optent, sur un coup de tête, pour une solution rapide et définitive à leur problème cardiaque – ou d’hygiène – quelque chose comme empêcher les microbes extérieurs de pénétrer l’espace confiné, aseptisé et reclus).

Mais, vu du lit, le polygone qu’elle dessine dans le mur est un grand carré bicolore : vert (les greens du golf voisin) et bleu (le ciel normand de novembre). Lorsque le visiteur curieux s’approche, il peut apercevoir au bas du bâtiment une cour goudronnée dans laquelle s’activent des employés chargés du nettoyage et de la maintenance. Un petit train de poubelles roulantes, un immense container destiné aux ordures, des conduits métalliques faisant office de cheminées, un alignement de portes fermées un peu austères…

Je venais la voir à peu près tous les jours (à différents moments de la journée)… étrangement, dans ma mémoire, se niche avant tout le souvenir d’une petite expédition toujours renouvelée, une marche simple conduisant du parking bruyant à la chambre silencieuse : d’abord, il fallait rejoindre le grand bâtiment rectangulaire, puis il y avait ensuite un long couloir à parcourir, un couloir immense, ensuite un ascenseur, un autre couloir qui distribuait des chambres aux portes ouvertes laissant deviner des corps (dire bonjour aux patients qu’on voit, aux soignants qu’on croise, dans un petit murmure teinté de retenue), entendre des télévisions… enfin, sur la droite, une double porte, toujours fermée, qui donnait accès au service de soins intensifs dans lequel le calme régnait, seulement perforé avec la régularité d’un métronome par les bip-bip inlassables des moniteurs… et mon regard se pose sur son corps fatigué et bleui par les aiguilles et les cathéters. Je souris, je me rassois sur le fauteuil roulant qui tient lieu de banquette.

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Je me lève du fauteuil qui tourne le dos à la baie. J’entre dans mon bureau – une petite pièce vraiment, un repère miteux – qui constitue mon antre… Le soleil a fini sa course dans le salon. Il a franchi l’angle de la maison et la lumière arrive désormais sur les papiers griffonnés qui recouvrent la surface de mon bureau. Mon menton retombe alors sur le haut de ma poitrine et je me rassois à mon bureau en sirotant du thé. Il flotte dans l’air comme une odeur de médicament.

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l’air sale peut-être aussi. Mais, sans doute, d’abord, à cause du bruit incessant de la ville. Ce bruit étouffé le matin quand je descends parcourir la ville à la recherche d’un grocery store, afin de faire quelques emplettes en vue du petit-déjeuner et du pique-nique. Les rues aussi sont sales, après un samedi de fête, mais il m’est agréable de marcher dans les rues du New-York, seul, au petit matin.

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Au bord de la rivière, les pieds dans l’eau glacée, j’avais consacré une bonne partie de la soirée à composer, à l’aide de cailloux éclatants, le visage d’un homme à l’allure clownesque (deux yeux blancs ivoire presque ronds rehaussés de sourcils bruns et allongés, un nez plat et fin couleur saucisse, une bouche matérialisée par deux galets gris en croissant et surtout une tache noire et tenace balafrant une bonne partie du visage entre les yeux et le nez) dont il me reste aujourd’hui une photo brillante sur laquelle la figure rocheuse reflète le soleil avec insolence. Dehors, la pluie tombe, incessante. Toutes les quarante minutes environ, le pachyderme qui occupait l’emplacement à côté du nôtre se jetait dans les eaux glacées du Colorado dans un splash assourdissant pour rafraîchir sa carcasse brûlante qu’il laissait griller heure après heure sous le soleil de Californie en sirotant des bières dans le grésillement de son poste radiophonique. A chaque fois, dégoulinant d’eau froide, le ventre luisant, il reprenait sa place dans un fauteuil de camping famélique quoique capable de supporter son poids. A ses côtés, était installée une tente igloo orange absolument minuscule : on avait peine à imaginer cet homme énorme se glisser à la nuit tombante sous la toile de cet abri réduit. Entre lui et nous, un barbecue fumait inlassablement et cuisait les différents formats de viande qu’il extrayait, sur un rythme de métronome, de son immense glacière en plastique. Les splendeurs du paysage semblaient le laisser de marbre (le large canyon dans lequel nichait le camping aux couleurs vertes et ocre n’était que la continuation de l’autre, plus grand encore, que nous avions visité quelques heures auparavant) ; il ne faisait absolument rien.

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Nous venions de parcourir quelques centaines de miles dans la chaleur desséchante de l’ouest de l’Arizona et il semblait être affalé là depuis toujours, observant avec un détachement amusé les touristes frénétiques planter leurs tentes pour la nuit et repartir au petit matin. Le soir, au moment de nous réfugier dans notre petite tente de toile bleue, la musique de notre voisin avait continué à occuper notre environnement sonore, fatigante. Les phares de quelques camping-cars monstrueux venaient parfois inonder de lumière notre chambre sur laquelle s’agglutinaient les moustiques mais, au fond, nous dormions déjà.

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Dehors, la pluie est incessante. Elle frappe le carreau avec une sorte d’agressivité obstinée. Je trouve ça finalement assez beau (je n’ai pas spécialement soif de soleil, j’ai habité des contrées plus pluvieuses) quoique le bosquet voisin, dégoulinant, paraisse un peu miteux.

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Il avait fait très sec dans la journée. Nous avions échoué là par hasard, ravis du prix de l’emplacement pour la nuit (moins de vingt dollars dans mon souvenir). Une douche m’avait paru une priorité mais, en découvrant les sanitaires, je réalisai que le standing du camping était en rapport avec la modicité de notre dépense : la cabine dans laquelle je me dénudai au milieu de la poussière et de la crasse n’avait sans doute pas été nettoyée depuis le tout premier Thanksgiving… En me douchant, j’aperçus – au-dessus des quelques filets d’eau que le calcaire laissait passer à travers la pomme de douche – une minuscule fenêtre couverte de toiles d’araignées. Je me fis la réflexion que cette fenêtre donnait sur des paysages magnifiques mais qu’il n’était, depuis longtemps sans doute déjà, plus question de l’ouvrir.

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C’est le milieu de la matinée, j’appuie mon front sur le carreau de la fenêtre, ma tête fait un bruit sourd en heurtant la surface vitrée. Dans le jardin, une gelée blanche a recouvert la pelouse qui, faute d’un entretien régulier, fait d’affreuses touffes par endroits. La fine couche de givre fige ensemble les feuilles mortes et trempées qui sont tombées des arbres – châtaigniers, chênes et bouleaux – ces dernières semaines. Ces arbres, des essences typiques, je crois, des forêts normandes, peuplent notre petite propriété : fin novembre, ils sont magnifiques avec leur silhouette décharnée et immobile, sculptée dans la lumière glacée. Mais je les préfère quand même en été : tout chargés de feuilles et d’oiseaux, bruissant dans le vent. Une sorte de pivert rouge et jaune (dont je ne connais pas le nom, je ne connais que quelques noms d’oiseaux d’Amérique – Birds of America… je me souviens de ce gros pivert à tête rouge, sur Tiger Mountain, qu’on voyait voler d’arbre en arbre : pileated woodpecker) passe en fendant l’air froid du matin… un oiseau resté là, qui n’a pas émigré… qui n’a pas voulu partir. Peut-être que ce genre d’oiseaux n’émigre jamais, peut-être qu’il n’a pas fait assez froid. Après avoir brutalement traversé mon champ de vision de gauche à droite suivant une trajectoire horizontale, il est reparti comme une comète à la verticale, vers les nuages.

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Dans le ciel, ils dessinent des archipels cotonneux qui s’effilochent en laissant percer quelques miettes de bleu. Par le hublot sur lequel je colle mon visage, j’aperçois, à travers les lambeaux de blanc, la terre, très loin en-dessous. Avec une sorte de curiosité avide un peu niaise, je scrute ce paysage vu d’en haut, ce monde mis à plat, puzzle de figures géométriques qui apparaît par intermittence, au hasard des béances ménagées par la couche nuageuse : les champs, immenses rectangles verts, jaunes et marron qui s’encastrent les uns dans les autres avec une espèce de « rigoureuse harmonie » ; les routes, courbes, segments ou droites noirs qui s’étirent en serpentant autour de blocs rocheux et en jouant des obstacles offerts par le relief ; quelques villes composées d’agrégats de petits cubes aux toits rouges, parfois organisées en des quadrillages monotones et austères ; et une multitude de piscines bien sûr, petits ovales bleu vif qui font comme des pastilles lumineuses criblant la surface terrestre, désertique et poussiéreuse du Nord de la Californie. Plus tard, les nuages se font plus rares, il devient plus facile d’observer la terre. Je devine que nous survolons désormais l’Oregon, la croûte terrestre paraît moins sèche. Et, tout à coup, j’aperçois le cratère. Il dessine un disque bleu quasi-parfait au cœur d’un relief montagneux couvert de forêts. Pas tout à fait en son centre, une petite île boisée, on la discerne à peine, l’avion est un peu haut…

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Dans le ciel, un avion passe et croise la trajectoire de l’oiseau redescendu vers le sol. Je relève la tête. Le trapèze lumineux a définitivement disparu, le soleil a tourné derrière la maison. Il fait encore clair dans le salon – la fenêtre remplit sa fonction – mais la chaleur du soleil est perdue. Je me rassois dans le fauteuil qui tourne le dos au jardin.

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