Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

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Le bruit des rues new-yorkaises, oui, sans doute, c’est à cause du bruit des rues new-yorkaises, que la fenêtre de notre chambre d’hôtel, situé à la frontière des quartiers de Little Italy et de Greenwich Village, ne peut s’ouvrir.

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Dans la chambre de l’hôpital, la fenêtre est également un modèle à châssis fixe (lors de ma première visite, je me suis demandé s’il s’agissait d’une mesure de sécurité – pour éviter que les patients, désespérés par l’état critique que leur admission dans une unité de soins intensifs laissait présager, optent, sur un coup de tête, pour une solution rapide et définitive à leur problème cardiaque – ou d’hygiène – quelque chose comme empêcher les microbes extérieurs de pénétrer l’espace confiné, aseptisé et reclus).

Mais, vu du lit, le polygone qu’elle dessine dans le mur est un grand carré bicolore : vert (les greens du golf voisin) et bleu (le ciel normand de novembre). Lorsque le visiteur curieux s’approche, il peut apercevoir au bas du bâtiment une cour goudronnée dans laquelle s’activent des employés chargés du nettoyage et de la maintenance. Un petit train de poubelles roulantes, un immense container destiné aux ordures, des conduits métalliques faisant office de cheminées, un alignement de portes fermées un peu austères…

Je venais la voir à peu près tous les jours (à différents moments de la journée)… étrangement, dans ma mémoire, se niche avant tout le souvenir d’une petite expédition toujours renouvelée, une marche simple conduisant du parking bruyant à la chambre silencieuse : d’abord, il fallait rejoindre le grand bâtiment rectangulaire, puis il y avait ensuite un long couloir à parcourir, un couloir immense, ensuite un ascenseur, un autre couloir qui distribuait des chambres aux portes ouvertes laissant deviner des corps (dire bonjour aux patients qu’on voit, aux soignants qu’on croise, dans un petit murmure teinté de retenue), entendre des télévisions… enfin, sur la droite, une double porte, toujours fermée, qui donnait accès au service de soins intensifs dans lequel le calme régnait, seulement perforé avec la régularité d’un métronome par les bip-bip inlassables des moniteurs… et mon regard se pose sur son corps fatigué et bleui par les aiguilles et les cathéters. Je souris, je me rassois sur le fauteuil roulant qui tient lieu de banquette.

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Je me lève du fauteuil qui tourne le dos à la baie. J’entre dans mon bureau – une petite pièce vraiment, un repère miteux – qui constitue mon antre… Le soleil a fini sa course dans le salon. Il a franchi l’angle de la maison et la lumière arrive désormais sur les papiers griffonnés qui recouvrent la surface de mon bureau. Mon menton retombe alors sur le haut de ma poitrine et je me rassois à mon bureau en sirotant du thé. Il flotte dans l’air comme une odeur de médicament.

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l’air sale peut-être aussi. Mais, sans doute, d’abord, à cause du bruit incessant de la ville. Ce bruit étouffé le matin quand je descends parcourir la ville à la recherche d’un grocery store, afin de faire quelques emplettes en vue du petit-déjeuner et du pique-nique. Les rues aussi sont sales, après un samedi de fête, mais il m’est agréable de marcher dans les rues du New-York, seul, au petit matin.

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Au bord de la rivière, les pieds dans l’eau glacée, j’avais consacré une bonne partie de la soirée à composer, à l’aide de cailloux éclatants, le visage d’un homme à l’allure clownesque (deux yeux blancs ivoire presque ronds rehaussés de sourcils bruns et allongés, un nez plat et fin couleur saucisse, une bouche matérialisée par deux galets gris en croissant et surtout une tache noire et tenace balafrant une bonne partie du visage entre les yeux et le nez) dont il me reste aujourd’hui une photo brillante sur laquelle la figure rocheuse reflète le soleil avec insolence. Dehors, la pluie tombe, incessante. Toutes les quarante minutes environ, le pachyderme qui occupait l’emplacement à côté du nôtre se jetait dans les eaux glacées du Colorado dans un splash assourdissant pour rafraîchir sa carcasse brûlante qu’il laissait griller heure après heure sous le soleil de Californie en sirotant des bières dans le grésillement de son poste radiophonique. A chaque fois, dégoulinant d’eau froide, le ventre luisant, il reprenait sa place dans un fauteuil de camping famélique quoique capable de supporter son poids. A ses côtés, était installée une tente igloo orange absolument minuscule : on avait peine à imaginer cet homme énorme se glisser à la nuit tombante sous la toile de cet abri réduit. Entre lui et nous, un barbecue fumait inlassablement et cuisait les différents formats de viande qu’il extrayait, sur un rythme de métronome, de son immense glacière en plastique. Les splendeurs du paysage semblaient le laisser de marbre (le large canyon dans lequel nichait le camping aux couleurs vertes et ocre n’était que la continuation de l’autre, plus grand encore, que nous avions visité quelques heures auparavant) ; il ne faisait absolument rien.

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Nous venions de parcourir quelques centaines de miles dans la chaleur desséchante de l’ouest de l’Arizona et il semblait être affalé là depuis toujours, observant avec un détachement amusé les touristes frénétiques planter leurs tentes pour la nuit et repartir au petit matin. Le soir, au moment de nous réfugier dans notre petite tente de toile bleue, la musique de notre voisin avait continué à occuper notre environnement sonore, fatigante. Les phares de quelques camping-cars monstrueux venaient parfois inonder de lumière notre chambre sur laquelle s’agglutinaient les moustiques mais, au fond, nous dormions déjà.

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Dehors, la pluie est incessante. Elle frappe le carreau avec une sorte d’agressivité obstinée. Je trouve ça finalement assez beau (je n’ai pas spécialement soif de soleil, j’ai habité des contrées plus pluvieuses) quoique le bosquet voisin, dégoulinant, paraisse un peu miteux.

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Il avait fait très sec dans la journée. Nous avions échoué là par hasard, ravis du prix de l’emplacement pour la nuit (moins de vingt dollars dans mon souvenir). Une douche m’avait paru une priorité mais, en découvrant les sanitaires, je réalisai que le standing du camping était en rapport avec la modicité de notre dépense : la cabine dans laquelle je me dénudai au milieu de la poussière et de la crasse n’avait sans doute pas été nettoyée depuis le tout premier Thanksgiving… En me douchant, j’aperçus – au-dessus des quelques filets d’eau que le calcaire laissait passer à travers la pomme de douche – une minuscule fenêtre couverte de toiles d’araignées. Je me fis la réflexion que cette fenêtre donnait sur des paysages magnifiques mais qu’il n’était, depuis longtemps sans doute déjà, plus question de l’ouvrir.

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C’est le milieu de la matinée, j’appuie mon front sur le carreau de la fenêtre, ma tête fait un bruit sourd en heurtant la surface vitrée. Dans le jardin, une gelée blanche a recouvert la pelouse qui, faute d’un entretien régulier, fait d’affreuses touffes par endroits. La fine couche de givre fige ensemble les feuilles mortes et trempées qui sont tombées des arbres – châtaigniers, chênes et bouleaux – ces dernières semaines. Ces arbres, des essences typiques, je crois, des forêts normandes, peuplent notre petite propriété : fin novembre, ils sont magnifiques avec leur silhouette décharnée et immobile, sculptée dans la lumière glacée. Mais je les préfère quand même en été : tout chargés de feuilles et d’oiseaux, bruissant dans le vent. Une sorte de pivert rouge et jaune (dont je ne connais pas le nom, je ne connais que quelques noms d’oiseaux d’Amérique – Birds of America… je me souviens de ce gros pivert à tête rouge, sur Tiger Mountain, qu’on voyait voler d’arbre en arbre : pileated woodpecker) passe en fendant l’air froid du matin… un oiseau resté là, qui n’a pas émigré… qui n’a pas voulu partir. Peut-être que ce genre d’oiseaux n’émigre jamais, peut-être qu’il n’a pas fait assez froid. Après avoir brutalement traversé mon champ de vision de gauche à droite suivant une trajectoire horizontale, il est reparti comme une comète à la verticale, vers les nuages.

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Dans le ciel, ils dessinent des archipels cotonneux qui s’effilochent en laissant percer quelques miettes de bleu. Par le hublot sur lequel je colle mon visage, j’aperçois, à travers les lambeaux de blanc, la terre, très loin en-dessous. Avec une sorte de curiosité avide un peu niaise, je scrute ce paysage vu d’en haut, ce monde mis à plat, puzzle de figures géométriques qui apparaît par intermittence, au hasard des béances ménagées par la couche nuageuse : les champs, immenses rectangles verts, jaunes et marron qui s’encastrent les uns dans les autres avec une espèce de « rigoureuse harmonie » ; les routes, courbes, segments ou droites noirs qui s’étirent en serpentant autour de blocs rocheux et en jouant des obstacles offerts par le relief ; quelques villes composées d’agrégats de petits cubes aux toits rouges, parfois organisées en des quadrillages monotones et austères ; et une multitude de piscines bien sûr, petits ovales bleu vif qui font comme des pastilles lumineuses criblant la surface terrestre, désertique et poussiéreuse du Nord de la Californie. Plus tard, les nuages se font plus rares, il devient plus facile d’observer la terre. Je devine que nous survolons désormais l’Oregon, la croûte terrestre paraît moins sèche. Et, tout à coup, j’aperçois le cratère. Il dessine un disque bleu quasi-parfait au cœur d’un relief montagneux couvert de forêts. Pas tout à fait en son centre, une petite île boisée, on la discerne à peine, l’avion est un peu haut…

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Dans le ciel, un avion passe et croise la trajectoire de l’oiseau redescendu vers le sol. Je relève la tête. Le trapèze lumineux a définitivement disparu, le soleil a tourné derrière la maison. Il fait encore clair dans le salon – la fenêtre remplit sa fonction – mais la chaleur du soleil est perdue. Je me rassois dans le fauteuil qui tourne le dos au jardin.

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La fenêtre découpe un rectangle vert – presque un carré, à vrai dire – dans le mur de la maison. Avec son cadre de bois blanc, elle ressemble un peu à un monumental tableau d’art contemporain (Composition champêtre n°19…). Chaque matin, le soleil ascendant vient projeter une sorte de trapèze pâle et lumineux sur les pavés brun sombre du salon. Puis, à la faveur de la rotation de la planète, le polygone traverse lentement la pièce en se déformant, glisse sur le canapé et s’échoue finalement sur la grande feuille cartonnée punaisée au mur. Pendant un bref moment, les archipels imaginaires qui y sont esquissés au crayon sont alors illuminés – comme brusquement jetés sous les feux de la rampe. Par la porte de mon bureau laissée ouverte, j’assiste à cette lente translation lumineuse : j’observe la scène.

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J’étais là quand le mur intérieur a été percé (la paroi bétonnée extérieure avait été découpée dans un immense fracas les jours précédents). Il faut bien le dire, il y avait quelque chose d’un peu solennel dans cet épisode du chantier et, même si je ne les ai jamais regardées depuis, je n’ai pu m’empêcher de prendre quelques photographies. Le maçon y est allé par étapes successives. Il a d’abord scié un premier rectangle dans l’angle supérieur gauche de la future fenêtre et la lumière du soleil est entrée – c’était le matin. Il a ensuite poursuivi ses découpes en suivant le sens des aiguilles d’une montre.

Au deuxième rectangle, le mur était fendu d’une large meurtrière horizontale qui laissait entrevoir un morceau de ciel ainsi que les branches hautes du bosquet voisin. Au troisième rectangle, la béance a perdu de sa symétrie comme provisoirement déséquilibrée. Presque aussitôt cependant, la chute du quatrième morceau de placoplâtre a fait naître la fenêtre. Il y avait quelque chose d’un peu magique dans cette lumière libérée qui perçait brutalement l’obscurité de ce coin salon. Mais, je n’ai rien dit, j’ai gardé tout cela pour moi, évitant de me confier à l’homme qui avait opéré le prodige : je craignais simplement qu’il me prenne pour un fou.

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Ainsi, pour peu qu’on regarde de l’intérieur vers le jardin, cette grande fenêtre à châssis fixe – c’est une baie nous disent certains – découpe aujourd’hui un rectangle vert dans le mur de la maison. Des gouttes de pluie viennent s’y échouer souvent, mais le vent qui souffle inlassablement sur le plateau céréalier ne la fait pas vibrer. Je me lève, je sors du bureau, je joue quelques accords sur ma guitare désaccordée (il n’y pas d’amour heureux, je le savais, je le savais, quitte à vivre sous tes cieux). Et, parfois, par cette fenêtre qui ne s’ouvre pas, je passe… pour m’évader. Mes yeux se brouillent, je plonge dans le vert intense qui en déborde le cadre. La forêt est dense, là-bas, de l’autre côté de la vallée. Nous avons arrêté la voiture en bord de route pour prendre des photos de ce camaïeu de vert. A cheval sur la crête de la montagne, nous ne savons pas très bien si nous sommes en Caroline du Nord ou dans le Tennessee.

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