Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

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Mon petit Tom (2)

Lire le premier épisode

Comme le Tom s’était mis à le fixer intensément, l’homme n’eut pas le cœur de répondre non. Il ne voulut pas lâcher l’affaire, cependant, il insista auprès du gérant.

« Cela ne me dit pas combien je vous dois.

– Ma collègue Sandy va vous fixer ça, le montant est variable en fonction du reste à payer par l’ASSEDIC au moment où la dette nous a été cédée. Je vais vous demander de patienter quelques instants dans le petit salon, Sandy termine avec la fille de madame, qui vient juste de me prendre ma dernière Tomette. »

Le gérant s’éloigna pour s’adresser à une jeune cliente en pâmoison devant un chaton qui lui tendait ses petites pattes pour se faire adopter.

Dans le petit salon, l’homme s’assit à côté d’une dame tout en rondeur qui ne semblait pas le moins du monde se préoccuper de la crise. En buvant par petites lampées l’expresso brûlant, elle faisait fondre dans sa bouche le carré de chocolat qu’on lui avait servi. La dame tout en rondeur se dandinait sur son siège en miaulant à chaque début de phrase. Elle avait un décolleté blanc dentelé en arabesque sur un corsage tout rose qui l’enrobait comme un bonbon anglais. L’homme chercha la naissance des seins, celle-ci se noyait dans la circonférence de son buste rebondi.

« Moaww… Bonjour mon bel ami

– Bonjour madame,

– Moaww… Non, ne me dites pas que vous prenez la demi-portion !

– Si…, répondit l’homme, et vous, cela ne vous dérange pas cette histoire de prénoms ?

– Moaww… Qu’il est drôle celui-là, ce n’est pas un prénom, c’est un sigle : Travailleurs Omnipraticiens Ménagers. Moi, je me serais bien payé un petit Tom, mais après examen, parait-il, ce n’était pas possible. Je vous ai dit qu’on allait vous poser des questions sur votre sexualité ?

L’homme ne prêta pas attention à la dernière question de la dame tout en rondeur, son regard avait fui en direction du Tom. Il était toujours à la même place, impassible, dans sa cloison de verre. L’homme se demanda ce qu’il avait de commun avec lui. Comment allaient-il s’entendre ? Il devrait désormais partager son appartement avec un inconnu. Il se rendit compte qu’il ne ressentait rien, à nouveau, cela le troublait, d’habitude il savait tout de suite quand il rencontrait quelqu’un s’il était susceptible ou non de devenir un ami.

Dès qu’il était entré dans la maison, Tom avait consciencieusement accroché son par-dessus à la patère de l’entrée. Il se dressait maintenant, impeccable, au milieu du salon. L’homme songeait à la somme dérisoire qu’il venait de payer pour l’acquisition d’un autre homme. Tom se racla la gorge, sortant l’homme de son ruminement silencieux.

« Y a-t-il quelque chose que je puisse faire, Monsieur,

– Non, Tom, surtout pas, répondit l’homme troublé par cette voix qu’il entendait pour la première fois, asseyez-vous, je vous sers le thé. »

Lire le troisième épisode

L’homme se rendit à l’animalerie pour acheter son petit Tom de compagnie. En quittant sa rue, il songea à ce qu’il allait faire. Si on lui posait la question, là maintenant, il répondrait très sincèrement qu’il ne ressentait rien. Toute sa vie, il avait cherché sa place dans ce monde qui tournait de plus en plus mal. Il devait se rendre à l’évidence, la place la plus enviable aujourd’hui était celle du mort.

Le gérant de l’animalerie était excédé. Il faisait face à une foule hétéroclite qui fourmillait devant son magasin. Des badauds attendaient la sortie des Tom, pour applaudir ou protester, selon la pente que prenait l’opinion. Il y avait aussi les manifestants du jour, qui reprochaient à ceux d’hier, d’avoir déserté la rue dès la première carotte tendue par le gouvernement. Les passants qui flânaient sur les quais complétaient ce tableau mouvementé, obligés de piétiner et de s’intéresser malgré eux à cette comédie humaine. Dès qu’il aperçut l’homme, le gérant se jeta sur lui comme sur une bouée de sauvetage.

« Bonjour monsieur, c’est tous les jours la même rengaine, ne soyez pas effrayé, entrez donc, que puis-je pour vous ?

– Bonjour, je viens chercher un Tom, dit l’homme,

– Suivez-moi, je vous en prie, répondit le gérant tout en le conduisant sans perdre de temps vers le showroom des Tom, vous savez en ce moment le choix est un peu maigre, dit-il en pouffant, je n’en ai plus qu’un. Ce matin une vieille dame m’a pris deux jumeaux. Elle ne voulait pas rester seule chez elle durant la promenade du chien. »

Assis tout au bout d’un canapé, derrière une paroi de verre, le Tom attendait en se mordant des lèvres qu’il n’avait pas en excès. Il était vraiment très maigre et se tenait droit comme un I, portait des vêtements sobres, laissait une étrange impression de tristesse.

« Il n’a pas l’air en bonne santé, laissa échapper l’homme,

– Ne vous en faites pas, l’interrompit le gérant, il suffira de le requinquer avec une bonne nourriture maison. Cela fait partie des préconisations gouvernementales. De toutes façons, je n’ai pas d’autre référence en ce moment.

– Pourquoi est-il enfermé ?

– Pas enfermé, non. Vous avez vu dehors ces manifestants qui prétendent les défendre ? Plusieurs Tom sont passés à deux doigts d’être lynchés. Non, nous les protégeons à l’intérieur de ce stand vitré à l’épreuve des balles. Je vous le concède, ce n’est pas terrible et ça accentue la physionomie de celui-ci.

– Et pour le règlement ?

– Vous n’aurez aucun frais jusqu’à la fin de ses droits, ensuite vous devrez lui verser des émoluments. Tout est expliqué dans la brochure produite par l’agence gouvernementale. Alors vous le prenez ? »

Lire le second épisode...

Depuis belle lurette, tous les concurrents de mon père avaient éliminé les chambres à air et avaient adopté le cylindre plein, plus résistant et qui rendait le sulky beaucoup plus maniable. Mon père n’en avait cure et restait convaincu que rien ne s’harmonisait mieux avec l’élégance aérienne du trotteur que ce mince boyau d’air effleurant le gazon.

C’est vrai que c’était beau de le voir cavaler. Il en avait bavé pour en arriver là. Il y consacrait tout son temps libre et avait beaucoup compté sur maman pour notre éducation. Il poussa la recherche de perfection jusqu’à prendre des cours au carré noir ! Y parvenant comme tout le reste à force d’acharnement. C’est par le même chemin qu’il put un jour accéder aux courses professionnelles, pas à Paris, bien-sûr, Ourasi ou Gélinotte ne trottaient pas dans la même cour, mais il sut se faire remarquer dans les courses régionales. Il eut son heure de gloire, un beau jour, à Caen, dans le fief de tous les trotteurs français. Le bel alezan qu’il drivait ce jour-là avait fière allure. Les oscillements musculeux de ses longues jambes battaient la mesure, tandis que mon père, enfourché sur sa propre furie, sans jamais perdre sa main, s’emballait vers une victoire éclatante.

Après s’être fâché avec tous les entraîneurs qui avaient été séduits par son style, il devint, tout en perdant sa femme et ses économies, propriétaire de ses chevaux, entraîneur et driver, tout à la fois. Quel que soit le cheval qu’il trouvait suffisamment volontaire pour entrer dans ses brancards, son trot se reconnaissait au moindre coup d’œil. Son palmarès souffrait pourtant de lacunes tenaces, qu’un driver de talent comme mon père aurait dû combler sans histoires au cours de ses années fastes. Seulement, il y avait les crevaisons. A la moindre écharde de cravache, au plus petit caillou qui se retrouvait là, malgré les soins méticuleux des jardiniers, mon père passait dessus, et paf ! le boyau se déballonnait. Qu’à cela ne tienne, son obstination pour la chambre à air n’a jamais fléchi, et de douloureuses frustrations se sont accumulées.

Un de ces dimanches ensoleillés, où la vie est réenchantée par l’explosion du printemps, un de ces jours où rien de grave ne devrait arriver. Eh bien, ce petit rien s’est fixé sur le dos de mon père et ne l’a plus lâché. Un tellement rien que l’on n’a jamais retrouvé sur la piste le diable de piquant qui avait causé l’accident. Le caoutchouc s’est littéralement pulvérisé, s’engorgeant par lambeaux dans les rayons, déséquilibrant ainsi tout l’équipage. Le cheval, effrayé, s’est mis brutalement à galoper, c’était l’élimination immédiate, mais pour mon père cela ne s’est vraiment terminé que par une culbute phénoménale, le cheval lui retombant dessus et lui rompant la colonne vertébrale. Ce fut pour lui la crevaison de trop, et au galop en plus, quelle humiliation !

Pour ma part, je n’avais aucune disposition pour ce sport et je ne fus pas mécontent, après cet accident, de voir mon père cesser d’espérer que je prenne sa suite. De temps en temps, il m’invite chez lui et nous nous rendons ensemble à l’hippodrome pour assister aux courses du dimanche. Lors des arrivées, il me crie dans les oreilles « vas-y, Ourasi, vas-y ! », comme s’il voulait que je l’entraîne sur la piste au beau milieu des attelages. Il répète souvent qu’il n’a pas engendré le bon cheval, l’ingrat, il ne soupçonne pas les montagnes d’ennuis que son fils a dû soulever pour parvenir à dénicher quelque part un fauteuil roulant avec chambre à air.

L’héritage

En 15 ans, Pierre-Henri, le notaire de ma mère, n’avait jamais manqué de me rendre sa visite annuelle, chaque début du mois d’août. Je le vois encore ce matin, le visage écarlate et suant, qui sirotait mon meilleur café, la sacoche en cuir pelé, coincée entre son ventre bedonnant et le bord de ma petite table de cuisine. Un vieux grigou, un carnassier sous une enveloppe de bonhommie. Rond de cuir ronronnant de plaisir lorsqu’il amasse des ronds. Tout chez lui était aussi rond qu’une montgolfière prête à s’envoler.

  • Je sais que vous le connaissez par cœur, monsieur, lança le notaire tout essoufflé, mais c’est le règlement, je dois vous lire l’extrait du testament de votre mère qui vous concerne au premier chef.

« A mon cher fils préféré, je donne l’intégralité de mes économies à la condition qu’il s’occupe du canari. Comme je tiens à lui éviter un avenir de rentier, cette somme lui sera versée par quotité durant les 15 prochaines années, à charge pour mon notaire, Pierre-Henri Fierlongmote, où son successeur, de gérer le solde en bon père de famille. Une fois l’an, ledit notaire vérifiera la présence du canari au domicile de mon fils. »

La peste ! Qui m’avait déjà pourri la vie durant ses deux dernières années parkinsoniennes. Jolie récompense ! Que ce supplice post mortem, moi, son propre fils, qui lui avais fait sa toilette quotidienne, un truc à avoir le mors aux dents le reste de sa vie. En bonne Tatie Danielle, elle n’aurait jamais accepté qu’une étrangère s’occupât d’elle. Chaque jour, je lui ai préparé ses cataplasmes parce que ma grand-mère, la peste suprême, avait décidé que cela guérissait de tout. Je lui ai même acheté un matelas été/hiver, plutôt cher, il m’a fallu le retourner toutes les semaines.

Encore heureux que je fusse le fils préféré de cette vieille chipie, elle qui n’a pas été foutue de me faire un frère. Je me suis consolé en regardant le visage de ma sœur, quand le notaire a déclaré qu’elle héritait du dentier en sus de la maison de famille. Cette chère sœur qui vint rendre une unique visite à sa mère pour la contempler lors de la mise en bière.

J’avais horreur des oiseaux en cage, elle le savait bien puisque je la taquinais souvent à ce sujet. Il a bien fallu capituler pour ne pas me retrouver un jour de mauvaise fortune, en slip sur le trottoir, débusqué brutalement d’une hypothétique oisiveté, à laquelle je n’aspirais pas tant que cela. Pour finir, Je suis passé à côté de ma vie mais au-moins c’était la mienne. Ma mère m’avait accouché de tout sauf de moi-même. Mon meilleur ami, à qui je confiais cela, en grinça des dents.

Je n’y connaissais rien en matière de canari et le vénérable compagnon de ma mère ne passa pas sa septième année, suite à une subite calvitie. La cage de son successeur fut renversée par le chat un mois plus tard. Celui-là s’est envolé pour une vie aléatoire de canari sauvage. Le suivant mourut au bout d’un an, sans doute de désespoir et de solitude. J’ai donc commencé à me documenter davantage afin de ne pas trop alourdir mon budget volatiles. Sur Internet, j’ai trouvé plein de bons tuyaux pour maintenir cette petite bestiole en bonne santé. J’ai appris qu’il y avait trois sortes de canaris : le canari de chant, le canari de couleur et le canari de posture. Seul le mâle a la faculté de chanter. J’ai donc compris pourquoi mon troisième ne me serinait jamais aux oreilles. Je regrette d’avoir mal jugé le quatrième, que je traitais de dégénéré avec ses manières de se tenir n’importe comment.

Le notaire me remercia du bon café que je lui avais servi et demanda à voir le canari.

« Décidément vous avez de la chance, ce canari jouit d’une longévité remarquable, persifla-t-il, avec un sourire qui souleva légèrement une boursouflure de son visage.

  • Un canari bien soigné peut vivre jusqu’à vingt ans, répondis-je d’une voix très assurée.

Pas dupe pour un sou, Pierre Henri rendit hommage à la subtilité de ma mère qui avait pris soin de parler du canari et non pas de « mon canari »

Devant mon manque de réaction, il ajouta « Monsieur, Doréament, vous rendez-vous compte que c’est la dernière fois que je vous rends visite, 15 ans déjà !». En le regardant quitter mon appartement, par le long couloir principal, je me surpris à ressentir une forme d’affection pour ce type, qui allumait des lumignons à chaque pas en découvrant de superbes socquettes blanches sous son pantalon sombre.

Dès qu’il fut parti, je ne sais pas ce qui m’a pris. J’enfilai mon par-dessus et me dirigeai vers l’animalerie pour acheter une femelle à mon canari. Depuis plusieurs jours déjà, je trouvais qu’il chantait très fort.

La famille Tainer, il fallait pas trop l’approcher, si tu ne voulais pas décéder prématurément. Pas nécessaire d’être bien rencardé pour ça, ni de sortir de la techno-école des inspecteurs de police. Il suffisait de le voir défiler dans le territoire avec son quarteron de sbires autour de lui. Sa vie était un sacré jeu de poker, mais dans sa main il avait ce carré d’as en permanence. Pris un par un, ils n’avaient rien à envier à l’armoire à glace que mon foutu beau-père avait emporté de sa Normandie pour s’installer ici. Montréal, Québec. On entrait dans la seconde partie du siècle et il faisait toujours aussi froid, quoique un peu moins qu’ailleurs. Les quatre étaient là devant moi et ils venaient de faire un second pas, tous en même temps, dans mon bureau minable de la 5ème rue, tout juste domotisé à bon marché. Seulement avec ces gars-là, les portes électroniquement sécurisées, fallait pas trop compter dessus. Là où ils voulaient, ils entraient. Je me suis dit que je ne passerai peut-être pas les 35 ans finalement.

« Vous avez vu ma plaque, dis-je sur un ton que je forçais vers la plaisanterie, c’est marqué Michel Del Rio, détective privé, pas punching-ball 24 heures sur 24. D’ailleurs, j’y pense, il doit être l’heure de déjeuner, je vais devoir fermer boutique. Les regards d’un noir creux de ces types m’ont foutu la chair de poule, j’ai compris que pour le casse-croûte, c’était pas gagné.

« Qu’y a-t-il pour votre service messieurs, repris-je sur un ton plus professionnel.

— Notre patron ;

— Oui, votre patron, en prenant une voix ridiculement haut perchée, je vous écoute, il s’agit de monsieur Tainer, donc, et alors ?

— Ils ont disparu ;

— Qui ils ?

— Le père et le fils

— Oh…

— Stop ! Te fatigue pas, poursuivit un des gars du carré, bien calé dans un coin près de la fenêtre. On sait ce que t’as dans la tête, on va t’éviter de prendre un prulaz entre les deux yeux. On va le dire à ta place. Les deux cons Tainer ont disparu ! Marre-toi, le temps de récupérer ta langue et dis-nous ce que tu peux faire pour les retrouver, détective de mes deux !

Ils l’avaient fait ces enfoirés de grands puissants de la planète terre. Incapables d’enrayer l’effet de serre ou de simplement faire des économies, ils les avaient balancées dans l’atmosphère, leurs putains de fusées. Résultat des courses, le magnétisme des pôles s’était inversé. Le pôle Nord avait viré au Sud et réciproquement. Il commençait à faire très chaud là où la température était glaciale la plupart du temps et les vahinés avaient appris à tricoter des pulls. Mais en cette année 2054, Montréal restait le seul bled à n’avoir jamais changé de climat. Par dessus le marché, quatre costauds patibulaires me faisaient froid dans le dos, alors que j’étais bien assis sur mon fauteuil à mémoire de forme, qui m’avait coûté bonbon. Là aussi, rien de nouveau sous le soleil, les mafiosi avaient toujours la même gueule et avaient fort bien négocié le virage technologique. Je trouverais nulle part où me cacher, leurs tablettes 9 G m’auront pris dans leur filet bien avant que j’ai bougé le petit doigt. Je pouvais dire adieu à ma passion pour la construction de voiliers, modèle réduit, le week-end, et le soir maintenant que ma femme avait trouvé preneur sur le web 6.0. Tant que je n’aurai pas remis la main sur ces cons de Tainer, je n’aurais pas une minute à moi, surtout si ces quatre-là me filaient le train. Je ne pouvais compter que sur ma nature méfiante pour me tirer de ce guêpier.

Une suite ? Peut-être ? Si vous le souhaitez...

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Lire le premier épisode

Ce n’était qu’un carton de plus après tout. A qui cela n’est-il pas arrivé, après un déménagement ? On se rend compte que l’on ne parviendra jamais à loger dans la nouvelle maison tout un fatras d’objets, que l’on a déplacés, auxquels on tenait en fermant les emballages, mais dont il faut bien se débarrasser pour respirer un peu. Jérome avait raison finalement, mais il pouvait difficilement lui demander de l’aide, ni à quiconque d’ailleurs. Il sortit avec lassitude pour ouvrir le hayon de sa voiture et dégager l’espace pour accueillir le cer… le carton. Impossible de le soulever du sol comme ça, il pouvait se déformer et se déchirer. Il était déjà très surprenant de le voir là au milieu de la pièce, parfaitement cubique, sans le moindre enfoncement après livraison d’un colis aussi lourd. La qualité du matériau était impressionnante, pas une goutte de sang ne coulait. Le plaisantin devait avoir glissé le corps dans une housse en plastique.

Il se souvint que le gros essoufflé lui avait proposé de conserver le diable quelques jours s’il le souhaitait, l’objet pouvait lui être utile et ne manquerait certainement pas à son entreprise. Il sua à grosses gouttes quand il bascula le corps pour l’appuyer de tout son poids contre le montant vertical du diable. Pas d’accident, le carton n’avait pas bougé, il s’attendait au pire, voir un membre surgir en déchirant son enveloppe, par exemple, le pointant du doigt devant tous les passants, comme le procureur ne manquerait pas de le faire dès qu’il en aurait l’occasion. Le diable était bien conçu avec un système à trois roues, charger le corps fut presque facile, direction la déchetterie.

Il s’arrêta quelques centaines de mètres avant l’entrée. Évidemment, le manouche posté un peu plus loin se dirigea vers lui en espérant qu’il traînait quelques ferrailles à lui céder. Non pas de ferrailles, « des entrailles » pensa-t-il intérieurement, « sans valeur sur ton marché ». Il se gara, puis sortit de la voiture, entra à pied, en passant à côté de la barrière de sortie. Il voulait jeter un coup d’œil dans la benne des cartonnages. Pas de veine, un container plein venait de partir et le suivant était complètement vide. Son carton allait s’éclater au sol et éclabousser tout l’intérieur. Combien de temps lui faudrait-il attendre, aussi solide soit-il son ersatz de cercueil n’allait pas tenir indéfiniment ? En milieu d’après-midi, la benne était à moitié remplie, cela lui sembla suffisant pour amortir la chute. Avec un peu de chance, le tout serait compacté avec son cadavre au milieu, figé pour l’éternité entre des cartons de déménagement.

C’était n’importe quoi, trop risqué, je laissais encore la part trop belle à l’imprévu, l’incident qui ferait découvrir le pot aux roses. La page froissée alla rejoindre une dizaine d’autres, non cette fois l’écritoire n’avait rien donné de bon. En redescendant chaque marche de l’escalier avec des semelles de plomb, le scénario de la réalité me fit pousser un cri suraigu : le carton n’était plus là, mon cadavre avait encore disparu !

Je me remémorai alors cette phrase, entendue un jour dans la bouche d’un ami, qui la tenait lui-même de quelque pseudo-philosophe amateur de bons mots : « il n’y a rien que l’inaction ne puisse résoudre ». Je me dis alors que peut-être il n’y avait réellement rien à faire. On se payait ma tête, c’était manifeste. On me prenait pour un pantin qu’on poussait à faire ânerie après ânerie. Je n’avais donc rien de plus à ajouter. Aller à la police ? pour dire quoi ? que je ne retrouvais pas le cadavre que j’avais caché avec tant de soin ? Remuer ciel et terre, maison et jardin, pour retrouver un corps dont je commençais même à douter de l’existence ? au risque d’y perdre la tête, la santé et le sommeil ? Engager un détective privé pour… ? pour quoi au fait ?

Non, il n’y avait rien à entreprendre. Ce mort avait été parachuté là, au milieu de ma maison (soit, finalement, au cœur de ma nouvelle vie). Il en sortirait de la même façon. Sans que je n’y comprenne rien. Et sans que je ne cherche à y comprendre quoi que ce soit. J’avisai mon salon et la forêt de cartons en tous genres qui l’avait envahi et pris une décision simple, rationnelle (pour un type qui venait de déménager). Je serpentai parmi les boîtes et en ouvris une au hasard. Je sortis un à un les livres qui s’y trouvaient et les alignai sur l’étagère à droite de la cheminée : Souvenir de la maison des morts (Dostoïevski), Le jour des morts (Nooteboom), Les morts ont tous les même peau (Vian), La mort me vient de ces yeux-là (Qosja)… Putain, pensai-je bruyamment !

Tout cela avait un étrange parfum de fantastique. Je la tenais ma nouvelle, enfin ses ingrédients ! Un pendu qui s’écroule sur le sol sans saigner (mais qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ???). Une chaussure abandonnée dans un jardin (on dirait du Raymond Chandler ou du Jean-Bernard Pouy, non ?). Un corps disparu, réapparu, et redisparu (dans un texte qui va bientôt paraître… un zeste de Devos !). Un gros déménageur porcin qui vous confie le diable. Et des livres qui vous parlent jusqu’à l’obsession.

Ouf ! On éprouve toujours un vif soulagement (et une satisfaction entière) quand on trouve la clef du mystère. Un bruit de clé justement me sortit de mon inaction rêveuse. La porte grinça et le gros essoufflé apparut avec son grand sourire bibendum. Mais, enfin, quoi, comment se fait-il que vous ayez la clé de mon appart… N’ayez crainte mon cher ami, nous sommes voisins maintenant et entre voisins, il faut bien s’entraider. Si vous voulez, je pourrai venir chaque semaine m’occuper de votre jardin et des menus bricolages, vous êtes trop occupés pour cela — Chaque semaine ? — Oui, il faut bien ça pour forger une amitié — Mais de quelle amitié parlez-vous ? — De celle que cimente la perte d’un proche, par exemple. Mon cher ami, vous avez retrouvé vos verres ? j’amène du Vouvray, vous allez m’en dire des nouvelles.

Fin de L'emménagement

Lire le premier épisode

Je suis un monstre, c’est la conclusion que j’ai lue sur le visage de Jérôme, mon ami. Celui-là, qui me consacrait son week-end en descendant chez sa sœur, s’était enfin décidé à venir m’aider dans la seconde partie de la journée. Comment peut-on accumuler tant d’objets ?! répétait-il à chaque fois qu’il retournait vers le camion, et ses jurons redoublaient lorsque le carton était destiné à l’étage comme l’indiquaient des lettres rouges, tracées à la va-vite avec un gros marqueur. Il m’en a reparlé ce matin au téléphone, il venait aux nouvelles des monstres. C’était le nom qu’il avait donné à mon salon à la fin de la journée : « C’est comme les monstres au début du mois, sauf que là ce n’est pas sur le trottoir mais chez toi ».

Jérôme se demandait s’il n’allait pas passer dans l’après-midi, comme il faisait beau. « J’ai remarqué que tu avais un sacré bout de jardin, un paradis pour la sieste. Tu sais que ça m’a traumatisé pour la vie, devine ce que je suis en train de faire ?… Eh bien, je suis en train de jeter des tas de trucs, ça me fait du bien de me dire que je n’aurai pas à déménager tout ça, s’il me prend un jour l’idée saugrenue de déménager ». Tout en l’écoutant se foutre de ma gueule, mon pied a buté dans quelque chose, j’ai regardé, c’était une chaussure, bon sang la chaussure ! « Je crois que pour cet après-midi cela ne va pas être possible, tu sais ce que ça veut dire, je passe mon temps à me demander dans quel carton peut bien se trouver ce document dont j’ai besoin tout de suite… – Ok t’en fais pas j’ai compris, à charge de revanche, car j’en ai bavé de ton déménagement, alors j’aimerais me faire des images un peu positives de ton nouveau gourbi ».

J’aurais dû lui en parler de mon agent immobilier, pourquoi ne l’ai-je pas fait ? Me dis-je en appuyant sur le bouton pour raccrocher et en me précipitant vers la cave. Il faisait sombre là-dedans, mais j’étais sûr d’une chose, il n’y avait plus personne, ni cadavre, ni rien ! Tombé accroupi sur le sol, la tête dans les mains, j’ai réalisé toute l’incohérence de mon comportement de la veille. Qu’est-ce qu’il m’avait pris ? La première chose à faire eut été d’appeler les flics. Non, j’avais les déménageurs au cul, j’étais pressé d’en finir. Confusément, je devais me demander si je n’étais pas coupable de quelque chose. Du coup, je me suis mis dans un drôle de pétrin ! Il fallait que je sorte pour me changer les idées et y voir plus clair. J’ai pris mon porte-monnaie et en parcourant l’impasse, j’ai pu mesurer toute la longueur de haie qu’il me faudrait tailler désormais. J’ai tourné à droite, juste à l’endroit où l’on aperçoit le soupirail de la cave, et je me suis retrouvé nez à nez avec le gros essoufflé. « Alors ça va m’sieur, vous avez réussi à sortir de vos cartons ! » me lança-t-il avec un sourire de complicité.

Il m’a fait une peur bleue. J’aurais voulu que ce soit différent mais, rien à faire, son sourire m’a totalement terrifié. Je n’ai rien répondu, je suis reparti aussi sec en sens inverse, je devais vraiment avoir l’air con. En courant comme un fou que j’ai remonté la rue qui longeait mon jardin et je me suis engouffré chez moi. Je suais à grosses gouttes. En traversant le salon, j’ai trébuché sur un carton très lourd qui traînait au milieu du salon. Je me suis littéralement écrasé sur le sol, de toute ma longueur, mon nez a percuté le carrelage, une tache rouge a immédiatement maculé le blanc crème des carreaux… eh, merde ! Bien sûr, j’avais affreusement mal… mais c’était cette tache sanguine qui me donnait le tournis, c’était comme si mon cadavre se rappelait à moi.

Je m’apprêtais à rejoindre la salle de bain pour soigner mon nez quand mon regard s’est posé sur cette saleté de carton. Je me suis figé brutalement… en réalisant que, jamais, je n’avais posé un tel carton au milieu du salon. En fait, un carton comme ça, je n’en possédais aucun. Je n’avais pas besoin de l’ouvrir pour comprendre ce qu’il contenait. Mais j’ai ouvert quand même, comme par acquit de conscience. Une sorte d’épuisement violent s’est abattu sur moi. Je me suis relevé, le nez sanguinolent, et je suis monté à l’étage – en laissant derrière moi le carton grand ouvert sur le cadavre de mon agent – pour me réfugier dans l’écritoire. A bien y réfléchir, c’était vraiment le seul lieu dans lequel je pouvais espérer tirer toute cette histoire au clair.

 Lire le troisième et dernier épisode

Il me regardait comme si j’y étais pour quelque chose. Je n’étais pas preneur moi de cette mutation. Mon chef a trouvé une bonne occasion de se débarrasser de moi, c’est tout. « Je vais vous faire une offre que vous ne pourrez pas refuser » avait dit ce minable en rejouant la réplique du parrain. C’était une promotion, mais je n’avais rien demandé, moi, je me trouvais bien là où j’étais, dans mon bel appartement au dernier étage, avec un rade au pied de l’immeuble.

Tous les week-ends de ma période de préavis, je les ai passés à faire les 387 km, aller et retour, afin de trouver un logement dans cette Touraine dont je ne connaissais rien. Un beau pays me disait-on. L’impression plutôt de sauter d’une carte postale à une autre, vous ne pouvez pas faire un pas sans tomber sur un château. Je n’avais aucune envie, moi, de vivre dans un tableau au musée du chauvinisme patrimonial. Je me suis toujours escrimé à vivre simplement, pleinement, sans jamais y arriver, évidemment. Ceci dit, j’avais fini par comprendre que je ne pourrais jamais le remplacer mon bel appartement de Saint-Quentin, alors je me suis tourné vers les maisons, c’est l’avantage des promotions. Quand je suis tombé sur celle-là, j’ai su tout de suite que c’était chez moi, bizarre comme sensation. Le jardin était trop grand mais la glycine, magnifique sur la terrasse en ce mois d’avril. La maison trop grande aussi, une place folle pour sortir tous mes livres des cartons et consacrer une pièce entière à l’écritoire. Hier, les déménageurs piaffaient devant l’entrée, les deux camions étaient garés près du portail. Mais, moi, je ne savais pas quoi faire de celui qui me regardait, du regard dans lequel je me perdais. L’agent immobilier si sympathique et si peu bavard s’était pendu au milieu de mon salon.

L’escabeau, qu’il avait dû repousser d’un coup de pied brutal au moment de plonger dans le grand rien, gisait sur le carrelage immaculé – une pendaison est moins salissante qu’une balle dans la bouche ; ça éclabousse partout !… et comme j’avais justement repeint les murs du salon en blanc écru, pardon, mais j’éprouvais comme une sorte de soulagement. Je l’ai remis debout, à la verticale de mon agent immobilier suspendu, il faisait quand même une sacrée tête, les pieds de métal ont grincé sur le sol brillant de propreté. Sans trop savoir pourquoi, je suis monté sur la plate-forme de l’escabeau, pensant que les déménageurs allaient débarquer, furieux. Ma tête se trouvait à peu près au niveau de celle du pendu. Il m’avait fait bonne impression (je veux dire : quand il était vivant, il m’avait semblé plutôt engageant). Je crois même que j’avais envisagé, dès la seconde rencontre, que ce type puisse devenir mon premier ami dans cette cité médiévale. Raté. J’ai sorti mon opinel, il ne me servait jamais à rien mais je le gardais toujours dans la poche.

J’ai tranché la corde tendue, assez facilement, l’homme s’est affalé sur le carrelage dans un bruit mat, j’avais donc fait un bon achat avec ce couteau. Les mains sous ses aisselles, j’ai traîné l’agent immobilier dans le jardin en passant par la porte-fenêtre. Il n’était pas très lourd, j’ai pu traverser la pelouse rapidement, protégé des regards indiscrets par les jolies haies vives qui enserraient ma « propriété ». L’herbe faisait des traînées vertes sur le pantalon blanc du type, j’avais de la chance quand même, je pensai encore une fois à mon salon aux murs sans tache. Au fond du jardin, il y avait une cave un peu en contrebas, j’y ai enfourné mon cadavre après lui avoir fait descendre la volée de marches cimentées. Il avait perdu une chaussure dans l’aventure, j’aurai bien le temps de la retrouver. Je suis reparti en laissant la porte entrebâillée, pas par défi, simplement parce que ça fermait mal.

De retour dans le salon, les déménageurs m’ont dévisagé avec des yeux noirs ; surtout un gros déjà essoufflé, il avait sans doute commencé par mon carton de dictionnaires. Mais, l’un d’eux m’a quand même demandé sans agressivité excessive (c’était moi le client, non ?) : « L’escabeau, là, on peut le mettre au cul du camion ? ça vous dérange pas ? » J’ai répondu que non, ça ne me dérangeait pas du tout, et j’ai ajouté, avec un peu de malice, que de toute façon je n’avais pas prévu de le laisser à demeure au milieu de la pièce. Au plafond, entortillé dans le crochet, dont la fonction première était sans doute de suspendre des lustres, solide ce crochet, de très gros lustres assurément, il restait un gros morceau de corde effilochée.

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Un pas de coccinelle (3)

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– Paul ? c’est une longue histoire. La petite voix de la conscience comme disait Gandhi, la petite voix qui ose dire les choses, une petite voix qui me parle. Cela a commencé tout petit. J’étais un garçon d’une timidité maladive. Comme tous les enfants timides, dès qu’il s’agissait de parler en public, répondre à une question du professeur, s’affirmer dans la cour de l’école, je perdais tous mes moyens, mes jambes flageolaient, je devenais rouge comme une pivoine. Je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ça, c’est ridicule.

– T’occupe, y a personne dans ce merdier, continue !

A l’école, c’était devenu ma marque de fabrique, « c’est un enfant intéressant mais qui ouvre peu la bouche, qui ne lève jamais la main pour poser une question » disaient les professeurs. Pourtant, les phrases qui se formaient dans ma tête étaient toutes belles, bien rebondies, elles s’élançaient comme autant de flèches magistrales et percutantes. Elles explosaient à la tête de mes interlocuteurs comme un feu d’artifice. Mon éloquence était merveilleuse à l’intérieur de ma tête. Mais je me disais que ce n’était pas moi, c’était la petite voix.

Quand les phrases sortaient de ma bouche, c’était autre chose, elles n’avaient plus ni queue ni tête, un écheveau de propos ébouriffés qui ne voulaient plus dire grand chose. C’était des « je voul…, parce que… enfin, ce que, bon lll… donc, effectivement… » Ma gorge se serrait et ne laissait sortir que des mots étranglés au passage. C’était bien moi là, mon cœur qui me lâchait et se mettait à battre la chamade, c’était bien mon corps dans lequel j’étais empêtré.

Par exemple, j’étais incapable d’inviter une fille dans les boums, c’était un supplice. Dans ces moments-là, je me couvrais de ridicule en refusant l’invitation d’une gentille fille qui me voyait seul sur le banc « Tu viens danser ? Non, je ne peux pas !  Pourquoi ? Je ne sais pas danser, laisse-moi, laisse-moi ! », pfff, tout cela sous les quolibets des copains. La plupart du temps, je m’arrangeais pour fuir, loin de ce qui me faisait mal, loin, tout au fond de ma chambre. Là, je retrouvais la petite voix qui me soufflait les mots que j’aurais dû prononcer. La petite voix rejouait rien que pour moi les scènes qui m’avaient valu tant d’humiliation. Cette fois, le cœur tenait bon, la langue était acérée comme celle d’une vipère. Je remportais toutes les victoires. J’étais le fier, le valeureux, le puissant. Je dansais comme un dieu ! C’était Paul, c’était moi, je ne sais plus.

– Ouah, super ton histoire, mon pote, tu parles super beau, mais j’entrave que dalle !

– Oh, pardon, je ne sais pas… j’ai toujours eu du mal à me faire comprendre. Je…

– Ouais, m’étonne pas… vu comment tu causes !

Il ne répondit pas. Entre eux, une petite pause silencieuse s’installa, seulement troublée par le chuchotement du vent froid et poussiéreux qui balayait la friche urbaine, faisant tinter par moments quelque panneau métallique, sonate de tôle froissée. Elle soupira, hésita à reprendre la parole mais se ravisa. Elle dut croire qu’il était vexé car elle se pencha pour lui baiser la joue dans un mouvement tendre accompagné d’un petit sourire gêné. Il sursauta brutalement et esquissa lui-même un sourire large et franc.

Il la regarda. Elle le regardait. Et les fils de leurs pensées en déséquilibre se croisèrent. Il la détailla vraiment, la scruta attentivement sans fausse pudeur. A part ces deux gros seins qu’il avait déjà remarqués, il vit une femme presque élégante dans une robe rouge élimée, un peu démodée. Ses lèvres, comme les ongles de ses mains, étaient rouge pétillant, et ses cheveux blonds rebondissaient en boucles désordonnées autour de son visage. Sa peau blanche semblait douce. Elle ne portait pas de chaussures et les ongles de ses pieds, rouges également, constellés de petits points noirs, évoquaient la robe des coccinelles.

– Je sais pourquoi vous vous êtes envolée, chuchota-t-il comme pour lui-même. Elle l’avait entendu.

– Hein ? Quoi ?

Elle lui plaisait, pourquoi une femme de sa trempe serait-elle condamnée à rencontrer des dogs en guise de Jules, comme celui qui avait failli la tuer dans un accès de rage éthylique en rentrant chez lui ? Toute cette violence, il savait bien que ça existait, pourtant il ne comprenait toujours pas. Tout cela lui semblait comme irréel, sorti d’un monde dont il ne connaissait rien, au fond.

En lui tendant la main – pas trop tôt, souffla-t-elle – il sourit en se disant que, puisque Ludivine s’était envolée et malgré le ciel gris sur leurs têtes, il ferait beau, vraiment, demain.

Un pas de coccinelle (2)

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Il y alla donc. Quelques pas dans la poussière firent s’élever un nuage gris et opaque, dessinant dans l’air froid une silhouette naine et ondulante, vaguement inquiétante. « Un fantôme… Paul ?… peut-être… » se dit-il en ricanant. Et le bruit à nouveau derrière la porte, une voix humaine à n’en pas douter, qui d’un hurlement s’était muée en plainte, un petit gémissement atténué. Comme si celle qui l’avait produit – car il s’agissait d’une femme assurément, la plainte était celle d’une femme, et pas d’une vieille femme, pas d’une clocharde rabougrie dans un imper pisseux coiffée d’un foulard de fausse soie, non, mais disons, oui, d’une jeune femme, sans doute assez belle, une femme élégante aux cheveux bruns et… oh, Paul ça va incurable bavard ! – avait finalement hésité à se faire remarquer, optant, après une première tentative franche et assumée, un hurlement à vrai dire nettement audible malgré le vent, pour un appel au secours moins tranché : une manière de laisser au visiteur le choix entre « intervenir » et « passer son chemin » ; c’est-à-dire, ici, monter une volée de marches supplémentaires et risquer de provoquer l’écroulement d’un édifice déjà mal en point. Il se rappelait avoir fait ça avec Paul sur des montagnes de ballots de paille dans une grange de l’Oise en Picardie, derrière la bergerie de l’oncle André, chez qui il passait parfois quelques jours de vacances.

Il ne passa pas son chemin et tira la porte qui tomba en miettes. Comme prévu, derrière, il n’y avait rien que l’horizon d’un paysage urbain maussade. Le nuage de poussière était retombé, Paul s’était évanoui et, baissant la tête, il aperçut, dans une robe rouge pailletée très échancrée, qui laissait apparaître presque la moitié de chacun de ses deux seins volumineux sur lesquels il avait une vue forcément imprenable, une femme blonde au visage écorché, suspendue dans le vide et qui s’agrippait au rebord de béton. La femme le regarda en souriant.

– Bonjour…

Salut, j’sais pas vous mais ici ça presse un peu, je n’vais pas tenir encore très longtemps, ça vous ferait mal de me tirer de là, vous pourrez toujours mater mes seins après…

Qu’est-ce que vous fichez là ? je… je ne comprends pas… je suis passé juste en-dessous tout à l’heure, je vous aurais vue ou je vous aurais entendue crier…

– C’que je fiche là, pardon, mais que dalle, j’en sais rien, c’que je sais c’est comment j’y suis arrivée. J’étais tranquille dans mon appart en train de regarder mon feuilleton préféré, et vla que mon mari est rentré plus tôt que prévu par contre toujours aussi bourré qu’à l’habitude. Il a commencé à me dire que j’devrais plutôt m’occuper de faire le ménage dans ce taudis, que d’mater ces conneries. J’y ai répondu qu’il pouvait aller se faire foutre…

– Ça ne me dit toujours pas comment vous êtes arrivée là.

Ok, tu m’as l’air cool comme mec, tu m’as écoutée jusque là, ce qui est plutôt rare chez les mecs, alors tu pourrais me laisser aller jusqu’au bout, et j’te mettrai au parfum.

– Si vous voulez, je vous écoute.

– Bon, j’y ai dit qu…

Ça j’ai bien imprimé, vous pouvez passer à la suite…

Ok, Ok, poussez pas, y a le vide dessous. Donc, mon mec y supporte pas quand je lui réponds comme ça, je l’sais bien, je l’fais exprès pour le faire bicher, mais j’avais pas percuté qu’il était déjà bien remonté et la baffe elle est venue tout de suite. Pauvre nulle qu’y me balançait dans la gueule, j’y ai retourné des bons fruits bien mûrs, genre jurons que j’avais bien mitonnés depuis des plombes. D’habitude ça monte pas aussi vite, j’ai le temps de me retourner ou de parer les coups. Si ça me dégoûte pas trop, je lui mets ma touffe sous le nez et ça calme les affaires. Mais là, le patron, y rigolait pas. Un bon uppercut dans les côtes, ça m’a passé l’envie de la gaudriole, il était bien furax, chaud bouillant, l’avait dépassé le point de fusion le Charlie. L’instant d’après, sans qu’j’ai pu comprendre mon malheur, je m’suis retrouvée la tête en bas, au-dessus de mon propre trottoir. Le bargeot, il avait ouvert la fenêtre et y me tenait par les pieds au-dessus du vide. Je m’suis dit que ma dernière heure était p’t’êt’ arrivée. J’en avais marre de c’bordel, j’avais espéré autre chose de ma vie, ma grande gueule elle en menait pas large, j’pleurais comme une chiffe molle, j’avais même plus la force de l’supplier. Y m’disait « demand’ pardon ou j’te balance ». J’avais plus envie de d’mander quoi que ce soit. Je m’rendais compte où j’en étais avec ce mec, j’avais descendu tous les étages, j’voyais pas comment m’en sortir, alors j’ai fermé les yeux, j’ai prié très fort d’être ailleurs, comme quand j’étais petite, je plissais les yeux de toutes mes forces pour me donner plus de chance le soir de Noël… et je me suis retrouvée là, pendue, dans le vide, j’ai hurlé un paquet de temps jusqu’à ce que vous vous pointiez.

Ils étaient là, assis à discuter, la fille et lui, les jambes qui se balançaient dans le vide. Il avait l’impression d’entendre une langue étrangère quand elle parlait, pourquoi n’était-il pas étonné par l’incongruité de la situation ? Finalement, ça se mariait assez bien avec le paysage.

– Dites, c’est quoi vot’nom ? Moi, c’est Ludivine, mais les gens, y préfèrent souvent, enfin, y disent souvent Ludi, pa’ce que Ludivine, c’est hyper long… Je me demande bien à quoi que mes vieux ont réfléchi quand ils ont choisi c’te nom de putain débutante ! J’te jure. Alors, dis, c’est quoi ton nom ?

– Eh bien. Je…

– Et qu’est-ce t’es venu faire là ? C’est un drôle d’endroit pour s’promener. C’t’immeuble pourri où qu’j’ai atterri. J’ai appelé, t’as les écouteurs sur off ou quoi ! Il a fallu que j’crie un sacré coup pour qu’tu viennes m’sauver. D’ailleurs, j’commençais à m’demander si t’allais v’nir ou si t’allais, putain, m’laisser me démerder toute seule.

– Oui, je vous présente mes excuses. J’étais ailleurs…

– Ouais, ben j’te ferais dire que moi aussi j’étais ailleurs avant d’arriver là… Putain quel saut j’ai fait… j’y comprends rien. J’suis arrivée là comme…

– Une comète, dit-il calmement.

– Hein ?

– Non, rien. Je pensais juste : vous êtes arrivée comme une comète.

– Une comèèèète ?

– C’est étrange. Moi, je suis venu ici comme poussé par une force irrésistible pour… enfin, je suis venu ici. Et, alors qu’une certaine forme de hasard me mène jusqu’à ce débris d’immeuble, vous y atterrissez comme par enchantement.

– Enchantée ! La femme hurla d’un rire aigu qu’elle interrompit presque aussitôt pour demander : et, dis moi, c’est qui, Paul ?

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