Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

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la grande fenêtre rectangulaire – quadrilatère aux bords arrondis, plein d’une sorte de plexiglas épais et sali par l’air marin et les intempéries – ruisselle, dégouline d’une humidité saline qu’un vent coriace vient par intermittence projeter sur la paroi et laisse mal entrevoir l’océan, les mouettes (qui planent contre le ciel nuageux et s’élèvent brutalement dans le ciel à la faveur d’une bourrasque)  et les îles (agglomérats de rochers et de bouquets de fleurs sauvages hérissés de conifères malingres malmenés par les tempêtes) qui parsèment le recoin de Pacifique que forme le Puget Sound, je sors sur le pont, après avoir lutté contre les portes maintenues fermées par la force du vent, et une bourrasque, très fraîche, presque violente, me projette vers l’arrière et m’oblige à reculer de quelques pas, je réajuste mon coupe-vent – vêtement rouge à l’étanchéité mal établie que je traîne malgré tout avec moi dans la plupart de nos expéditions – et agrippe la rambarde métallique pour progresser vers le bout du bateau ; en bas, sur le quai, le mouvement des véhicules se poursuit – nous avons nous-mêmes laissé notre van familial quelques étages plus bas, à fond de cale, il y a déjà plusieurs minutes – et le ferry avale, à un rythme lent et régulier, entretenu par des hommes et des femmes en gilet fluo, aux gestes sûrs, précis, vaguement mécaniques, mais aussi bienveillants – soucieux d’ordre, de sécurité, d’efficacité – qu’autoritaires, rodés à l’exercice, des dizaines (peut-être des centaines, au fait) d’automobiles chargées de passagers :

* * *

Je ne me lasse pas d’observer le jardin dans lequel sautillent quelques corneilles.

* * *

comme à chaque fois, le spectacle me fascine, il porte en lui une certaine forme d’élégance – un peu comme les intermèdes lors d’un match de base-ball, quand les équipes intervertissent leurs rôles sur le terrain, les défenseurs rejoignant leur banc pour se préparer à batter alors que les attaquants se déploient sur le diamant pour assurer la réception, évoquent pour moi un ballet – et je ne me lasse pas d’observer les marins mener leur tâche à bien et les véhicules s’engouffrer dans la gigantesque coque métallique dans un fracas de moteurs, de turbines et de voix tout juste couvert par le sifflement du vent et les cris des oiseaux, au bout d’un moment, faute de place (des véhicules restent d’ailleurs généralement sur le carreau), la valse des automobiles se termine et l’espèce de petit pont-levis est remonté, une cordelette détrempée, un peu miteuse à dire vrai (elle paraît bien dérisoire) est suspendue entre les parois du navire devant les capots des premiers véhicules, elle pendouille mollement au gré du roulis et, alors, le ferry vrombit dans un soufflement de pétrole et de fumée et, presque instantanément, on le sent se mouvoir et s’éloigner de la rive pour entamer sa placide traversée ; la bise est glaçante, la plupart des passagers se sont réfugiés à l’abri, en « cabine » – en fait, un vaste espace commun équipé de fauteuils en faux-cuir et de tables en formica autour desquelles les voyageurs se regroupent par grappes de trois ou quatre – pourtant je reste un peu à rêvasser dans le vent, scrutant la mer grise à la recherche de quelque loutre, de quelque lion de mer, mais le froid est tenace,

* * *

Je finis par céder.

* * *

je rentre me réfugier au chaud

à suivre

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C’est dans un silence de marbre froid, à peine agrémenté de quelques tss tss discrets – un agacement tout asiatique (?) fait de retenue et de courtoisie – de notre chauffeur chinois que nous traversons New York, à bord d’un confortable 4×4 moelleux et un peu ridicule – décevant à vrai dire au regard du charme pittoresque des fameux taxis jaunes que, sur le pont de Brooklyn, quelques jours plus tôt, nous nous étions amusés à compter, ou plutôt dont nous avions tenté d’évaluer la proportion au sein de la faune automobile de Manhattan au moyen d’une rudimentaire règle de trois (Paul n’avait pas encore 10 ans et Capucine venait de fêter ses 7 ans) – dans la chaleur estivale. Nous glissons dans le trafic.

A l’aéroport, le tarmac scintille sous le soleil – je le fixe bêtement à travers l’une des grandes baies aménagées à l’intention du voyageur en transit : elle fait comme une frontière entre deux existences opaques l’une à l’autre malgré la transparence du carreau – mais, au fond, il m’indiffère. Avant de pénétrer dans l’avion, en passant sur la passerelle mobile installée pour l’embarquement, nous sommes brusquement secoués par une bourrasque qui fait se soulever la bâche blanche et nous surprend : un instant, on aperçoit le macadam de la piste qui miroite dans la lumière du début d’après-midi quelques mètres plus bas. C’est le vent frais de l’Atlantique, un vent frais qui revient vers nous.

* * *

Elle était revenue un 4 novembre chez nous, quelques jours après Halloween. Les morts avaient cessé de nous hanter : les petits lutins couverts de draps blancs, les petits farfadets aux masques verts, aux yeux rouges exorbités, aux cheveux teints, les petites princesses métamorphosées, pour un soir, en sorcières, les petites puces de 4 ans, déguisées en pustules repoussants, errant avec leurs petits paniers d’osier comme des petits chaperons rouges électrisés et assoiffés de sucreries… Les citrouilles évidées qui font comme des lucioles dans la nuit. Ses premiers pas avaient été fébriles, on ne retrouve pas le fracas du monde extérieur sans ressentir comme un ébranlement soudain (et, à vrai dire, je me souvenais avoir ressenti un étourdissement analogue en me relevant d’une banquette sur laquelle j’avais été allongé trois années durant), un vertige effrayant.

* * *

Je n’en reviens toujours pas. Dans le jardin, un oiseau sautille dans l’herbe trempée – je passe seul, à la maison, ce mois d’octobre déjà frais – et la poussière rougeâtre et sèche ; à l’arrière-plan, les pierres semblent fragiles voire friables – Bryce Canyon sans doute, au sud de l’Utah. Au centre de la photo, comme un clin d’œil malicieux, un panneau de bois brun avec, écrit en lettres blanches, ces mots qui sonnent comme un glas : END OF TRAIL !

* * *

Elle avait observé longuement la fenêtre comme si elle avait oublié sa présence, comme si elle avait oublié qu’elle avait été celle à l’initiative de ce trou de lumière, comme si elle ne se rappelait rien de tout cela. Quelques jours plus tard, brutalement, elle était partie.

* * *

Je n’en reviendrai jamais.

à suivre

Fenêtres (7)

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C’est Louise qui avait souhaité cette fenêtre. Et, à vrai dire, c’est elle qui avait tout fait (fait les démarches, les devis, les photos et les demandes pour la mairie, bref tout ce qu’on doit faire quand on décide de percer un gros trou dans le mur de sa maison afin d’y faire entrer un peu de soleil…). C’est elle qui avait insisté, c’est elle qui y tenait parce qu’elle n’en pouvait plus de ce salon si terne, de cette paroi si blanche, sans ouverture, qui nous obstruait la vue sur le jardin et qui nous privait de toute perspective sur le monde. Moi, je m’en fichais. Oui, je disais que je m’en fichais.

* * *

Elles étaient tellement étranges ces visites faites à mi-voix. Courir partout, répondre à chacun, faire toutes les démarches qu’il y avait à faire (laver un peu de linge, faire quelques courses, s’occuper des enfants bien sûr, gérer les papiers, aller aux différents rendez-vous dans le cadre médical, scolaire, associatif, et travailler aussi un peu…) et toujours finalement revenir à cet hôpital gigantesque pour prendre des nouvelles de mon cœur. Ou plutôt du sien.

Les visites étaient pourtant si douces ! En fait, ce que je n’aimais pas c’était le trajet du parking de l’hôpital à la chambre, j’avais peur d’y faire de mauvaises rencontres. Je craignais d’y percuter des monstres ou des fantômes, des silhouettes décharnées,

* * *

Mojave Desert : Joshua treeLes arbres du Joshua, enfoncés dans le sable et battus par le vent poussiéreux, forment comme une armée de géants crucifiés. Leurs silhouettes décharnées évoquent celles des chênes effeuillés au milieu de l’hiver normand ; à ceci près que, dans le désert, les arbres semblent avancer vers vous alors que les chênes de Normandie présentent une forme d’immobilité glacée. Ils ont quelque chose d’un peu menaçant ou peut-être est-ce une forme de bienveillance un peu pataude. Quelques rochers monumentaux complètent le décor et quelques lézards faméliques l’animent parfois. Il n’y a pas si long du parking au sommet de la colline pierreuse mais la balade est éprouvante. On est un peu au sud de la vallée de la mort et il fait très chaud. Pourtant, hier soir, il a neigé et nous avons opté pour une chambre de motel parfaitement miteuse. Au terme de la promenade, on domine les environs. Étrangement, on se sent à la fois  appartenir au monde et loin de lui. Le ciel, le sable et les rochers. Ni maison, ni fenêtres. Ni fleurs, ni couronnes.

* * *

vagues reflets de moi-même… Mais une fois dans l’alcôve que constituait sa chambre tout au bout et tout en haut de l’immense bâtiment, quelle étrange sérénité ! Quel formidable cocon à l’abri de la fureur du monde où les bruits n’arrivaient qu’étouffés !

* * *

Aujourd’hui c’est moi qui profite de la lumière qui éclate dès le matin dans le salon. C’est moi qui suis content d’avoir un peu de soleil dans ce coin de la maison que j’occupe presque en permanence. C’est moi qui profite de la grande fenêtre blanche, maintenant que Louise n’est plus là.

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Le bibliothécaire (4)

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– Putain !

Cette fois, aucune Mémé ne peut trouver à redire aux jurons malséants de Jean. Et, ce n’est pas moi qui vais lui en faire le reproche… putain, il a raison. Cette salle n’est pas vide comme nous pouvions nous y attendre. Les quatre murs sont couverts de rayonnages sur environ deux mètres de hauteur. Seule la première largeur est en partie occupée, 200 ou 300 bouquins tout au plus.

– J’avoue que vous m’en avez bouché un coin de découvrir mon stratagème, je pensais que vous dormiez la plupart du temps…

– Ce sont nos anciens rayonnages, je croyais qu’ils étaient partis dans les annexes.

– Pas tous, mon cœur. Ça vous épate, hein ! Vous m’avez toujours prise pour une harpie sans vision. Je crois que vous allez déchanter.

– C’est n’importe quoi ton truc, dis-je en m’approchant de la lettre B où je retrouvais mes Borges. Tu veux protéger quoi, les livres ? Tu ne fais que dérober des exemplaires…

– Non, mon p’tit bonhomme, je sauve ce qu’il restera de notre culture quand les crétins auront détruit tout le reste. T’es bien trop naïf pour t’apercevoir de ce qui se trame dans les grosses têtes qui nous dirigent. Le principe économique a pris le pas sur tout : la politique, la culture et la réalité toute entière, tout, tout. Le livre pour eux devient un produit gênant, qui prend de la place et qui coûte cher. Alors le numérique devient le salut universel, le nouveau Graal qui prend un million de fois moins de place que le livre papier. Toi qui vénères Borges, tu ne vois pas que le livre de sable est en train de tomber en poussière !

Je ne peux pas m’empêcher de penser que dans tout son galimatias, elle pointe quelque chose de vital. Je sens Jean effrayé et silencieux, et pour la première fois, depuis qu’elle nous a enfermés, une forme de danger.

– Où es-tu allée chercher des infos pareilles ? Tu connais notre directrice et son attachement au livre, elle ne permettrait pas cette destruction.

– Tu crois ça, elle qui est à genoux devant la hiérarchie, les médailles et les diplômes de ses supérieurs hiérarchiques ? Si les gestionnaires décident, elle sera comme toujours, le doigt sur la couture du pantalon.

– Coco, c’est pas sérieux, tout ce que tu arrives à faire c’est de priver nos abonnés d’un certain nombre de titres de notre catalogue. Le jour où tu auras fait riper toute la bibliothèque ici, ces livres existeront toujours quelque part et surtout en version numérique. Si notre métier a un sens, c’est celui d’inviter nos usagers à lire, la lecture Coco, dans les livres c’est ça qui important, pas le papier, ni le cuir.

– T’es bien comme la chanson toi, toujours près à retourner ta veste du bon côté. Je vous montre la lumière et vous, vous… ! Vous savez ce que vous allez faire, petites curieuses ? (« Petites curieuses » ? j’avais déjà entendu ça quelque part… qu’est-ce qui lui prenait ? Et toujours cette manie de mettre les mots au féminin.)

– Coco, tu sais bien que ça ne se passera pas comme ça. Aux States, on ne sait jamais de quoi ils sont capables, mais ici on sait ce que c’est que la mémoire universelle, l’objet-livre restera pour la maintenir à jamais dans l’esprit des hommes, même quand ils ne liront plus que sur des tablettes numériques, si ce temps-là arrive un jour.

Je ne sais pas ce qui me prenait d’adopter ce ton lyrique, peut-être l’urgence de prononcer quelques mots avant de mourir, je pense aux mots de Borges, « je crois que la lecture est une forme du bonheur », mais non, nous n’allons pas mourir, je délire…

– J’ai comme l’impression que tu vas nous le dire, s’esclaffe Jean qui s’est tu jusque là.

– T’as peur Jean ? Il a peur le guignol ! J’aurais pas perdu ma journée finalement. Mais non, mon gars, t’es pas à Auschwitz, je ne vais pas ouvrir le gaz !

– Là, tu pousses un peu Co…

– Stop ! Y a plus de Coco qui tienne, on dit Madame Denbar et vous, je vais vous appeler mes petites arpettes, ou mieux mes petites bonobos. Je commence à avoir du mal toute seule à accomplir ma mission.

– Ta mission, tu peux te la foutre au cul, ma vieille !

Jean n’a plus aucune raison de se gêner et moi, j’ai comme un doute sur la fin de cette histoire.

– Bon, ça suffit ton cinoche, dès que nous serons sortis, nous proposerons à Marie-Jeanne de venir jeter un coup d’œil sur ton arrière cuisine.

– Oui, faites-ça, visez un peu d’où vient ma voix. C’est une webcam qui fait micro et haut parleur, de la techno japonaise aux p’tits oignons. Ouais, j’ai maintenant de jolies photos de mes acolytes, que dis-je mes acolytes, mais je ne vois qu’eux sur la photo ! De belles gueules de malfaiteurs qui se cachaient sous une couverture de tire-au-cul. C’est la providence qui vous envoie… vous allez moisir dans votre enfer, mes p’tits étourdis ! Vous allez enfin vraiment comprendre ce que vous foutez ici…

En entendant ces dernières phrases, je ressens comme un coup en pleine tête. Et pour couronner le tout, elle assène :

– Maintenant, vous allez devoir vous remuer le train pour bibi, comme de vrais petits bibliothécaires !

Fin

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Franchement, on doit avoir l’air malin. Tels deux héros enfantins d’un J’aime Lire intitulé Les bibliothécaires n’ont peur de rien, nous voilà partis en filature entre les rayonnages de la bibliothèque… à la recherche de quelques bouquins dérobés (Proust aurait été ravi : pour du temps de perdu, c’était du temps de perdu). Sous l’œil inquiet de quelques lecteurs atterrés, nous nous tapissons derrière les atlas et les livres de cuisine du monde pour épier celle qui, manifestement, joue, depuis plusieurs semaines au moins, la grande prêtresse des ouvrages en voie de disparition… A un moment, Jean me fait un clin d’œil et un geste du bras : oui, moi aussi, j’ai remarqué le paquet en papier kraft qu’elle tient contre son corps… (sans doute, quelques reliques supplémentaires à ajouter à sa collection).

Elle prend l’ascenseur et nous nous contentons (malins…), postés devant les portes de métal refermées, de scruter avec impatience le voyant indiquant le numéro des étages afin de savoir jusqu’où notre suspecte a décidé de descendre… De fait, elle prend le chemin des magasins patrimoniaux, niveau -2.

Quelques minutes plus tard, nous sommes nous-mêmes dans l’ascenseur, un peu mal à l’aise. Après une brève descente, nous débouchons dans les entrailles de la bibliothèque (un cachot littéraire, me dis-je en repensant furtivement à Tony Prout) et nous dirigeons vers une porte sur laquelle est scotchée une étiquette rouge, plastifiée et un peu abîmée : Alexandrie. La porte est entrebâillée, nous la poussons avec une sorte d’impatience un peu inquiète, sûrs d’y trouver quelque princesse égorgée par Barbe Bleue. Personne. Elle n’est pas là ? Jean et moi nous regardons en commençant à nous demander si nous n’avons pas suivi une fausse piste… Après tout, tout paraît parfaitement normal. Peut-être à un détail près. La voleuse de bouquins ne semble pas être là où on l’attendait. C’est alors que la porte claque violemment et qu’on entend une voix forte nous interpeller :

– Qu’est-ce que vous foutez là ? (C’était bien sa voix. La folle, la divinité du parchemin.)

Je répondrais bien que c’est cette même question que je me pose depuis déjà plusieurs semaines à l’issue de rêves abracadabrantesques… mais cette prise de parole ne serait pas très appropriée à la circonstance.

– Putain, elle nous a enfermés… (C’est Jean, évidemment.)

– Tu pues du cul !

– Comme tout le monde, ouais je sais, tu nous l’as déjà faite celle-là, Coco.

– Sûr darling… sauf qu’en ce moment, c’est toi qui as l’air d’un con.

– Si je suis de trop, je veux bien m’en aller, souffle Jean.

– Bien joué vieux singe mais tu t’en tireras pas comme ça. Vous avez fait une belle connerie en abandonnant votre paresse naturelle.

La voix vient d’en haut, comme si un haut-parleur, fixé au plafond, nous douchait d’une voix criarde. Ce n’est qu’une supposition car nous sommes plongés dans un noir complet, Jean et moi, presque collés l’un à l’autre, comme pour se rassurer (c’était ça le détail…).

– Allez, arrête tes conneries Coco, lance enfin mon compagnon de misère.

– Vous ne pouvez pas me voir mais moi si, avec ma caméra infrarouge, et ça vaut le détour mes agneaux. Je n’ai pas chômé toutes ces dernières années pendant que vous tiriez au flanc. Vous vous souvenez quand même des histoires de champignons ?

– Heu oui, enfin, je croyais que… ça n’avait pas été résolu ?

– Oui, mon p’tit chéri, mais dans la salle Alexandrie, c’était moi qui faisais les prélèvements et je ne sais pas pourquoi le champignon s’est incrusté, uniquement dans cette salle. Le chef en a eu le tournis. En même temps, avec le nombre de casseroles qu’il se traînait, il n’avait pas trop le temps d’y regarder de plus près. Quand il est parti à la retraite, le nouveau avait d’autres chats à fouetter et ma bibliothèque d’Alexandrie a été oubliée. J’en ai profité pour demander aux ouvriers qui s’occupaient des finitions de m’accorder quelques aménagements supplémentaires. Vous voulez voir, allez hop lumière, admirez un peu ça !

A suivre...

Fenêtres (6)

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Elle me disait toujours qu’il ne suffisait pas de regarder à travers une fenêtre, l’œil humide et la nostalgie au cœur, pour voyager. Mais, moi, je n’ai jamais vraiment cru que voyager était seulement quelque chose de possible, jamais cru aux horizons nouveaux, aux possibilités du monde qui s’ouvre dans son infinie perspective. Alors, je ne répondais rien car je ne savais pas comment exprimer cette idée ancrée simplement en moi. Elle soupirait de me voir là.

* * *

Les visites se font à mi-voix pour ne pas troubler l’apaisante tranquillité du lieu. On pousse les portes avec prudence, on n’est jamais vraiment sûr de ce qu’on va trouver derrière… on craint peut-être de découvrir des cadavres (et le gros homme aux cheveux blancs, invariablement allongé sur son lit, que j’aperçois par la porte de sa chambre grande ouverte… quelques mois plus tard, qu’est-il devenu ?) ou d’interrompre un examen en cours, une conversation, un geste médical, la toilette… Enfin, on pousse les portes sans conviction avec un peu d’appréhension en creux. La chambre est blanche comme son visage dont il ne reste plus rien à part quelques paillettes noires (sa chevelure) et blanche (sa peau) dans mes souvenirs incertains.

* * *

On ne voyage jamais vraiment. On reste toujours là où on a été posé. Dans les aéroports, à travers les grandes baies vitrées – assez solides sans doute pour résister au nez d’un avion venu les percuter – qui donnent sur les pistes, on regarde les avions atterrir, décoller, manœuvrer… on rêve de destinations exotiques. Mais, au fond, on reste vissé à notre chaise. On ne part pour rien d’autre que soi.

Ainsi, à Neah Bay, on sait bien qu’on est au bout du monde. Là où tout a été laissé à l’abandon, figé dans un décharnement digne de la fin du 19ème siècle, petit morceau de terre que mêmes les américains les plus voraces n’ont pas voulu occuper. Un sentier couvert de planchettes pourries tranche à travers la forêt, on s’enfonce dans une forêt humide et dégoulinante, même en plein été. On entend l’océan bien avant de le voir. Mais on ne voyage jamais vraiment. Quand le sentier débouche enfin sur l’océan rugissant, l’écume et les oiseaux marins par milliers, on se doute – on croit – qu’on est arrivé quelque part.

* * *

C’est fini, Louise est partie.

* * *

Nulle part. Il n’y a nulle part où aller. L’océan est là qui empêche la fuite. On ne peut faire que demi-tour. A marée haute, il n’y a même pas d’espace entre la lisière de la forêt et l’océan lui-même. On en est réduit à regarder sans faire un pas de plus – un peu comme si on surprenait l’océan au détour du chemin, blotti dans une cache. Blotti ? S’étalant à l’infini plutôt… l’eau est gris bleu aussi loin qu’on puisse voir. Et son visage s’y dilue.

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Paradoxalement, le mystère s’éclaircit un peu : Lovecraft a vécu à Providence, Rhode Island. Toute la question est maintenant de savoir si les bouquins de Proust ont également disparu (j’y verrais peut-être enfin un peu plus clair). Cette journée commence presque à m’amuser.

– Le temps perdu est toujours là, crie Jean.

– C’est une blague ?

– Non, la triste réalité, tout Proust est là intact, le voleur n’a aucun intérêt pour la grande littérature française.

– Tu ne vas pas me dire que tu l’as lu ?

– Non, mais c’est Proust quand même !

– Oui, tu as raison et il y a encore  quelques usagers qui l’empruntent.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Que Borges, Bioy Casares et Lovecraft ne font pas partie des stars dans le top 20 des prêts. On met donc plus de temps à s’apercevoir d’une disparition…

– Voler un exemplaire, passe encore, mais tous les titres d’un même auteur, je veux bien que notre portique d’alarme soit pourri mais quand…

– Qui a parlé des usagers, il me semble évident que si vol il y a, il ne peut être commis que par un collègue… Enfin, statistiquement plutôt « une » collègue…

– T’es malade ? Quel intérêt… ?

– Je ne sais pas. Tu peux sortir le listing des mises au pilon ?

– Seule Coco a les codes pour ça.

– Comme si cela t’arrêtait pour regarder ce que font les petits copains alors que t’as des piles de nouveautés qui attendent désespérément dans le foutoir qui te sert de bureau. Et n’oublie pas de piquer le planning dans celui de Lolo, on pourra voir qui était en service interne aux mêmes moments.

– Je fais comme si je n’avais pas entendu, je vais le craquer le nouveau code mais simple curiosité de ma part, trouduc.

Je regarde par dessus l’épaule de Jean pendant qu’il trifouille dans les entrailles insondables de notre système informatique – franchement je n’y comprends rien. Rien à tous ces codes informatiques alambiqués, rien à ces mystérieuses disparitions de romans étrangers, rien à ces rêves étranges et pénétrants qui hantent mes nuits. Et le pire c’est que l’addition de tous ces riens ne semblent même pas faire quelque chose : je ne vois aucun lien, n’identifie aucun fil conducteur… Au final, rien ne fait sens.

Je n’arrive même pas à décider si tout cela m’effraie, m’amuse ou m’ennuie seulement. Les rêves, sûr qu’ils commencent à me peser. S’extraire quotidiennement de son lit, tout gluant de sueur, avec la même question existentielle en guise de réveil-matin, ça devient vite un peu fatigant. Pour les disparitions de bouquins, ça m’amuserait plutôt, un peu comme on s’amuse à comprendre l’intrigue d’un roman policier… mais il ne s’agit pas de dénoncer qui que ce soit… si des collègues sont fans de certains livres au point de les dérober à notre mission de lecture publique, ça ne me pose pas de problèmes particuliers : ça fera quelques livres de sauvés de l’indifférence générale et de la ferveur technoïde de ces vingt dernières années !

– Putain ! Regarde ! Mais regarde, putain ! (Cette nouvelle jeannerie semble avoir décidé les deux mamies à se plaindre, d’une manière ou d’une autre, à la hiérarchie… une chance pour Jean, la hiérarchie est en réunion.) Eh, tu m’écoutes ? Regarde un peu ça, bordel de merde ! (De nouveau, la chance : les deux mamies se sont volatilisées.)

Je regarde donc l’écran que Jean vient de tourner vers moi.

– T’es gentil Jean mais tu peux décrypter, tu sais moi les machines…

– On va pouvoir t’encadrer, des dinosaures comme toi, y en a plus beaucoup à faire des œufs. C’est un peu plus tordu que la mise au pilon, tu vois. Les livres sont d’abord passés sur la carte animation, et ensuite ils ont disparu. Il n’apparaissent plus nulle part, sauf que le même jour on a fait sortir de la base les mêmes titres pour les placer dans un export-dépôt pour une association conventionnée. Le hic, c’est que « Bibliothèque Alexandrie », ça n’existe pas par chez nous.

– Tu penses que c’est une fausse…

– Ouais, et la vrai folle, tu la connais, regarde qui a passé les prêts sur la carte animation.

– Merde !

– Ensuite, de la carte animation à laquelle tout le monde a accès ou presque, le dépôt est quasi anonyme, futé.

– Mais qu’est-ce qu’elle va en foutre de sa bibliothèque de l’ombre ?

– Si tu venais aux réunions, tu saurais que parmi les collègues les plus véhéments contre le projet de numérisation, il y a notre adoratrice des papyrus. Elle a même brandi une étude américaine qu’elle est allée chercher on ne sait où sur Internet et qui préconisait là-bas une numérisation à grande échelle des livres contemporains pour réduire les frais de stockage, suivie d’une destruction de ces documents, tout en multipliant les surfaces de consultation virtuelle. Elle hurlait en proférant des menaces hystériques, si notre bibliothèque choisissait de mettre le doigt dans un tel engrenage !

– Tu crois qu’elle se serait mis dans l’idée de…

– Je ne sais pas… Mais « Alexandrie », ça ne te dit rien.

– Merde ! nos magasins patrimoniaux qui ont tous des noms de bibliothèques anciennes !

– Vite, éteins l’écran, regarde qui passe par là, elle a rien à y foutre en plus. Viens, suivons-là !

Lire le troisième épisode

– T’es nouveau, toi ?

– Sûr Darling, et j’ai des couilles en or aussi, je moisis ici depuis plus de 3 ans pov nase !

– Désolé.

– Tu te branlais pendant les promenades ou quoi ?

– Non, non, seulement je passe plus de temps à l’infirmerie que dans ma cellule. Et toi, t’es le nouveau bibliothécaire ?

– Je préfère être là que de me faire enfiler par Tony Prout.

– Toi aussi, t’y es passé ?…

– Tout le monde y passe. Et les gardiens, ça les arrange, ça leur fait du boulot en moins de nous traiter comme un ramassis de bonobos. Les enculades, c’est bon pour apaiser les plus agités, après ils n’ont plus qu’à ramasser les crottes à la petite cuillère.

– T’es con toi, s’ils t’entendaient… Tous cas, c’est une sacrée merde ce type, hein ! Son vrai nom tu le connais ?

– Providence.

– Quoi ?

– C’est son nom, Providence, ça fait cul-cul hein ! Toutes façons, autant l’appeler Prout.

– T’as pris pour quoi, au fait ?

– Ah, petite curieuse, t’appuies sur la pédale mais t’es pas sûr de finir le tour… Crois-moi ou pas, mais chaque matin je me pose la même question : qu’est-ce que je fous là ?

Réveil. Le cheveu, le poil et la peau trempés de sueur. Peu importe le rêve, son scénario, son décor. Invariablement, je me réveille toujours au détour de la même question. Et, invariablement, timing parfait, mes yeux s’ouvrent à peine que retentit l’alarme de mon téléphone portable posé sur la table de chevet. Magie de l’horloge biologique interne.

Dans un élan brutal, je me lève aussitôt et dirige mon corps poisseux sous la douche. L’eau froide ruisselle. Je repense à ce dialogue tout droit sorti des limbes de mon sommeil. Providence, admettons. J’y suis passé l’an dernier lors d’un voyage en Nouvelle-Angleterre. Pas le paradis sur terre mais de là à s’immiscer dans mes cauchemars. Tony Prout ? Franchement, je ne vois pas. Aurais-je l’inconscient porté sur le scatologique enfantin ? Pourquoi pas Joe Caca ou Marilyn Pipi ? Ou alors, le grand Marcel qui pointe son nez avec le S(exe) en moins… ! Vu qu’il était homo, autant que je sache, ça colle assez bien dans le tableau de la nuit passée.

Élémentaire, docteur Freud ! Non, je dois reconnaître que je n’y vois pas très clair. Une chose certaine néanmoins, tous ces mauvais rêves commencent à me fatiguer, au propre comme au figuré. Je finis de m’habiller puis je descends dans la rue. Le bus arrive en même temps que moi, la journée s’annonce bien ! A peine vingt minutes plus tard, je pousse la porte de la bibliothèque municipale. Je vais rejoindre le comptoir du deuxième étage, près du rayon littérature, derrière lequel je m’assois tout en allumant le poste informatique. Je commence en service public ce matin. Oui, décidément, qu’est-ce que je fous là ?

Mon collègue Jean me menace de son canon d’inventaire, je suis légèrement en retard, mais lui est en pétard parce que la chef l’a collé au recollement, travaux d’été obligent. « Été » pour lui, c’est un crève-cœur de devoir y associer l’idée de « travail » (pas seulement l’été d’ailleurs). Il passe des matinées à me raconter des histoires de poisson rouge ou de pêche. Hier, c’était un exercice de math de son fils qui le tarabustait, on a bien passé 1h30 à le résoudre avec nos vieux souvenirs de collège.

– Dis, Jean, où sont les grands Yaka, je n’ai croisé personne en arrivant ?

– Si tu t’intéressais un peu plus au planning, tu saurais qu’il y a une grande réunion sur le numérique, toute la journée.

– Encore un coup à se faire peur avec la disparition programmée du livre sacré…

– Que d’efforts alors qu’ils s’en occupent tous seuls de disparaître, les livres, regarde celui-là dans quel état il est. Qu’est-ce qu’elle a foutu Laurence, c’est de la clientèle de désherbage, ça !

– T’es pas gonflé au moins, toi, tu ne l’as pas fait depuis 5 ans dans ton secteur !

– Merci, c’est sympa… Attends, c’est bizarre ça…

– Quoi ?

– Je viens de scanner toute la littérature espagnole…

– Oui, et alors, ça te donne des envies de Buenos Aires ?

– Non, déconne pas, tout Borges et les quelques titres de Bioy Casares ne sont nulle part.

– Même en prêt ?

– Oui, j’ai fait le rapprochement.

– Une collègue prise tout d’un coup d’une folie de fantastique argentin ?

– Les livres seraient sur une carte animation.

Ce n’est pas que le boulot tout d’un coup me titille à nouveau, mais je n’en reviens pas. J’observe Jean, le canon d’inventaire à l’épaule, se déplaçant vivement pour scanner toute la littérature anglo-saxonne afin de vérifier si le phénomène de disparition s’est propagé dans d’autres secteurs. Je le regarde s’agiter dans tous les sens en repensant à mon rêve de la nuit dernière. En fait, je me demande s’il peut y avoir ne serait-ce qu’un infime rapport entre l’étrange dialogue qui terminait mon rêve et la mystérieuse disparition des écrits de Borges. Anthony Providence, le pointeur ?… une prison ?… une bibliothèque ?… Oui, évidemment une bibliothèque. Mais, il n’y a pas de quoi s’affoler, une bibliothèque, c’est Borges tout autant que moi.

– Oh, putain !

Du Jean tout craché. La classe absolue. Face à moi, deux lectrices un peu mamies qui erraient entre les rayonnages manquent d’en avaler leurs dentiers. Tout en s’éloignant lentement vers le fond de la pièce, le plus loin possible du comptoir, elles semblent hésiter à signaler le laisser-aller du personnel municipal. Sur leurs visages, se lit plutôt une certaine forme de dégoût résigné.

– Euh… oui, Jean ? Que se passe-t-il ?

Je marmonne ça en jetant des coups d’œil aux deux lectrices offusquées. Mais Jean ne les a même pas vues. Il s’en fout, il a quelque chose à raconter, Jean. Il fixe l’écran de son terminal avec un air de sidération absolue. Je me demande bien ce qui nous vaut une telle réaction étant donné que sur l’écran, il n’y a à peu près rien. Je redemande :

– Jean, Jean… ! Que se passe-t-il ?

– Eh bien, regarde ! Regarde, bordel !

Je songe aux deux mamies. Apparemment, déjà loin. Jean peut jurer tout son soul. Il n’y a personne aux alentours. Je me rapproche de d’écran. En recherche documentaire, Jean vient d’effectuer une requête sur Lovecraft (un de mes auteurs fétiches soit dit en passant). Et le logiciel a renvoyé une réponse simple : « Aucun document ne correspond à votre recherche ».

Lire le deuxième épisode

– Et, que supportez-vous, pour votre part ?

– Le bel effort d’imagination de notre gouvernement, répondit Tom du tac au tac, le flegme se lézardant d’un léger sourire en coin. L’époque industrielle nous a sorti de la condition de serfs pour nous jeter dans celles des travailleurs. Je ne suis pas le premier à le dire, le salariat, ce n’est que de la cosmétique sur les marques de nos chaînes.

– Il y a un siècle oui, mais depuis les droits individuels, les droits universels…

– Ce qui se passe aujourd’hui donne raison à Marx, des droits oui mais des droits formels. Si vous aviez pris le temps de lire le texte de loi instaurant les Tom, vous vous seriez aperçu vous-même que les droits de Tom ne sont ni plus ni moins qu’une réécriture du code du travail. Dans son ignominie, comme vous dites, le gouvernement a scrupuleusement respecter la légalité.

– Voila que Tom sort de ces gonds, à la bonne heure ! Pourquoi vous êtes-vous porté volontaire dans ces conditions ?

– Pour ne pas crever à petit feu devant le miroir glacé des vitrines. Pour moins souffrir de m’apercevoir que je me confonds avec cette horde d’exclus, qui mendient pour équilibrer la balance des reniements ! J’ai simplement choisi d’avoir un toit Monsieur. J’ai décidé que ce monde était absurde, une fois pour toute, j’en ai été soulagé. Dans ce théâtre en ruine, être un Tom ou autre chose…

« Le Tom malingre et timide cachait bien son jeu, pensa l’homme, c’est un sacré gaillard qui venait de le remettre à sa place ». Par dessus le marché, l’homme était bien obligé d’admettre qu’il pensait exactement la même chose que Tom.

« Comment en sommes-nous arrivé là Tom ?

– La tyrannie du tableau de bord, Monsieur

– La quoi ? S’exclama l’homme en manquant de s’étouffer avec un carré de chocolat. »

Tom s’assit sur le bord du canapé, ses mains s’agitaient enfin, sa bouche faisait des cercles muets avant de trouver les mots qui allaient exprimer très précisément sa pensée : « notre belle élite gestionnaire, lança-t-il d’un air mauvais, pilote notre humanité en regardant des chiffres, des pourcentages et des courbes, tout le monde a oublié de regarder la route. L’ère des droits de l’homme et de l’égalité est révolue, nous sommes redevenus des animaux, chaque individu est une pièce détachée de l’espèce, uniquement liée aux exigences de la production.

– D’où sortez-vous tout cela mon petit Tom ?

– Il y avait une radio dans la salle de pause de l’animalerie, C’est un philosophe qui en citait un autre, je crois, j’ai oublié son nom.

– Mon cher Tom, s’enflamma l’homme en sautant sur place, je suis heureux de vous avoir extirpé du commerce des animaux. Quel malotru je fais, je ne me suis même pas présenté, je m’appelle Thomas, Thomas Besseau, et vous ?

– Christian Stana

– Bien, bien. On va commencer par le brûler ce contrat, ensuite je ficherai en l’air mon existence bien rangée. De toutes façons, ça faisait un moment que je me demandais comment un tel système pouvait tourner rond. On va tout faire péter hein Christian ?

– Comme vous voudrez, monsieur…

– Oui, enfin, si ça ne marche pas nous partirons en voyage comme deux dandy distraits par le moindre envol de papillon. Histoire de poursuivre cette conversation.

L’homme se retrouva dans la cuisine. Son regard se perdit vers l’étagère où il rangeait soigneusement une grande variété de thés, il pianota un moment avant de choisir son préféré, versa de l’eau dans la bouilloire électrique et opta pour le programme « Thé noir ». En posant quelques carrés de son meilleur chocolat sur une soucoupe, il songea qu’il venait de ruiner une solitude douloureusement payée. Toute sa vie, il avait rêvé d’être écrivain. Théoriquement, il avait tout le temps pour ça depuis qu’il avait revendu son fonds de commerce. La réalité était tout autre et le rattrapait constamment. Crise économique, crise sociale, crise des valeurs, crise intérieure…

L’homme réapparut dans le salon, Tom n’avait pas bougé d’un pouce.

« Prenez-vous du sucre ? Demanda l’homme,

– Oui, Monsieur, merci Monsieur.

– Excellent thé, Monsieur,

– Oui, merci, je le trouve à la brûlerie d’à côté, la commerçante est malade, je crois qu’elle va bientôt céder son bail.

– Comme c’est triste, Monsieur,

– Oui, je dois dire que ça me grignote, tous ces changements, ces gens qui meurent ou qui s’en vont. Rien de bon ne remplace jamais le vide.

– Cela n’a pas l’air d’aller très bien, Monsieur, voulez-vous que j’aille vous chercher un petit remontant ?

– Non, merci, ça va aller, Tom,

– Bien, Monsieur,

– Vous ne voulez vraiment pas vous asseoir,

– Si vous permettez, Monsieur. »

L’homme resta un moment silencieux, observant Tom se chercher une contenance dans ce canapé trop profond qui semblait avaler son hôte. S’abîmant dans ses pensées, le regard perdu ne fixant plus personne, il murmura plusieurs fois la même question : « Qui va nous sauver après ça ? »

« Pourquoi voudriez vous que nous soyons sauvés, Monsieur ?

– Vous avez raison, répondit l’homme en sursautant, nous courons tous à notre perte. Savez-vous pourquoi je l’ai fait ?

– Qu’avez-vous fait au juste, Monsieur ?

L’homme commençait à se demander si son Tom n’était pas comédien avant de devenir Tom. « Il est entré parfaitement dans son personnage de majordome, se disait-il, il tient conversation sans s’imposer, sans aborder le sujet qui pourrait introduire une gêne. Est-ce que les Tom avaient reçu une formation préalable ? La brochure ne le mentionnait pas ». L’homme bouillait intérieurement.

« Comment peut-on être Tom, marmonna-t-il entre ses dents,

– Pardon ?

– Vous rendez vous compte que cela faisait plus de 150 ans que l’humanité n’avait pas réinventé une telle ignominie !

– Ne vous tracassez pas pour moi, j’en ai vu d’autres, et je ne tiens pas à savoir quoi que ce soit de vos raisons, trancha Tom,

– Que vous ont-il fait ? Insista l’homme, c’est insupportable de vous voir accepter tout ça sans sourciller.

– Qui êtes-vous pour me juger, rétorqua Tom, comme tout le monde, vous êtes très prompts à vous révolter contre l’insupportable. J’estime pour ma part que l’humanité se mesure davantage à ce qu’elle accepte de supporter.

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