Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

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Franchement, on doit avoir l’air malin. Tels deux héros enfantins d’un J’aime Lire intitulé Les bibliothécaires n’ont peur de rien, nous voilà partis en filature entre les rayonnages de la bibliothèque… à la recherche de quelques bouquins dérobés (Proust aurait été ravi : pour du temps de perdu, c’était du temps de perdu). Sous l’œil inquiet de quelques lecteurs atterrés, nous nous tapissons derrière les atlas et les livres de cuisine du monde pour épier celle qui, manifestement, joue, depuis plusieurs semaines au moins, la grande prêtresse des ouvrages en voie de disparition… A un moment, Jean me fait un clin d’œil et un geste du bras : oui, moi aussi, j’ai remarqué le paquet en papier kraft qu’elle tient contre son corps… (sans doute, quelques reliques supplémentaires à ajouter à sa collection).

Elle prend l’ascenseur et nous nous contentons (malins…), postés devant les portes de métal refermées, de scruter avec impatience le voyant indiquant le numéro des étages afin de savoir jusqu’où notre suspecte a décidé de descendre… De fait, elle prend le chemin des magasins patrimoniaux, niveau -2.

Quelques minutes plus tard, nous sommes nous-mêmes dans l’ascenseur, un peu mal à l’aise. Après une brève descente, nous débouchons dans les entrailles de la bibliothèque (un cachot littéraire, me dis-je en repensant furtivement à Tony Prout) et nous dirigeons vers une porte sur laquelle est scotchée une étiquette rouge, plastifiée et un peu abîmée : Alexandrie. La porte est entrebâillée, nous la poussons avec une sorte d’impatience un peu inquiète, sûrs d’y trouver quelque princesse égorgée par Barbe Bleue. Personne. Elle n’est pas là ? Jean et moi nous regardons en commençant à nous demander si nous n’avons pas suivi une fausse piste… Après tout, tout paraît parfaitement normal. Peut-être à un détail près. La voleuse de bouquins ne semble pas être là où on l’attendait. C’est alors que la porte claque violemment et qu’on entend une voix forte nous interpeller :

– Qu’est-ce que vous foutez là ? (C’était bien sa voix. La folle, la divinité du parchemin.)

Je répondrais bien que c’est cette même question que je me pose depuis déjà plusieurs semaines à l’issue de rêves abracadabrantesques… mais cette prise de parole ne serait pas très appropriée à la circonstance.

– Putain, elle nous a enfermés… (C’est Jean, évidemment.)

– Tu pues du cul !

– Comme tout le monde, ouais je sais, tu nous l’as déjà faite celle-là, Coco.

– Sûr darling… sauf qu’en ce moment, c’est toi qui as l’air d’un con.

– Si je suis de trop, je veux bien m’en aller, souffle Jean.

– Bien joué vieux singe mais tu t’en tireras pas comme ça. Vous avez fait une belle connerie en abandonnant votre paresse naturelle.

La voix vient d’en haut, comme si un haut-parleur, fixé au plafond, nous douchait d’une voix criarde. Ce n’est qu’une supposition car nous sommes plongés dans un noir complet, Jean et moi, presque collés l’un à l’autre, comme pour se rassurer (c’était ça le détail…).

– Allez, arrête tes conneries Coco, lance enfin mon compagnon de misère.

– Vous ne pouvez pas me voir mais moi si, avec ma caméra infrarouge, et ça vaut le détour mes agneaux. Je n’ai pas chômé toutes ces dernières années pendant que vous tiriez au flanc. Vous vous souvenez quand même des histoires de champignons ?

– Heu oui, enfin, je croyais que… ça n’avait pas été résolu ?

– Oui, mon p’tit chéri, mais dans la salle Alexandrie, c’était moi qui faisais les prélèvements et je ne sais pas pourquoi le champignon s’est incrusté, uniquement dans cette salle. Le chef en a eu le tournis. En même temps, avec le nombre de casseroles qu’il se traînait, il n’avait pas trop le temps d’y regarder de plus près. Quand il est parti à la retraite, le nouveau avait d’autres chats à fouetter et ma bibliothèque d’Alexandrie a été oubliée. J’en ai profité pour demander aux ouvriers qui s’occupaient des finitions de m’accorder quelques aménagements supplémentaires. Vous voulez voir, allez hop lumière, admirez un peu ça !

A suivre...

Fenêtres (6)

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Elle me disait toujours qu’il ne suffisait pas de regarder à travers une fenêtre, l’œil humide et la nostalgie au cœur, pour voyager. Mais, moi, je n’ai jamais vraiment cru que voyager était seulement quelque chose de possible, jamais cru aux horizons nouveaux, aux possibilités du monde qui s’ouvre dans son infinie perspective. Alors, je ne répondais rien car je ne savais pas comment exprimer cette idée ancrée simplement en moi. Elle soupirait de me voir là.

* * *

Les visites se font à mi-voix pour ne pas troubler l’apaisante tranquillité du lieu. On pousse les portes avec prudence, on n’est jamais vraiment sûr de ce qu’on va trouver derrière… on craint peut-être de découvrir des cadavres (et le gros homme aux cheveux blancs, invariablement allongé sur son lit, que j’aperçois par la porte de sa chambre grande ouverte… quelques mois plus tard, qu’est-il devenu ?) ou d’interrompre un examen en cours, une conversation, un geste médical, la toilette… Enfin, on pousse les portes sans conviction avec un peu d’appréhension en creux. La chambre est blanche comme son visage dont il ne reste plus rien à part quelques paillettes noires (sa chevelure) et blanche (sa peau) dans mes souvenirs incertains.

* * *

On ne voyage jamais vraiment. On reste toujours là où on a été posé. Dans les aéroports, à travers les grandes baies vitrées – assez solides sans doute pour résister au nez d’un avion venu les percuter – qui donnent sur les pistes, on regarde les avions atterrir, décoller, manœuvrer… on rêve de destinations exotiques. Mais, au fond, on reste vissé à notre chaise. On ne part pour rien d’autre que soi.

Ainsi, à Neah Bay, on sait bien qu’on est au bout du monde. Là où tout a été laissé à l’abandon, figé dans un décharnement digne de la fin du 19ème siècle, petit morceau de terre que mêmes les américains les plus voraces n’ont pas voulu occuper. Un sentier couvert de planchettes pourries tranche à travers la forêt, on s’enfonce dans une forêt humide et dégoulinante, même en plein été. On entend l’océan bien avant de le voir. Mais on ne voyage jamais vraiment. Quand le sentier débouche enfin sur l’océan rugissant, l’écume et les oiseaux marins par milliers, on se doute – on croit – qu’on est arrivé quelque part.

* * *

C’est fini, Louise est partie.

* * *

Nulle part. Il n’y a nulle part où aller. L’océan est là qui empêche la fuite. On ne peut faire que demi-tour. A marée haute, il n’y a même pas d’espace entre la lisière de la forêt et l’océan lui-même. On en est réduit à regarder sans faire un pas de plus – un peu comme si on surprenait l’océan au détour du chemin, blotti dans une cache. Blotti ? S’étalant à l’infini plutôt… l’eau est gris bleu aussi loin qu’on puisse voir. Et son visage s’y dilue.

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Paradoxalement, le mystère s’éclaircit un peu : Lovecraft a vécu à Providence, Rhode Island. Toute la question est maintenant de savoir si les bouquins de Proust ont également disparu (j’y verrais peut-être enfin un peu plus clair). Cette journée commence presque à m’amuser.

– Le temps perdu est toujours là, crie Jean.

– C’est une blague ?

– Non, la triste réalité, tout Proust est là intact, le voleur n’a aucun intérêt pour la grande littérature française.

– Tu ne vas pas me dire que tu l’as lu ?

– Non, mais c’est Proust quand même !

– Oui, tu as raison et il y a encore  quelques usagers qui l’empruntent.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Que Borges, Bioy Casares et Lovecraft ne font pas partie des stars dans le top 20 des prêts. On met donc plus de temps à s’apercevoir d’une disparition…

– Voler un exemplaire, passe encore, mais tous les titres d’un même auteur, je veux bien que notre portique d’alarme soit pourri mais quand…

– Qui a parlé des usagers, il me semble évident que si vol il y a, il ne peut être commis que par un collègue… Enfin, statistiquement plutôt « une » collègue…

– T’es malade ? Quel intérêt… ?

– Je ne sais pas. Tu peux sortir le listing des mises au pilon ?

– Seule Coco a les codes pour ça.

– Comme si cela t’arrêtait pour regarder ce que font les petits copains alors que t’as des piles de nouveautés qui attendent désespérément dans le foutoir qui te sert de bureau. Et n’oublie pas de piquer le planning dans celui de Lolo, on pourra voir qui était en service interne aux mêmes moments.

– Je fais comme si je n’avais pas entendu, je vais le craquer le nouveau code mais simple curiosité de ma part, trouduc.

Je regarde par dessus l’épaule de Jean pendant qu’il trifouille dans les entrailles insondables de notre système informatique – franchement je n’y comprends rien. Rien à tous ces codes informatiques alambiqués, rien à ces mystérieuses disparitions de romans étrangers, rien à ces rêves étranges et pénétrants qui hantent mes nuits. Et le pire c’est que l’addition de tous ces riens ne semblent même pas faire quelque chose : je ne vois aucun lien, n’identifie aucun fil conducteur… Au final, rien ne fait sens.

Je n’arrive même pas à décider si tout cela m’effraie, m’amuse ou m’ennuie seulement. Les rêves, sûr qu’ils commencent à me peser. S’extraire quotidiennement de son lit, tout gluant de sueur, avec la même question existentielle en guise de réveil-matin, ça devient vite un peu fatigant. Pour les disparitions de bouquins, ça m’amuserait plutôt, un peu comme on s’amuse à comprendre l’intrigue d’un roman policier… mais il ne s’agit pas de dénoncer qui que ce soit… si des collègues sont fans de certains livres au point de les dérober à notre mission de lecture publique, ça ne me pose pas de problèmes particuliers : ça fera quelques livres de sauvés de l’indifférence générale et de la ferveur technoïde de ces vingt dernières années !

– Putain ! Regarde ! Mais regarde, putain ! (Cette nouvelle jeannerie semble avoir décidé les deux mamies à se plaindre, d’une manière ou d’une autre, à la hiérarchie… une chance pour Jean, la hiérarchie est en réunion.) Eh, tu m’écoutes ? Regarde un peu ça, bordel de merde ! (De nouveau, la chance : les deux mamies se sont volatilisées.)

Je regarde donc l’écran que Jean vient de tourner vers moi.

– T’es gentil Jean mais tu peux décrypter, tu sais moi les machines…

– On va pouvoir t’encadrer, des dinosaures comme toi, y en a plus beaucoup à faire des œufs. C’est un peu plus tordu que la mise au pilon, tu vois. Les livres sont d’abord passés sur la carte animation, et ensuite ils ont disparu. Il n’apparaissent plus nulle part, sauf que le même jour on a fait sortir de la base les mêmes titres pour les placer dans un export-dépôt pour une association conventionnée. Le hic, c’est que « Bibliothèque Alexandrie », ça n’existe pas par chez nous.

– Tu penses que c’est une fausse…

– Ouais, et la vrai folle, tu la connais, regarde qui a passé les prêts sur la carte animation.

– Merde !

– Ensuite, de la carte animation à laquelle tout le monde a accès ou presque, le dépôt est quasi anonyme, futé.

– Mais qu’est-ce qu’elle va en foutre de sa bibliothèque de l’ombre ?

– Si tu venais aux réunions, tu saurais que parmi les collègues les plus véhéments contre le projet de numérisation, il y a notre adoratrice des papyrus. Elle a même brandi une étude américaine qu’elle est allée chercher on ne sait où sur Internet et qui préconisait là-bas une numérisation à grande échelle des livres contemporains pour réduire les frais de stockage, suivie d’une destruction de ces documents, tout en multipliant les surfaces de consultation virtuelle. Elle hurlait en proférant des menaces hystériques, si notre bibliothèque choisissait de mettre le doigt dans un tel engrenage !

– Tu crois qu’elle se serait mis dans l’idée de…

– Je ne sais pas… Mais « Alexandrie », ça ne te dit rien.

– Merde ! nos magasins patrimoniaux qui ont tous des noms de bibliothèques anciennes !

– Vite, éteins l’écran, regarde qui passe par là, elle a rien à y foutre en plus. Viens, suivons-là !

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– T’es nouveau, toi ?

– Sûr Darling, et j’ai des couilles en or aussi, je moisis ici depuis plus de 3 ans pov nase !

– Désolé.

– Tu te branlais pendant les promenades ou quoi ?

– Non, non, seulement je passe plus de temps à l’infirmerie que dans ma cellule. Et toi, t’es le nouveau bibliothécaire ?

– Je préfère être là que de me faire enfiler par Tony Prout.

– Toi aussi, t’y es passé ?…

– Tout le monde y passe. Et les gardiens, ça les arrange, ça leur fait du boulot en moins de nous traiter comme un ramassis de bonobos. Les enculades, c’est bon pour apaiser les plus agités, après ils n’ont plus qu’à ramasser les crottes à la petite cuillère.

– T’es con toi, s’ils t’entendaient… Tous cas, c’est une sacrée merde ce type, hein ! Son vrai nom tu le connais ?

– Providence.

– Quoi ?

– C’est son nom, Providence, ça fait cul-cul hein ! Toutes façons, autant l’appeler Prout.

– T’as pris pour quoi, au fait ?

– Ah, petite curieuse, t’appuies sur la pédale mais t’es pas sûr de finir le tour… Crois-moi ou pas, mais chaque matin je me pose la même question : qu’est-ce que je fous là ?

Réveil. Le cheveu, le poil et la peau trempés de sueur. Peu importe le rêve, son scénario, son décor. Invariablement, je me réveille toujours au détour de la même question. Et, invariablement, timing parfait, mes yeux s’ouvrent à peine que retentit l’alarme de mon téléphone portable posé sur la table de chevet. Magie de l’horloge biologique interne.

Dans un élan brutal, je me lève aussitôt et dirige mon corps poisseux sous la douche. L’eau froide ruisselle. Je repense à ce dialogue tout droit sorti des limbes de mon sommeil. Providence, admettons. J’y suis passé l’an dernier lors d’un voyage en Nouvelle-Angleterre. Pas le paradis sur terre mais de là à s’immiscer dans mes cauchemars. Tony Prout ? Franchement, je ne vois pas. Aurais-je l’inconscient porté sur le scatologique enfantin ? Pourquoi pas Joe Caca ou Marilyn Pipi ? Ou alors, le grand Marcel qui pointe son nez avec le S(exe) en moins… ! Vu qu’il était homo, autant que je sache, ça colle assez bien dans le tableau de la nuit passée.

Élémentaire, docteur Freud ! Non, je dois reconnaître que je n’y vois pas très clair. Une chose certaine néanmoins, tous ces mauvais rêves commencent à me fatiguer, au propre comme au figuré. Je finis de m’habiller puis je descends dans la rue. Le bus arrive en même temps que moi, la journée s’annonce bien ! A peine vingt minutes plus tard, je pousse la porte de la bibliothèque municipale. Je vais rejoindre le comptoir du deuxième étage, près du rayon littérature, derrière lequel je m’assois tout en allumant le poste informatique. Je commence en service public ce matin. Oui, décidément, qu’est-ce que je fous là ?

Mon collègue Jean me menace de son canon d’inventaire, je suis légèrement en retard, mais lui est en pétard parce que la chef l’a collé au recollement, travaux d’été obligent. « Été » pour lui, c’est un crève-cœur de devoir y associer l’idée de « travail » (pas seulement l’été d’ailleurs). Il passe des matinées à me raconter des histoires de poisson rouge ou de pêche. Hier, c’était un exercice de math de son fils qui le tarabustait, on a bien passé 1h30 à le résoudre avec nos vieux souvenirs de collège.

– Dis, Jean, où sont les grands Yaka, je n’ai croisé personne en arrivant ?

– Si tu t’intéressais un peu plus au planning, tu saurais qu’il y a une grande réunion sur le numérique, toute la journée.

– Encore un coup à se faire peur avec la disparition programmée du livre sacré…

– Que d’efforts alors qu’ils s’en occupent tous seuls de disparaître, les livres, regarde celui-là dans quel état il est. Qu’est-ce qu’elle a foutu Laurence, c’est de la clientèle de désherbage, ça !

– T’es pas gonflé au moins, toi, tu ne l’as pas fait depuis 5 ans dans ton secteur !

– Merci, c’est sympa… Attends, c’est bizarre ça…

– Quoi ?

– Je viens de scanner toute la littérature espagnole…

– Oui, et alors, ça te donne des envies de Buenos Aires ?

– Non, déconne pas, tout Borges et les quelques titres de Bioy Casares ne sont nulle part.

– Même en prêt ?

– Oui, j’ai fait le rapprochement.

– Une collègue prise tout d’un coup d’une folie de fantastique argentin ?

– Les livres seraient sur une carte animation.

Ce n’est pas que le boulot tout d’un coup me titille à nouveau, mais je n’en reviens pas. J’observe Jean, le canon d’inventaire à l’épaule, se déplaçant vivement pour scanner toute la littérature anglo-saxonne afin de vérifier si le phénomène de disparition s’est propagé dans d’autres secteurs. Je le regarde s’agiter dans tous les sens en repensant à mon rêve de la nuit dernière. En fait, je me demande s’il peut y avoir ne serait-ce qu’un infime rapport entre l’étrange dialogue qui terminait mon rêve et la mystérieuse disparition des écrits de Borges. Anthony Providence, le pointeur ?… une prison ?… une bibliothèque ?… Oui, évidemment une bibliothèque. Mais, il n’y a pas de quoi s’affoler, une bibliothèque, c’est Borges tout autant que moi.

– Oh, putain !

Du Jean tout craché. La classe absolue. Face à moi, deux lectrices un peu mamies qui erraient entre les rayonnages manquent d’en avaler leurs dentiers. Tout en s’éloignant lentement vers le fond de la pièce, le plus loin possible du comptoir, elles semblent hésiter à signaler le laisser-aller du personnel municipal. Sur leurs visages, se lit plutôt une certaine forme de dégoût résigné.

– Euh… oui, Jean ? Que se passe-t-il ?

Je marmonne ça en jetant des coups d’œil aux deux lectrices offusquées. Mais Jean ne les a même pas vues. Il s’en fout, il a quelque chose à raconter, Jean. Il fixe l’écran de son terminal avec un air de sidération absolue. Je me demande bien ce qui nous vaut une telle réaction étant donné que sur l’écran, il n’y a à peu près rien. Je redemande :

– Jean, Jean… ! Que se passe-t-il ?

– Eh bien, regarde ! Regarde, bordel !

Je songe aux deux mamies. Apparemment, déjà loin. Jean peut jurer tout son soul. Il n’y a personne aux alentours. Je me rapproche de d’écran. En recherche documentaire, Jean vient d’effectuer une requête sur Lovecraft (un de mes auteurs fétiches soit dit en passant). Et le logiciel a renvoyé une réponse simple : « Aucun document ne correspond à votre recherche ».

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7h15, le hall de la gare d’Evreux fourmille déjà. A gauche, les queues alignées derrière les guichets ondulent d’impatience, le train ne va plus tarder. Il m’arrive parfois d’être une des vertèbres de cette file fébrile. Pourquoi faut-il donc que je choisisse de me placer, toujours, derrière cette personne qui ne trouve pas d’autre moment pour demander le renouvellement de sa carte d’abonnement ou bien pour poser la question qui provoque ce rictus inquiétant du guichetier, annonciateur d’une réponse difficile à trouver, quand ce n’est pas le terminal de carte bleue qui crépite en désordre et grignote un temps précieux ? Non pas que je sois si impatient que cela de rejoindre mon lieu de travail, toujours cette sorcellerie qui opère : je dois prendre le train et tiens absolument à me trouver du bon côté du marche-pied, dans le sens de la marche.

A droite, une lumière plus crue attire les curieux, le point de vente Hachette vide ses présentoirs, des amateurs de café matinal se brûlent les doigts, tout en lisant le journal, au contact du gobelet en plastique. On devine à la tâche de gras qui traverse le papier, du côté de l’autre main, la signature de la viennoiserie – formule petit-déjeuner – qui fera bientôt d’autres dégâts au creux de l’estomac. Certains assument leur inaction, assis sur de rares sièges. Somme d’impatiences, de sommeils inachevés, échos de bonjour, saccades de retrouvailles et de bises, une population s’agglutine. Est-ce que ces gens se connaissaient ou bien, finalement, une forme d’accoutumance aux visages crée-t-elle le rapprochement ? Sans doute, en hiver, la tour rougeoyante du chauffage collectif y a contribué… J’en fus un quidam, à mon corps défendant. Pas assez longtemps pour être admis dans un des cercles de cette communauté bigarrée, juste assez pour mesurer les degrés de mesquinerie que l’humain peut gravir, jeté hors de chez lui et contraint à s’en éloigner plus que de raison pour gagner son salaire. Bien assez cependant, pour être l’observateur privilégié de cette faculté extraordinaire de l’être humain itinérant à recomposer son monde en toute circonstance. Le trajet Evreux-Paris a rapté avec régularité et insistance une quantité de petites heures de ma vie, que je regarde aujourd’hui dans le ciel de mes souvenirs comme une constellation pittoresque, merveille de contradictions.

7h26, le train s’ébranle. Un bon jour, la place à côté de moi reste inoccupée. Pourtant je n’ai pas eu le loisir de choisir mon compartiment, je ne suis pas sorti tout de suite sur le quai, traînant un peu trop dans le rayon des périodiques informatiques. Je n’aurais donc pas cédé définitivement à cet accomplissement de la monotonie qui nous fait repérer l’emplacement exact du quai où s’arrêtera, face à soi, dans un dernier sursaut du freinage, la porte du wagon de son choix. Je suis meilleur dans le métro car j’entre dans la rame à l’endroit précis qui me permettra de réduire la distance me séparant de la sortie ou de la correspondance.

Pour assister à la cérémonie du « wagonnage », il faut arriver sur le quai avant 7h20. Les uns après les autres, en vaguelettes successives, mes congénères se rangent par petits paquets équidistants. Je m’étais juré qu’un jour je me pointerais plus tôt pour identifier celui qui se place le premier à son poste, qui sert donc de repère à tous les autres. Cette investigation ne pourrait évidemment prétendre au caractère scientifique qu’à condition de réitérer l’opération, j’aurais pu ainsi savoir si quotidiennement ou par séquence, il s’agissait toujours des mêmes personnes. Je ne l’ai jamais fait. En revanche, j’ai pris parfois un malin plaisir à souffler l’air de la rébellion. Rien ne fait plus enrager l’habitué que le nonchalant qui arrive à la dernière seconde et qui, profitant d’un clinamen dans la succession régulière des freinages, repère dans les derniers mètres à quel endroit la portière va venir mourir, pour entrer le premier, triomphant, dans la voiture. Le paquet vitupère alors contre le malotru tout autant que contre le machiniste, coupable d’avoir ruiné par sa maladresse la science du « wagonnage ». Puis, le ronchonnement s’ébroue vers l’ouverture déplacée qui a redistribué dans la panique l’ordre des entrées.

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7 h 11. Le bus me dépose à la gare routière après un virage négocié toujours trop rapidement et qui accole à la vitre les passagers mal aggripés aux barres d’appui, encore un peu ensommeillés. Quand j’étais enfant, c’était toujours un grand moment cette arrivée à la gare. Rien à faire, la locomotive piaffait déjà. J’avais attrapé la maladie de mon père, toujours peur d’avoir oublié quelque chose, dernier tour dans la chambre où j’attrapais un livre supplémentaire qui alourdirait la charge, et quelque autre objet inutile qui ne sortirait pas de la valise de tout le séjour. Départ précipité. Plus que quelques minutes avant de placer sa vie entre les mains d’un machiniste. Un beau jour, mon père ajouta à ses angoisses de départ la hantise de se faire cambrioler, tandis que nous serions en train de paresser sur la plage. Grâce à un collègue de travail, il récupéra des barres d’acier avec plein de trous réguliers. Il les avait fait découper à la taille de chacune des fenêtres de la maison, du rez-de-chaussée au premier étage ! Il commençait la veille, c’était éreintant et certaines barres mal ajustées lui faisaient proférer moult jurons dont il ne se repentait nullement le dimanche suivant. Une bonne douzaine de boulons à visser sur chaque barre tout de même. La première fois, il avait fallu percer des trous dans les balustrades et dans les volets. Quand mon père partait en vacances avec nous, à 18 heures la veille, nous étions plongés dans l’obscurité en plein été ! Plus le choix, notre maison de famille s’était refermée comme une coquille, résolue à être abandonnée par ses occupants durant tout un mois.

A l’époque, le train corail et ses longues rames sans séparation ne devait exister qu’à l’état de concept. Dans le compartiment de huit, régnait toujours une joyeuse pagaille : les personnes âgées tout aussi excitées que les plus jeunes, peur de rater le train, de ne pas avoir la place pour la valise en cuir, peur de laisser maman sur le quai ou d’emporter Papa que le travail retenait à Paris, qui cherchait ses clés et que maman finissait par retrouver dans une de ses poches. Course et batailles pour la place au carreau, excuses exigées pour le pied de la dame écrasé au passage, peur de cette puissance magique qui avait la faculté, à une certaine seconde, de ne plus nous laisser d’autres choix que de partir. J’ai toujours conservé cette appréhension infantile, au moment de gravir le marche-pied. La sensation de quitter le sol à bord d’un avion n’a jamais pris le pas sur ce sentiment-là. Le train ne fait pas l’impasse du relief, il suit les pleins et les déliés de la géographie et écrit sur ce tempo un itinéraire unique, chaque fois que l’on repasse sur la même ligne, palimpseste de l’aventure ferroviaire.

J’ai regardé ce matin avec incompréhension la pile monstrueuse des billets aller-retour accumulés dans une boîte à chaussure. Evreux-Paris, Paris-Evreux. Grandes lignes, quelle vanité, je suis même estampillé « grand voyageur ». Je n’aurais jamais cru que tout cet édifice merveilleux, cette cristallisation qui a accompagné les différentes stations de l’enfance, se noierait un jour dans la bave décevante d’un limaçon qui m’a conduit, cinq années durant, sur mon lieu de travail : 7 h 26, retour 18 h 09, quand tout allait bien. La SNCF a troqué l’oeuvre imaginaire contre une obscure opération commerciale, et ce mal qu’elle m’a fait, la SNCF, je ne peux guère en réclamer réparation à l’arrivée, au guichet « Accueil », au bout du quai.

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Onze heures. C’est souvent à ce moment de la matinée que je me rappelle le départ de Louise. Alors, je me lève, je tourne un peu en rond, j’essaie vainement, quelques gestes nerveux et ridicules, de me concentrer sur mon travail, c’est impossible, je me rassois tout de même, je me relève encore… Et, je sanglote aussi parfois. Enfin, je descends au sous-sol enfiler un vieux pantalon et des chaussures de marche avant de sortir me promener dans la forêt voisine.

* * *

On y progresse facilement (avec un équipement simple : chaussures de marche, vêtements de pluie, bonnets et écharpe…), on grimpe au milieux des ruisseaux, des cascades, des rivières glacés. Les arbres y sont moussus et dégoulinants d’humidité, plus larges et biscornus les uns que les autres, certains ont poussé sur les troncs de leurs congénères en voie de pourrissement ou sur des vieilles souches, comme si la nature ne pouvait pas attendre. La végétation est foisonnante un peu comme dans une forêt équatoriale (je suppose) sauf qu’il y fait frais (plus que vraiment froid). On y croise parfois quelques rangers bienveillants mais rarement des randonneurs. Dès qu’on s’enfonce un peu loin dans la forêt, il n’y a plus personne. On craint un peu les ours mais on souhaite aussi les rencontrer malgré tout.

* * *

J’y avance rapidement, le cœur malade, avec pour objectif de m’essouffler et de vider mon esprit engorgé… Je ne pense à rien, j’arrive à ne penser à rien. En automne, les feuilles forment un épais tapis brun qui craque sous les chaussures. Le mois de novembre est sec, la forêt blafarde paraît figé dans le froid. Un jour de semaine, en matinée, on n’y rencontre absolument personne. Dans les jardins des maisons voisines, des chiens aboient furieusement comme enragés (ou ravis) à l’idée d’avoir repéré un intrus dans le silence et l’ennui de la fin de matinée. J’accélère le pas, ils hurlent de plus belle.

* * *

La forêt s’avance jusqu’à la plage. Puis c’est l’océan, le vent et les nuées d’oiseaux. Le paysage est un peu austère mais on peut s’approcher du Pacifique pour le toucher, les vagues font d’énormes rouleaux qui s’écrasent sur la plage en générant d’épaisses couches d’une écume opaque, blanche et sale, qui sont sans cesse remplacées par les suivantes. Elles font disparaître mes mollets dénudés. Un vieil indien au sourire édenté arrivé de nulle part, matériel de pêche sur les épaules, s’approche et me met en garde contre la violence de la houle. Je le remercie en souriant.

* * *

De retour à la maison, en observant le ciel à travers le carreau du vasistas rouillé et entoilé du sous-sol que personne n’ouvre jamais, je revois le visage de Louise qui s’imprime dans les nuages effilochés. Mais je me sens comme apaisé par ce bol d’air matinal : je me dis que le froid et la lumière du matin m’ont fait du bien. Je me rassois, les rayons du soleil ont quitté mon bureau. Armé d’un surligneur et d’un crayon à papier mordillé, je me replonge dans la lecture d’un article scientifique mais le bruit des vagues et les cris des mouettes résonnent encore dans ma tête.

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Ni Martin, ni Elvis

J’interromps ma lecture.

Dans la voiture la semaine dernière, en route pour la Bretagne, nous écoutons la radio. L’émission Si l’Amérique m’était contée est entièrement consacrée à l’œuvre de Stephen King, auteur (populaire) américain de littérature populaire (américaine). On y évoque le parcours de l’écrivain, ses bouquins, son univers. Et je dois dire que tout cela remue quelques souvenirs en moi… quelques livres de Stephen King lus lorsque j’étais au lycée, quelques films vus aussi (et quelques anecdotes cocasses liées à la terreur que m’inspirait parfois la lecture de ses histoires d’épouvante)…

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Arrivés dans le Finistère, nous filons chez une bouquiniste anglaise, bien décidés à y dénicher quelques romans (en VO) du King. Bingo ! Pour quelques euros, nous achetons trois énormes pavés (de poche – sic) poussiéreux dont The Dreamcatcher que j’entame à peine sorti du magasin… Et c’est parti pour un récit de chasse entre copains en Nouvelle-Angleterre qui tourne au cauchemar façon Alien. Voilà que je retrouve mes amours littéraires (?) de jeunesse… ma foi, ce n’est pas désagréable.

Je reprends ma lecture.

 Voyageur malgré moi, par une de ces successions de choix qui, mis bout à bout, vous enchaînent à une réalité décevante, j’en suis devenu une catégorie singulière, qu’aucune épopée n’a jamais chantée. J’appartiens à un peuple migrateur, laborieux et discipliné, qu’un air de rébellion parfois soulève. Au moment de le quitter, j’en ai la nostalgie aussi perplexe qu’attendrie.

Migrants modernes, mi-aventuriers par répétition de l’exil en caravanes quotidiennes, mi-casaniers par itération du retour au bercail, le peuple des nomades professionnels s’ébroue de bon matin, leurs regards se croisent et plongent dans l’entrelacs d’une frustration sèche d’un corps que l’on a quitté, d’un rêve qui rosissait la nuit et que la lumière trop blanche de la salle de bain a effacé d’un coup, alors que devant le miroir l’imprudent esquissait l’audace de se regarder un peu trop tôt.

Pouvez-vous imaginer le mal que m’a fait la SNCF !? Jusqu’à une date récente, le transport ferroviaire avait pour moi la majesté des grands espaces, traversés à la vitesse du vent. Prendre le train était une formule magique qui convoquait l’imaginaire des départs légendaires, en marche vers une destinée lointaine. La toile du rideau, par les trépidations d’un convoi moins confortable qu’aujourd’hui, faseyait comme la voile d’un navire. Son odeur de poussière empruntait au remugle saumâtre que laissent les embruns sur le pont des bateaux. Si mes parents n’avaient pas réservé la place côté fenêtre, je finissais toujours, malgré ma timidité enfantine, par obtenir le privilège de coller mon nez au carreau. J’admirais le défilé du paysage. Les monts et les plaines s’enroulaient en flots rebondissants d’une mer démontée. La fenêtre de la SNCF m’offrait ainsi pour le même prix un écran allumé vers toutes les rêveries. Le bonheur était sur ses rails. J’entends encore la petite musique du voyage, le cliquetis des roues sur les jointures. On se le refait en bouche lorsque le besoin d’évasion se fait par trop sentir. Aujourd’hui, la dictature du confort a imposé son silence.

Placée sur ses deux lignes qui lancent jusqu’à la nausée leurs allègres perspective, la locomotive confère à la force du destin une mécanique bien huilée. Que n’ai-je eu le courage de filer ainsi vers ma destinée ? Les escales m’ont happé, j’ai pris bien des détours. A dix-sept ans, j’avais vu ma vie se déployer comme un grand incendie et se consumer dès que j’ai rouvert les yeux sur l’impossibilité des commencements. J’écris de nouveau dans la stupéfaction d’un silence démoniaque, entré en moi depuis trop longtemps. J’ai quitté le train de mes désirs comme l’on rejette les vêtements trop grands qu’un protecteur nous envoie avec de bonnes intentions. Je pense à tout cela, une larme perlant sur ma joue, se multipliant à l’infini sur la vitre fouettée par une averse normande. J’essaie de retracer les quelques lignes évocatrices de l’incendie qui couve encore sous la cendre. Balancement répété d’un aller-retour en train, berceau d’une renaissance inachevée.

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