Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

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la grande fenêtre rectangulaire – quadrilatère aux bords arrondis, plein d’une sorte de plexiglas épais et sali par l’air marin et les intempéries – ruisselle, dégouline d’une humidité saline qu’un vent coriace vient par intermittence projeter sur la paroi et laisse mal entrevoir l’océan, les mouettes (qui planent contre le ciel nuageux et s’élèvent brutalement dans le ciel à la faveur d’une bourrasque)  et les îles (agglomérats de rochers et de bouquets de fleurs sauvages hérissés de conifères malingres malmenés par les tempêtes) qui parsèment le recoin de Pacifique que forme le Puget Sound, je sors sur le pont, après avoir lutté contre les portes maintenues fermées par la force du vent, et une bourrasque, très fraîche, presque violente, me projette vers l’arrière et m’oblige à reculer de quelques pas, je réajuste mon coupe-vent – vêtement rouge à l’étanchéité mal établie que je traîne malgré tout avec moi dans la plupart de nos expéditions – et agrippe la rambarde métallique pour progresser vers le bout du bateau ; en bas, sur le quai, le mouvement des véhicules se poursuit – nous avons nous-mêmes laissé notre van familial quelques étages plus bas, à fond de cale, il y a déjà plusieurs minutes – et le ferry avale, à un rythme lent et régulier, entretenu par des hommes et des femmes en gilet fluo, aux gestes sûrs, précis, vaguement mécaniques, mais aussi bienveillants – soucieux d’ordre, de sécurité, d’efficacité – qu’autoritaires, rodés à l’exercice, des dizaines (peut-être des centaines, au fait) d’automobiles chargées de passagers :

* * *

Je ne me lasse pas d’observer le jardin dans lequel sautillent quelques corneilles.

* * *

comme à chaque fois, le spectacle me fascine, il porte en lui une certaine forme d’élégance – un peu comme les intermèdes lors d’un match de base-ball, quand les équipes intervertissent leurs rôles sur le terrain, les défenseurs rejoignant leur banc pour se préparer à batter alors que les attaquants se déploient sur le diamant pour assurer la réception, évoquent pour moi un ballet – et je ne me lasse pas d’observer les marins mener leur tâche à bien et les véhicules s’engouffrer dans la gigantesque coque métallique dans un fracas de moteurs, de turbines et de voix tout juste couvert par le sifflement du vent et les cris des oiseaux, au bout d’un moment, faute de place (des véhicules restent d’ailleurs généralement sur le carreau), la valse des automobiles se termine et l’espèce de petit pont-levis est remonté, une cordelette détrempée, un peu miteuse à dire vrai (elle paraît bien dérisoire) est suspendue entre les parois du navire devant les capots des premiers véhicules, elle pendouille mollement au gré du roulis et, alors, le ferry vrombit dans un soufflement de pétrole et de fumée et, presque instantanément, on le sent se mouvoir et s’éloigner de la rive pour entamer sa placide traversée ; la bise est glaçante, la plupart des passagers se sont réfugiés à l’abri, en « cabine » – en fait, un vaste espace commun équipé de fauteuils en faux-cuir et de tables en formica autour desquelles les voyageurs se regroupent par grappes de trois ou quatre – pourtant je reste un peu à rêvasser dans le vent, scrutant la mer grise à la recherche de quelque loutre, de quelque lion de mer, mais le froid est tenace,

* * *

Je finis par céder.

* * *

je rentre me réfugier au chaud

à suivre

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C’est dans un silence de marbre froid, à peine agrémenté de quelques tss tss discrets – un agacement tout asiatique (?) fait de retenue et de courtoisie – de notre chauffeur chinois que nous traversons New York, à bord d’un confortable 4×4 moelleux et un peu ridicule – décevant à vrai dire au regard du charme pittoresque des fameux taxis jaunes que, sur le pont de Brooklyn, quelques jours plus tôt, nous nous étions amusés à compter, ou plutôt dont nous avions tenté d’évaluer la proportion au sein de la faune automobile de Manhattan au moyen d’une rudimentaire règle de trois (Paul n’avait pas encore 10 ans et Capucine venait de fêter ses 7 ans) – dans la chaleur estivale. Nous glissons dans le trafic.

A l’aéroport, le tarmac scintille sous le soleil – je le fixe bêtement à travers l’une des grandes baies aménagées à l’intention du voyageur en transit : elle fait comme une frontière entre deux existences opaques l’une à l’autre malgré la transparence du carreau – mais, au fond, il m’indiffère. Avant de pénétrer dans l’avion, en passant sur la passerelle mobile installée pour l’embarquement, nous sommes brusquement secoués par une bourrasque qui fait se soulever la bâche blanche et nous surprend : un instant, on aperçoit le macadam de la piste qui miroite dans la lumière du début d’après-midi quelques mètres plus bas. C’est le vent frais de l’Atlantique, un vent frais qui revient vers nous.

* * *

Elle était revenue un 4 novembre chez nous, quelques jours après Halloween. Les morts avaient cessé de nous hanter : les petits lutins couverts de draps blancs, les petits farfadets aux masques verts, aux yeux rouges exorbités, aux cheveux teints, les petites princesses métamorphosées, pour un soir, en sorcières, les petites puces de 4 ans, déguisées en pustules repoussants, errant avec leurs petits paniers d’osier comme des petits chaperons rouges électrisés et assoiffés de sucreries… Les citrouilles évidées qui font comme des lucioles dans la nuit. Ses premiers pas avaient été fébriles, on ne retrouve pas le fracas du monde extérieur sans ressentir comme un ébranlement soudain (et, à vrai dire, je me souvenais avoir ressenti un étourdissement analogue en me relevant d’une banquette sur laquelle j’avais été allongé trois années durant), un vertige effrayant.

* * *

Je n’en reviens toujours pas. Dans le jardin, un oiseau sautille dans l’herbe trempée – je passe seul, à la maison, ce mois d’octobre déjà frais – et la poussière rougeâtre et sèche ; à l’arrière-plan, les pierres semblent fragiles voire friables – Bryce Canyon sans doute, au sud de l’Utah. Au centre de la photo, comme un clin d’œil malicieux, un panneau de bois brun avec, écrit en lettres blanches, ces mots qui sonnent comme un glas : END OF TRAIL !

* * *

Elle avait observé longuement la fenêtre comme si elle avait oublié sa présence, comme si elle avait oublié qu’elle avait été celle à l’initiative de ce trou de lumière, comme si elle ne se rappelait rien de tout cela. Quelques jours plus tard, brutalement, elle était partie.

* * *

Je n’en reviendrai jamais.

à suivre

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Sur la carte des États-Unis, faite de polygones aux couleurs délavées, la route qui relie Seattle (au nord-ouest) à Boston fait une longue ligne vaguement horizontale. Qui traverse les états du Nord. Dans la réalité (sic), c’est en fait une autoroute – la « quatre-vingt-dix » – qui tranche dans les forêts de conifères du Montana pour en perforer l’impénétrable manteau vert sombre. Obstinément, nous la suivons dans l’air sec du mois de juillet. Au cœur du Wyoming ou du Dakota du Sud, la chaleur paraît éternelle (il se trouve que notre climatisation est en panne).

Nous faisons un petit crochet, nous éloignant ainsi du ruban d’asphalte qui nous tient lieu d’horizon, et nous échouons à Moorcroft. C’est dans un motel miteux – hôtel hideux ! – que nous posons nos valises. Le gérant est un vieil homme fatigué et le village est à son image : un antique salon de coiffure délabré, quelques restes de boutiques dont on parvient mal à saisir si elles sont encore en activité, des rues presque terreuses d’être si peu fréquentées. Le soleil est déjà bas et la poussière s’envole comme dans un western. Au loin, des enfants simulent un match de base-ball à trois ou quatre. On entend quelques cris et quelques bruits de balles : certaines achèvent leur vol rapide dans un gros gant de cuir huileux, d’autres, cognées par des battes métalliques, renvoient un écho mat. Le vent monte. Je m’affale dans un fauteuil famélique et collant au milieu d’une pièce qui – pour une nuit – sera notre salon.

* * *

Je ne crois pas avoir jamais cessé de penser à cet endroit situé aux confins du Wyoming. A cette ville presque fantôme. Dans ce salon (normand) qui me tient lieu d’abri, j’en rêve encore souvent. Régulièrement, il apparaît en surimpression du décor bucolique qu’encadre la fenêtre à châssis fixe qu’elle avait fait percer. Étrangement, dans ce paysage décharné, Louise n’apparaît pas. Les enfants non plus d’ailleurs. Il n’y a que ce vieil homme un peu gâteux qui empoche mes 60 dollars.

* * *

Le vieux empoche mes 60 dollars et repart en braillant (et en boitant) dans son arrière-boutique. Il m’avertit sans ménagement que la connexion Internet est un peu erratique mais qu’il n’y peut rien et qu’il ne faut pas l’emmerder avec ça. Sur le comptoir, il a laissé la clef rouillée de notre palace. Louise est restée dans la voiture, je crois. Pourtant, quand je me retourne, elle n’est plus là. C’est la poussière qui la dissimule. Au loin, on discerne la grande tour de pierre qui émerge au beau milieu des plaines. Comme engendrées par quelque geste chamanique, des volutes blanchâtres s’accrochent à son sommet la faisant ressembler à une colossale cheminée.

* * *

Si Louise était encore là, je lui dirais tout ça. Je lui rappellerais ce vieux souvenir inutile. Je lui décrirais le vieux gérant et sa canne, la petite suite poisseuse et vieillotte, la chaleur et la poussière. Notre petit crochet vers Moorcroft.

* * *

Le lendemain, nous avons repris la route, toujours plus à l’Est.

à suivre

8h25, une main presse mon épaule, j’entends dans le brouhaha confus et lointain d’une gare en déroute une voix douce et ferme : « Monsieur, monsieur, on est arrivé à Paris », un monde qui s’étiolait se remet en ordre cahin-caha, « Oui ? Oh ! Merci ». Je me suis endormi juste avant l’arrivée à Paris, je reconnais celle qui vient de me réveiller. Se pourrait-il que je sois devenu un des leurs, sans autre forme de procès ? D’un même mouvement naturel, éloignant son joli sourire de mon regard embué, elle poursuit une conversation avec son compagnon de voyage, qui piétine avec impatience dans l’allée centrale, comme derrière les quelques mois qui le séparent de la retraite. Celui-là est le seul à me rendre le bonjour sans faillir lorsque nous nous croisons. Encore tout engourdi, je quitte le wagon et cherche à rattraper le peuple qui s’éloigne et dont je ne ferai plus partie désormais. Tous ces visages qui me sont devenus si familiers, combien de temps mettront-ils à s’effacer de ma mémoire ? Et que se sera-t-il passé entre nous ? Quelques mots bredouillés, quelques sourires échangés ? Ai-je été moi-même pour eux un peu plus qu’une apparition furtive ?

Je regrette mon évanouissement soudain, j’avais prévu pourtant de guetter, une dernière fois, les petits faits anecdotiques du parcours, tandis qu’à la fenêtre les prairies et les bois laissent place à un paysage plus urbain. Par exemple, au passage du contrôleur, les altercations enjouées des manieurs de cartes, que l’agent SNCF prend plaisir à savourer un instant, provocations gratuites de « fonctionnarophobes », toujours la même rengaine contre les grèves et les retards. Une fois, un passager qui connaissait bien le rouspéteur s’est mis à hurler : « La légion, voila ce qu’il nous faut et tout rentrera dans l’ordre, la légion ! ». L’autre s’est renfrogné en se taisant enfin et le wagon a bien ri. Je n’oublierai jamais cet autre type, assis à la place juste devant la mienne, qui feignait de travailler sur son ordinateur portable et qui visionnait en réalité une vidéo porno. J’en surpris par hasard l’écho sur la vitre. J’avais tourné la tête pour surveiller le paysage et je ne fus pas déçu du voyage en découvrant la lune. L’apprenti pornographe perçut l’effet de ma surprise, satanée fenêtre où tout se reflète, et rabattit aussitôt l’écran de sa rêverie. Un petit bonhomme se lève toujours dix minutes avant l’heure pour gagner la tête du train et sortir parmi les premiers. Il n’est pas le seul saumon à pratiquer cette lente remontée à la gloire de la Déesse Ponctualité. Cela m’a toujours épaté. Quand je me retrouvais coincé sur le quai, dans un maelstrom d’humeurs et de déplacements incontrôlés, je ne pouvais m’empêcher de penser au petit bonhomme et de lui donner raison. Une foule de détails encore et de péripéties que plusieurs nuits de conte ne pourraient épuiser. C’est fou l’exubérance qui s’égrène en seulement 56 minutes. Le trajet Evreux-Paris a rapté avec régularité et insistance quantité de petites heures de ma vie, qui formeront bientôt dans ma mémoire un voyage unique et ininterrompu, telle une vie parallèle qui s’étendrait sur cinq longues années. Je la regarde aujourd’hui dans le ciel de mon passé comme une constellation pittoresque, merveille de contradictions, mais n’est-ce pas le lot de toute aventure humaine ?

Je sors sur la place des horloges, l’air pollué de la capitale me serre le thorax. Ma double vie ébroïcienne et parisienne prend fin, je vais me consacrer au seul voyage qui m’importe vraiment, la flânerie intérieure, la fréquentation des livres et le commerce avec les mots. Enfin, tant que le grand Cric me laissera quelque répit. Le roman partage avec le train la certitude de la butée, mais l’inconnu d’entre les lignes, l’imprévu de l’effeuillage, le rebondissement, le coup de théâtre fendent toujours l’épaisseur de la monotonie, qui fait d’un livre beaucoup plus qu’une succession de pages et d’une ligne de chemin de fer plus qu’un agrégat de gares. Pour peu que l’on accepte l’invitation du conducteur à cette translation déterminée d’un point à un autre, tout devient possible dans l’intervalle de temps qui nous sépare du mot fin. Et s’il m’est donné un jour de conclure un premier livre, j’ouvrirais alors les yeux sur d’autres commencements, je partirai, mais plus loin, toujours plus loin… Recommencer sans cesse le voyage.

Fin

7h46, le vendeur ambulant passe et peste contre mon cartable qui déborde un peu trop sur le couloir, bloquant la petite roue droite de son comptoir ambulant. Il lit dans mon regard surpris sa brusquerie non-commerciale en ce matin blême, se reprend et par effet de balancier, exagérément, me remercie de mon leste retrait. Replongé dans une légère somnolence, après avoir repoussé sur la tablette ma lecture en cours – les tribulations d’un photographe au pays du soleil levant – je songe à cet ersatz de voyage subi durant cinq ans. Deux heures de la porte de chez soi à celle du bureau, quatre heures en somme dans la journée. Comment font-ils tous pour supporter cela ? Et encore, il y a plus fort, les « Evreux-Paris » ne font que rejoindre dans leur folie douce ferroviaire les peuples cousins des « Bernay-Paris » ou des plus lointains, les « Caen-Paris », dormeurs du rail dont j’ai déjà parlé. Dans un rayon de plus de deux cent kilomètres autour de la capitale, une multitude d’envahisseurs serviles convergent ainsi pour avaler une pastille amère… Un travail que la longue agonie pour le rejoindre rend peu à peu aigris les plus toniques. 7H52, quand le contrôleur passe, il en prend souvent pour son grade, obligé de justifier les retards, d’accueillir un chapelet de doléances contre les fonctionnaires forcément bornés, et de servir une langue de bois sur un lit de sourire patient. Piques de part et d’autre. Fierté des picadors, quand l’uniforme a déserté le wagon, d’avoir joué un bon tour. Toute une vie passe sur les traverses. Je pense à ce cours de physique en première qui aboutissait à cette conclusion désarmante que, sur le plan des forces, la somme était nulle si l’on repassait par le point de départ, que l’on montât un escalier ou que l’on revînt de Chine. Moi, je ne me suis guère déplacé dans ma vie. Mes deux voyages à l’étranger se perdent dans mes souvenirs comme deux morceaux perdus d’un puzzle abandonné. Avec Francis, l’ami de toujours ou presque, en Belgique d’abord pour une traversée à vélo, dont les deux faits marquants furent les clystères montrueux de la collection de son grand-père, ancien médecin de campagne, et ce fiacre qui surgit une nuit sur la petite place de Bruges où nous flânions, et qui nous transporta subitement dans un univers stendhalien. Ensuite, ce fut à Prague, reçus dans une famille adorable de militants de la première heure du mouvement de la Charte 77. La révolution de velours venait tout juste de renverser le régime. Un voile gris maintenait encore sur la ville le passé douloureux. Grises les mines de ceux qui n’y croyaient pas encore, grises les vitrines des magasins, grise la boîte de jeu que nous avions offerte pour l’anniversaire d’un des enfants… Et ce trou de chantier d’où sifflait une fuite de gaz, devant laquelle nous sommes passés tous les jours avant de visiter la ville, sans que jamais aucun service public n’intervînt. Cela provoqua de la part de notre hôte cette réplique unique : « Oh, cela est très communiste ! ». Nous n’avons plus que rarement l’occasion d’évoquer ces souvenirs de voyage qui nous font encore rire. Depuis, il en a tant vu au cours de ses missions humanitaires, de Géorgie en Afghanistan, essayant de recoller les morceaux du monde que les puissants brisent en jouant à leurs jeux de massacres.

Je pense à toutes ces errances qui peuplèrent mes rêveries. J’avais cru pourtant avoir l’étoffe d’un aventurier, mais que ramène-t-on finalement de ces révolutions autour du monde ? J’ai envié ces conquérants de l’inutile, ces mercenaires modernes de l’urgence humanitaire, tous ces baroudeurs poètes qui encombrent les bibliothèques. Leurs mots, leurs rêves enfièvrent toujours la même quête. Qui nous pousse vers l’inconnu sinon cet écho lointain de notre propre cri ? Ce moi multiple qui nous fait peur, qui nous inquiète, que l’on tint pour si médiocre au point que l’on fondât pour le grandir tant d’espoir dans une expansion géographique ? Cette identité que l’on cherche désespérément dans l’étranger et que par notre insatiable appétit on risque de heurter, d’absorber ou de tuer ? Qu’y a-t-il de commun finalement entre un Kérouak, un Céline et un Jules Verne ? Cet appel en nous, cette énigme insoluble de l’âme humaine ? Kérouac sillonne l’Amérique d’Est en Ouest en sifflant son carpe diem, Céline remue désemparé la boue de l’humanité, Verne porte son regard sur le monde sans bouger de son bureau, ou presque. Chacun à sa manière pose la seule question qui vaille : qu’est-ce que l’humanité, quel est ce cri qui hurle « Qui ? » en nous ? Qui nous a mis ces désirs si puissants en omettant de nous confier un corps, des forces et surtout un esprit à leur mesure ? Qui vit ? Qui aime ? Qui s’épuise en chantant l’inconcevable effroi que murmure au plus profond de nous mêmes notre singulière destinée ? Je n’ai jamais voyagé dans mes rêves que pour user, à défaut de le dénouer, ce mystère qui double ma vie et l’intranquillise.

A suivre...

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Tout déplacement est vécu comme un exil même s’il est volontaire. L’homo tripaliens, en transhumance quotidienne vers son lieu de travail, n’a de cesse de recréer dans l’espace qui le transporte le cocon de son intimité. Sur un sol instable, il est vital de redéposer le sédiment de notre culture, comme un matelas de sécurité. C’est le masque de la nuit, le petit coussin, son corps recroquevillé autour du sac à main, les yeux fermés jusqu’à Paris. C’est le travail qui n’attend pas et qu’il faut avancer coûte que coûte. La machine infernale nous absorbe avec nos grandeurs et nos petites manies, nos peines et nos joies, nos espérances et nos renoncements, nos désirs d’ailleurs, nos quêtes d’infinis, où divague notre aspiration à en finir avec cette hypocrisie productiviste. L’attente de l’écho, ne serait-ce que la vibration infime de notre existence. L’Evreux-Paris est une allégorie de l’époque moderne qui cherche, dans les recoins les plus hasardeux de notre condition, à remettre de l’humanité, là où la fuite en avant nous entraîne vers ce qui la congédie. Cette vermine est sans arrêt jusqu’à Paris Saint-Lazare, mais dans ses entrailles c’est toute une vie qui prend au passage des options sur le plaisir de savourer l’instant.

7h31, dans le mythique train devenu cette navrante navette, quelques malheureux arpentent encore les allées des compartiments. Les paquets anonymes qui usaient l’attente quelques minutes plus tôt, fulminent maintenant, qui contre son chef pour la « crasse » qu’il lui a fait subir la veille, qui contre le temps, qui contre les voyous qui fracturent les portières des voitures stationnées dans le parking près de la gare. Qui est coupable ? Qui ? Cet autre nom de Dieu, un dieu de carnaval qu’il nous plaît de brûler aussi souvent que possible pour nous défouler… Ces ritournelles d’aigreur dues au lever matinal s’évanouissent cependant lorsque se recomposent les petites familles opportunes. J’aurais aimé leur demander comment tout cela avait commencé. Il me semble que pour certains l’aventure se perpétue déjà depuis des années voire plus d’une décennie. Ils se cherchent du regard ou se pointent aux rendez-vous. Le premier qui arrive réserve la place de 4 sièges en vis-à-vis, parfois la double 4, troisième rame en partant de la fin. Quelques minutes après le départ, au grand dam des voisins qui comptaient rattraper une heure de sommeil réparateur, on entend le murmure grandissant des joueurs de tarot. C’est fascinant de les voir refaire, comme le comédien abonné à une pièce de théâtre unique, la scène du jeu de cartes, tous les matins et souvent tous les soirs. A toute vitesse, ils enchaînent les stratégies, chaque partie étant suivie d’une sorte de colloque savant sur les écarts de l’un à une certaine doctrine, sur le non respect de l’autre à un principe élémentaire, l’expérimenté se plaisant à rappeler l’héritage des standards, comme aux échecs. La bataille de discours autant que de cartes pourrait à la longue devenir ennuyeuse à mourir, et pourtant cette scène protéenne se reproduit à l’infini sans jamais se ressembler. Moi qui n’y goûte guère en tant que joueur, je fus un spectateur enthousiaste, guettant les grains de rage d’un partenaire furieux de la garde manquée de son acolyte, les éclats de rire de la troupe qui jubile de cet échange de mains, laissant les observateurs profanes incrédules et sans voix. Lorsqu’un néophyte s’y frotte, l’initiation est rude mais il se trouve toujours un ancien, protecteur, qui va redoubler de pédagogie. Alors, je tends l’oreille et à la longue, je sens que je pourrais un jour me lancer.

En réalité, cette fraternité d’accoudoir, qui anime les wagons à demi ensommeillés, sont des cercles tout aussi réjouissants qu’inaccessibles. Leur franche camaraderie est un monde qui éloigne l’entourage automatiquement placé dans la peau du témoin attendri. Car il ne se joue pas qu’une partie de tarot dans cette confrérie-là. Le double 4 est surtout le lieu des connivences. A cheval sur un paradoxe curieux, à l’extérieur du cercle, nous ressentons comme une gêne de voyeurs, à l’intérieur, on affecte des gestes ostensibles, on élève la voix à un volume sonore qui permettra à la cantonade d’apprécier combien ces gens-là s’entendent à merveille et sont heureux ensemble. On expose souvent les tracas du boulot, la collègue qui a dit ceci et qui a fait cela, ce qu’on lui a répondu, la belle répartie-là, tous ces beaux mensonges, tout ce qu’on aimerait être, tout ce qu’on aimerait dire… Et que l’oreille complaisante accueille avec des Ah ! Et des Oh ! Et qui surenchérit, et qui approuve ou encourage. Toute cette bonne amitié qui n’est pas dupe, mais il sera bien temps plus tard de dire les quatre vérités salutaires, pour le moment c’est le temps d’écouter.

Il y a cette femme qui sort tout à trac de son sac à main, dont on ne soupçonnait pas tant de profondeur, huit coupes de champagne en kit, que les sept voisins s’empressent de monter en un tour de main. Sortent du même sac deux petites bouteilles et des petits gâteaux… Tout cela pour fêter l’anniversaire de l’étonné qui en rougit ou bien la naissance du petit fils de celle qui en parle depuis bientôt trois mois tous les jours, ou simplement pour rire. De temps en temps, des croissants viennent améliorer l’heure ordinaire du thermos de café pour un joyeux breakfast circulant. J’y reconnais les accents et les émotions des agapes enfantines entre copains, ces instants volés aux adultes, qui valent tous les lifting. J’envie cette communion de l’amitié. Je comprends qu’après dix années à crayonner le territoire entre domicile et boulot, on ait besoin de se raccrocher à la convivialité des compagnons de galère. Qu’ai-je donc de commun avec eux ? Sur le fond sonore de leur joyeuse assemblée, je rêve d’une autre vie, d’un autre voyage, le nez collé au carreau.

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Fenêtres (8)

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Dissimulé sous une passerelle de planches ajourées, aux abords de je ne sais quelle rivière microscopique, affluent minable de quelque fleuve inconnu (le Mississippi est loin), je me recroqueville. Loin du monde qui vient vers moi. Je n’ai pas le cœur d’en arriver là. Aucun désir de regarder ma vie – celle d’ici je veux dire – se dissoudre. Si le Vermont est le vestibule de la Nouvelle-Angleterre, eh bien, il est un peu aussi l’antichambre de mon passé ! Je regarde l’eau s’écouler paisiblement sous mes yeux brumeux – moins froide que celle du Colorado, moins frétillante que celle des torrents du parc des North Cascades, moins tourmentée, bien sûr, que celle se fracassant sur les récifs de Neah Bay. L’envie monte, l’envie d’y plonger pour disparaître. Louise était alors triste et perplexe. Quand j’y repense aujourd’hui, son départ anticipé m’apparaît comme une lointaine conséquence de cette journée américaine – l’une des dernières – funeste et sans grandeur.

* * *

Le pavé fait un simple quadrillage brun clair. Avant la fenêtre, quoiqu’assez élégant, il apparaissait souvent sombre et austère. Désormais, je l’arpente sous la lumière, du bureau à la cuisine (pour y déjeuner, y prendre un verre d’eau, y chaparder un morceau de pain, un yaourt, un fruit…), de la cuisine au salon (un disque, un magazine, ma guitare, allumer la radio, une petite pause tout simplement), du salon à la chambre (un peu de linge à ranger, une fenêtre à refermer, un livre à récupérer), de la chambre au bureau (le travail, paraît-il). Mes pas laissent des traces fugaces sur le carrelage faites de poussières et de traînées blanchâtres, qui esquissent des diagonales un peu courbées reliant les points cardinaux de mon existence réputée paisible. Quand Louise et les enfants étaient encore là, j’aimais en savourer le rythme imperturbable. Car, chaque soir, la solitude monacale trouvait sa fin dans le retour des membres de ma famille dispersés aux quatre vents depuis le matin. Aujourd’hui, je ne sais plus.

* * *

C’est pour ça que je considère aujourd’hui que le Vermont a dessiné comme un trait d’union dans ma vie. Comme ces ponts couverts, grosses baraques de bois assez massives qui enjambent de petits cours d’eau aux reflets champêtres, dont il est le lieu de villégiature privilégié. Nous prenons des photos, un homme nous hèle et nous explique. Les mots s’entrechoquent, je n’en ai gardé qu’un confus souvenir : bridges, river, winter, risk of ice… You know, I’m not listening to you, man ! I am leaving soon !

* * *

Later on, SHE left her home and the one she used to cherish.

* * *

Sur le frigo de la cuisine (un yaourt), quelques magnets sont encore en place. La photo d’un pont couvert, grosse baraque de bois assez massive, décore l’une d’elles. La légende ne laisse planer aucun doute : Bennington. Une tonne bénigne, une tonne de souvenirs et quelques paillettes d’une solitude de plomb.

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Fenêtres (7)

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C’est Louise qui avait souhaité cette fenêtre. Et, à vrai dire, c’est elle qui avait tout fait (fait les démarches, les devis, les photos et les demandes pour la mairie, bref tout ce qu’on doit faire quand on décide de percer un gros trou dans le mur de sa maison afin d’y faire entrer un peu de soleil…). C’est elle qui avait insisté, c’est elle qui y tenait parce qu’elle n’en pouvait plus de ce salon si terne, de cette paroi si blanche, sans ouverture, qui nous obstruait la vue sur le jardin et qui nous privait de toute perspective sur le monde. Moi, je m’en fichais. Oui, je disais que je m’en fichais.

* * *

Elles étaient tellement étranges ces visites faites à mi-voix. Courir partout, répondre à chacun, faire toutes les démarches qu’il y avait à faire (laver un peu de linge, faire quelques courses, s’occuper des enfants bien sûr, gérer les papiers, aller aux différents rendez-vous dans le cadre médical, scolaire, associatif, et travailler aussi un peu…) et toujours finalement revenir à cet hôpital gigantesque pour prendre des nouvelles de mon cœur. Ou plutôt du sien.

Les visites étaient pourtant si douces ! En fait, ce que je n’aimais pas c’était le trajet du parking de l’hôpital à la chambre, j’avais peur d’y faire de mauvaises rencontres. Je craignais d’y percuter des monstres ou des fantômes, des silhouettes décharnées,

* * *

Mojave Desert : Joshua treeLes arbres du Joshua, enfoncés dans le sable et battus par le vent poussiéreux, forment comme une armée de géants crucifiés. Leurs silhouettes décharnées évoquent celles des chênes effeuillés au milieu de l’hiver normand ; à ceci près que, dans le désert, les arbres semblent avancer vers vous alors que les chênes de Normandie présentent une forme d’immobilité glacée. Ils ont quelque chose d’un peu menaçant ou peut-être est-ce une forme de bienveillance un peu pataude. Quelques rochers monumentaux complètent le décor et quelques lézards faméliques l’animent parfois. Il n’y a pas si long du parking au sommet de la colline pierreuse mais la balade est éprouvante. On est un peu au sud de la vallée de la mort et il fait très chaud. Pourtant, hier soir, il a neigé et nous avons opté pour une chambre de motel parfaitement miteuse. Au terme de la promenade, on domine les environs. Étrangement, on se sent à la fois  appartenir au monde et loin de lui. Le ciel, le sable et les rochers. Ni maison, ni fenêtres. Ni fleurs, ni couronnes.

* * *

vagues reflets de moi-même… Mais une fois dans l’alcôve que constituait sa chambre tout au bout et tout en haut de l’immense bâtiment, quelle étrange sérénité ! Quel formidable cocon à l’abri de la fureur du monde où les bruits n’arrivaient qu’étouffés !

* * *

Aujourd’hui c’est moi qui profite de la lumière qui éclate dès le matin dans le salon. C’est moi qui suis content d’avoir un peu de soleil dans ce coin de la maison que j’occupe presque en permanence. C’est moi qui profite de la grande fenêtre blanche, maintenant que Louise n’est plus là.

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Le bibliothécaire (4)

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– Putain !

Cette fois, aucune Mémé ne peut trouver à redire aux jurons malséants de Jean. Et, ce n’est pas moi qui vais lui en faire le reproche… putain, il a raison. Cette salle n’est pas vide comme nous pouvions nous y attendre. Les quatre murs sont couverts de rayonnages sur environ deux mètres de hauteur. Seule la première largeur est en partie occupée, 200 ou 300 bouquins tout au plus.

– J’avoue que vous m’en avez bouché un coin de découvrir mon stratagème, je pensais que vous dormiez la plupart du temps…

– Ce sont nos anciens rayonnages, je croyais qu’ils étaient partis dans les annexes.

– Pas tous, mon cœur. Ça vous épate, hein ! Vous m’avez toujours prise pour une harpie sans vision. Je crois que vous allez déchanter.

– C’est n’importe quoi ton truc, dis-je en m’approchant de la lettre B où je retrouvais mes Borges. Tu veux protéger quoi, les livres ? Tu ne fais que dérober des exemplaires…

– Non, mon p’tit bonhomme, je sauve ce qu’il restera de notre culture quand les crétins auront détruit tout le reste. T’es bien trop naïf pour t’apercevoir de ce qui se trame dans les grosses têtes qui nous dirigent. Le principe économique a pris le pas sur tout : la politique, la culture et la réalité toute entière, tout, tout. Le livre pour eux devient un produit gênant, qui prend de la place et qui coûte cher. Alors le numérique devient le salut universel, le nouveau Graal qui prend un million de fois moins de place que le livre papier. Toi qui vénères Borges, tu ne vois pas que le livre de sable est en train de tomber en poussière !

Je ne peux pas m’empêcher de penser que dans tout son galimatias, elle pointe quelque chose de vital. Je sens Jean effrayé et silencieux, et pour la première fois, depuis qu’elle nous a enfermés, une forme de danger.

– Où es-tu allée chercher des infos pareilles ? Tu connais notre directrice et son attachement au livre, elle ne permettrait pas cette destruction.

– Tu crois ça, elle qui est à genoux devant la hiérarchie, les médailles et les diplômes de ses supérieurs hiérarchiques ? Si les gestionnaires décident, elle sera comme toujours, le doigt sur la couture du pantalon.

– Coco, c’est pas sérieux, tout ce que tu arrives à faire c’est de priver nos abonnés d’un certain nombre de titres de notre catalogue. Le jour où tu auras fait riper toute la bibliothèque ici, ces livres existeront toujours quelque part et surtout en version numérique. Si notre métier a un sens, c’est celui d’inviter nos usagers à lire, la lecture Coco, dans les livres c’est ça qui important, pas le papier, ni le cuir.

– T’es bien comme la chanson toi, toujours près à retourner ta veste du bon côté. Je vous montre la lumière et vous, vous… ! Vous savez ce que vous allez faire, petites curieuses ? (« Petites curieuses » ? j’avais déjà entendu ça quelque part… qu’est-ce qui lui prenait ? Et toujours cette manie de mettre les mots au féminin.)

– Coco, tu sais bien que ça ne se passera pas comme ça. Aux States, on ne sait jamais de quoi ils sont capables, mais ici on sait ce que c’est que la mémoire universelle, l’objet-livre restera pour la maintenir à jamais dans l’esprit des hommes, même quand ils ne liront plus que sur des tablettes numériques, si ce temps-là arrive un jour.

Je ne sais pas ce qui me prenait d’adopter ce ton lyrique, peut-être l’urgence de prononcer quelques mots avant de mourir, je pense aux mots de Borges, « je crois que la lecture est une forme du bonheur », mais non, nous n’allons pas mourir, je délire…

– J’ai comme l’impression que tu vas nous le dire, s’esclaffe Jean qui s’est tu jusque là.

– T’as peur Jean ? Il a peur le guignol ! J’aurais pas perdu ma journée finalement. Mais non, mon gars, t’es pas à Auschwitz, je ne vais pas ouvrir le gaz !

– Là, tu pousses un peu Co…

– Stop ! Y a plus de Coco qui tienne, on dit Madame Denbar et vous, je vais vous appeler mes petites arpettes, ou mieux mes petites bonobos. Je commence à avoir du mal toute seule à accomplir ma mission.

– Ta mission, tu peux te la foutre au cul, ma vieille !

Jean n’a plus aucune raison de se gêner et moi, j’ai comme un doute sur la fin de cette histoire.

– Bon, ça suffit ton cinoche, dès que nous serons sortis, nous proposerons à Marie-Jeanne de venir jeter un coup d’œil sur ton arrière cuisine.

– Oui, faites-ça, visez un peu d’où vient ma voix. C’est une webcam qui fait micro et haut parleur, de la techno japonaise aux p’tits oignons. Ouais, j’ai maintenant de jolies photos de mes acolytes, que dis-je mes acolytes, mais je ne vois qu’eux sur la photo ! De belles gueules de malfaiteurs qui se cachaient sous une couverture de tire-au-cul. C’est la providence qui vous envoie… vous allez moisir dans votre enfer, mes p’tits étourdis ! Vous allez enfin vraiment comprendre ce que vous foutez ici…

En entendant ces dernières phrases, je ressens comme un coup en pleine tête. Et pour couronner le tout, elle assène :

– Maintenant, vous allez devoir vous remuer le train pour bibi, comme de vrais petits bibliothécaires !

Fin

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S’il vous arrive un jour de migrer vers Paris à l’heure matutinale, évitez le wagon des dormeurs, en provenance de Caen, deux voitures avant la queue du train. Ce n’est pas un compartiment, c’est une institution ! Toutes les lumières sont éteintes, les rideaux tirés, une atmosphère qu’accentuera la saison hivernale. Renoncez au geste incongru de rétablir les plafonniers, deux douzaines de paires d’yeux, allumés de fureur, vous enjoindraient de faire machine arrière. Même le contrôleur ne s’y risque qu’en cas de force majeure… Il ne faut pas espérer trouver un siège libre dans cette place forte. Chaque dignitaire redouble d’ingéniosité pour dissuader le voyageur errant de lorgner sur une place adjacente. On s’en voudrait de déranger un masque de nuit posé sur des yeux charmants, que l’on ne pourra surprendre qu’aux brefs instants de l’arrivée parisienne. Le raffinement féminin pousse jusqu’à prévoir un petit coussin logé dans un coin du sac, un appui douillet à la joue qui en imprimera les arabesques. Des escarpins parfois sortent du même sac pour se substituer aux chaussures de ville et témoignent d’un respect inattendu pour le travail des femmes de ménages.

Malgré tout, les dormeurs n’ont rien inventé : s’étaler de tout son long sur les deux places est un stratagème à la portée de tout le monde dans n’importe quel compartiment. J’ai vu un homme bien bâti, qu’on ne soupçonnerait pas de manquer de détermination, jeter l’éponge face à un jeune blanc-bec qu’il a bien essayé 5 ou 6 fois de relever, afin d’en circonscrire le corps inerte dans les limites du siège côté fenêtre. Chaque fois qu’il parvenait à décoller le buste gémissant du sans-gêne et tentait dans l’instant de négocier un retournement du bassin pour s’installer sur la place libérée, l’anguille réussissait à se lover à nouveau empêchant tout voisinage. Un sketch à la Buster Keaton ! Nous étions plusieurs à regarder la scène, en soutenant le malchanceux de nos commentaires acerbes, sans qu’aucun d’entre nous ne songe à lui prêter main forte. Le moribond n’avait d’autres arguments que son inertie et quelques borborygmes d’où surnageaient des « Allez voir ailleurs… J’étais là le premier… ».

Sans aller jusqu’à ces extrémités, nous avons tous développé l’art de préserver notre espace d’intimité en annexant la place voisine. Que l’on pose négligemment la serviette à côté ou que l’on construise un savant empilage d’attaché-case, de manteau et de baise-en-ville, il s’agit toujours de montrer au candidat potentiel qu’il est un intrus. Hors de sa maison, l’humain tente de rétablir son espace vital, l’autre apparaît donc fatalement comme un concurrent, sauf s’il appartient à un cercle de connaissance. Il m’est arrivé moi-même de recréer ma bulle par des constructions attenantes hautement dissuasives, mais je m’astreignais par esprit de résistance à laisser tout bonnement libre le siège que je n’avais aucune raison de considérer comme ma propriété. L’étranger a sa place, telle était ma devise. Un héroïsme de pacotille, je n’ai jamais eu à affronter le grand fauve, ni les grands sommets, encore moins la face édentée d’un sauvage mal intentionné, non rien de tout cela, seulement une mauvaise posture que je prends un malin plaisir à vous conter.

Un de ces matins où la SNCF nous présentait un train tronqué, avec deux voitures de moins que la rame réglementaire, qui en compte neuf, tous les wagons étaient bondés. Les paquets de voyageurs avaient déjà disparu à l’intérieur quand je suis arrivé sur le quai. Une première fois, j’essuyai l’argument classique ,« j’attends quelqu’un », la seconde, l’absence la plus totale d’argument, « elle est prise » s’interposa sèche et sans appel. Deuxième wagon et nouvelle série de phrases toutes faites : « c’est déjà réservé », « vous n’avez pas trouvé ailleurs ? ». Un homme d’affaire avait déjà sorti son portable et pianotait un compte rendu plus important que les desiderata d’un usager lambda contraint à la station debout. Un monceau de documents étaient déjà étalés sur la tablette de la place inoccupée… Pas le courage, pas ce matin. Va pour cette fois, l’homme d’affaire ! Mais c’était juré, c’était bien la dernière : dans le wagon suivant, la première place libre serait pour moi.

Je repérai donc tout de suite un siège qu’une jeune femme avait laissé inoccupé, par inadvertance ou par naïveté. J’allais profiter de l’aubaine quand un filet de voix sortant d’une bouche délicate m’envoya une supplique : « vous ne pouvez pas en chercher une autre plus loin, s’il vous plait ? ». Je devais avoir mal entendu ou ne voulais plus entendre. Devant mon silence incompréhensif, elle répéta « s’il vous plaît, allez voir ailleurs, je vous le demande gentiment ». Pas loin d’un agacement en phase terminale, je décidai en moi-même, bien désolé pour ce petit brin de femme, que ce serait elle qui devrait subir aujourd’hui le côté déterminé de ma personnalité. En prenant soin de lui expliquer mes tentatives infructueuses des deux dernières voitures, je lui demandai, avec une pointe d’ironie, que j’essayai en vain d’atténuer au dernier moment : « avez-vous payé double tarif pour désirer occuper ces deux places, auquel cas je me retirerais sur le champ !  ». Cette tirade reçut une sentence aussi brève que directe : « et en plus, je suis tombée sur un con ! ». « Si cela peux vous faire plaisir », ai-je conclu cet échange cordial en m’asseyant à ses côtés. J’ai bien senti un climat électrique sur ma gauche tout au long de la traversée de deux départements, mais j’étais plongé dans le chef d’oeuvre de Kerouac, qui me vaccinait contre toute inimitié provisoire.

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