Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

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C’est le milieu de la matinée, j’appuie mon front sur le carreau de la fenêtre, ma tête fait un bruit sourd en heurtant la surface vitrée. Dans le jardin, une gelée blanche a recouvert la pelouse qui, faute d’un entretien régulier, fait d’affreuses touffes par endroits. La fine couche de givre fige ensemble les feuilles mortes et trempées qui sont tombées des arbres – châtaigniers, chênes et bouleaux – ces dernières semaines. Ces arbres, des essences typiques, je crois, des forêts normandes, peuplent notre petite propriété : fin novembre, ils sont magnifiques avec leur silhouette décharnée et immobile, sculptée dans la lumière glacée. Mais je les préfère quand même en été : tout chargés de feuilles et d’oiseaux, bruissant dans le vent. Une sorte de pivert rouge et jaune (dont je ne connais pas le nom, je ne connais que quelques noms d’oiseaux d’Amérique – Birds of America… je me souviens de ce gros pivert à tête rouge, sur Tiger Mountain, qu’on voyait voler d’arbre en arbre : pileated woodpecker) passe en fendant l’air froid du matin… un oiseau resté là, qui n’a pas émigré… qui n’a pas voulu partir. Peut-être que ce genre d’oiseaux n’émigre jamais, peut-être qu’il n’a pas fait assez froid. Après avoir brutalement traversé mon champ de vision de gauche à droite suivant une trajectoire horizontale, il est reparti comme une comète à la verticale, vers les nuages.

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Dans le ciel, ils dessinent des archipels cotonneux qui s’effilochent en laissant percer quelques miettes de bleu. Par le hublot sur lequel je colle mon visage, j’aperçois, à travers les lambeaux de blanc, la terre, très loin en-dessous. Avec une sorte de curiosité avide un peu niaise, je scrute ce paysage vu d’en haut, ce monde mis à plat, puzzle de figures géométriques qui apparaît par intermittence, au hasard des béances ménagées par la couche nuageuse : les champs, immenses rectangles verts, jaunes et marron qui s’encastrent les uns dans les autres avec une espèce de « rigoureuse harmonie » ; les routes, courbes, segments ou droites noirs qui s’étirent en serpentant autour de blocs rocheux et en jouant des obstacles offerts par le relief ; quelques villes composées d’agrégats de petits cubes aux toits rouges, parfois organisées en des quadrillages monotones et austères ; et une multitude de piscines bien sûr, petits ovales bleu vif qui font comme des pastilles lumineuses criblant la surface terrestre, désertique et poussiéreuse du Nord de la Californie. Plus tard, les nuages se font plus rares, il devient plus facile d’observer la terre. Je devine que nous survolons désormais l’Oregon, la croûte terrestre paraît moins sèche. Et, tout à coup, j’aperçois le cratère. Il dessine un disque bleu quasi-parfait au cœur d’un relief montagneux couvert de forêts. Pas tout à fait en son centre, une petite île boisée, on la discerne à peine, l’avion est un peu haut…

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Dans le ciel, un avion passe et croise la trajectoire de l’oiseau redescendu vers le sol. Je relève la tête. Le trapèze lumineux a définitivement disparu, le soleil a tourné derrière la maison. Il fait encore clair dans le salon – la fenêtre remplit sa fonction – mais la chaleur du soleil est perdue. Je me rassois dans le fauteuil qui tourne le dos au jardin.

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La fenêtre découpe un rectangle vert – presque un carré, à vrai dire – dans le mur de la maison. Avec son cadre de bois blanc, elle ressemble un peu à un monumental tableau d’art contemporain (Composition champêtre n°19…). Chaque matin, le soleil ascendant vient projeter une sorte de trapèze pâle et lumineux sur les pavés brun sombre du salon. Puis, à la faveur de la rotation de la planète, le polygone traverse lentement la pièce en se déformant, glisse sur le canapé et s’échoue finalement sur la grande feuille cartonnée punaisée au mur. Pendant un bref moment, les archipels imaginaires qui y sont esquissés au crayon sont alors illuminés – comme brusquement jetés sous les feux de la rampe. Par la porte de mon bureau laissée ouverte, j’assiste à cette lente translation lumineuse : j’observe la scène.

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J’étais là quand le mur intérieur a été percé (la paroi bétonnée extérieure avait été découpée dans un immense fracas les jours précédents). Il faut bien le dire, il y avait quelque chose d’un peu solennel dans cet épisode du chantier et, même si je ne les ai jamais regardées depuis, je n’ai pu m’empêcher de prendre quelques photographies. Le maçon y est allé par étapes successives. Il a d’abord scié un premier rectangle dans l’angle supérieur gauche de la future fenêtre et la lumière du soleil est entrée – c’était le matin. Il a ensuite poursuivi ses découpes en suivant le sens des aiguilles d’une montre.

Au deuxième rectangle, le mur était fendu d’une large meurtrière horizontale qui laissait entrevoir un morceau de ciel ainsi que les branches hautes du bosquet voisin. Au troisième rectangle, la béance a perdu de sa symétrie comme provisoirement déséquilibrée. Presque aussitôt cependant, la chute du quatrième morceau de placoplâtre a fait naître la fenêtre. Il y avait quelque chose d’un peu magique dans cette lumière libérée qui perçait brutalement l’obscurité de ce coin salon. Mais, je n’ai rien dit, j’ai gardé tout cela pour moi, évitant de me confier à l’homme qui avait opéré le prodige : je craignais simplement qu’il me prenne pour un fou.

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Ainsi, pour peu qu’on regarde de l’intérieur vers le jardin, cette grande fenêtre à châssis fixe – c’est une baie nous disent certains – découpe aujourd’hui un rectangle vert dans le mur de la maison. Des gouttes de pluie viennent s’y échouer souvent, mais le vent qui souffle inlassablement sur le plateau céréalier ne la fait pas vibrer. Je me lève, je sors du bureau, je joue quelques accords sur ma guitare désaccordée (il n’y pas d’amour heureux, je le savais, je le savais, quitte à vivre sous tes cieux). Et, parfois, par cette fenêtre qui ne s’ouvre pas, je passe… pour m’évader. Mes yeux se brouillent, je plonge dans le vert intense qui en déborde le cadre. La forêt est dense, là-bas, de l’autre côté de la vallée. Nous avons arrêté la voiture en bord de route pour prendre des photos de ce camaïeu de vert. A cheval sur la crête de la montagne, nous ne savons pas très bien si nous sommes en Caroline du Nord ou dans le Tennessee.

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C’est un peu comme ça qu’on pourrait résumer l’hypothèse de Bernard Victorri concernant la naissance de cette fabuleuse faculté humaine qu’est le langage… Dans une micro-conférence datant de janvier 2014 (Les Ernest15 minutes pour changer notre vision du monde), le linguiste-mathématicien explore L’origine du langage et propose une bien jolie explication de son « enracinement » originel (et de sa sophistication)… On voit mal comment notre petit Critoire pourrait rester indifférent à toute cette histoire !

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