Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

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Le bibliothécaire (4)

Lire le premier chapitre

– Putain !

Cette fois, aucune Mémé ne peut trouver à redire aux jurons malséants de Jean. Et, ce n’est pas moi qui vais lui en faire le reproche… putain, il a raison. Cette salle n’est pas vide comme nous pouvions nous y attendre. Les quatre murs sont couverts de rayonnages sur environ deux mètres de hauteur. Seule la première largeur est en partie occupée, 200 ou 300 bouquins tout au plus.

– J’avoue que vous m’en avez bouché un coin de découvrir mon stratagème, je pensais que vous dormiez la plupart du temps…

– Ce sont nos anciens rayonnages, je croyais qu’ils étaient partis dans les annexes.

– Pas tous, mon cœur. Ça vous épate, hein ! Vous m’avez toujours prise pour une harpie sans vision. Je crois que vous allez déchanter.

– C’est n’importe quoi ton truc, dis-je en m’approchant de la lettre B où je retrouvais mes Borges. Tu veux protéger quoi, les livres ? Tu ne fais que dérober des exemplaires…

– Non, mon p’tit bonhomme, je sauve ce qu’il restera de notre culture quand les crétins auront détruit tout le reste. T’es bien trop naïf pour t’apercevoir de ce qui se trame dans les grosses têtes qui nous dirigent. Le principe économique a pris le pas sur tout : la politique, la culture et la réalité toute entière, tout, tout. Le livre pour eux devient un produit gênant, qui prend de la place et qui coûte cher. Alors le numérique devient le salut universel, le nouveau Graal qui prend un million de fois moins de place que le livre papier. Toi qui vénères Borges, tu ne vois pas que le livre de sable est en train de tomber en poussière !

Je ne peux pas m’empêcher de penser que dans tout son galimatias, elle pointe quelque chose de vital. Je sens Jean effrayé et silencieux, et pour la première fois, depuis qu’elle nous a enfermés, une forme de danger.

– Où es-tu allée chercher des infos pareilles ? Tu connais notre directrice et son attachement au livre, elle ne permettrait pas cette destruction.

– Tu crois ça, elle qui est à genoux devant la hiérarchie, les médailles et les diplômes de ses supérieurs hiérarchiques ? Si les gestionnaires décident, elle sera comme toujours, le doigt sur la couture du pantalon.

– Coco, c’est pas sérieux, tout ce que tu arrives à faire c’est de priver nos abonnés d’un certain nombre de titres de notre catalogue. Le jour où tu auras fait riper toute la bibliothèque ici, ces livres existeront toujours quelque part et surtout en version numérique. Si notre métier a un sens, c’est celui d’inviter nos usagers à lire, la lecture Coco, dans les livres c’est ça qui important, pas le papier, ni le cuir.

– T’es bien comme la chanson toi, toujours près à retourner ta veste du bon côté. Je vous montre la lumière et vous, vous… ! Vous savez ce que vous allez faire, petites curieuses ? (« Petites curieuses » ? j’avais déjà entendu ça quelque part… qu’est-ce qui lui prenait ? Et toujours cette manie de mettre les mots au féminin.)

– Coco, tu sais bien que ça ne se passera pas comme ça. Aux States, on ne sait jamais de quoi ils sont capables, mais ici on sait ce que c’est que la mémoire universelle, l’objet-livre restera pour la maintenir à jamais dans l’esprit des hommes, même quand ils ne liront plus que sur des tablettes numériques, si ce temps-là arrive un jour.

Je ne sais pas ce qui me prenait d’adopter ce ton lyrique, peut-être l’urgence de prononcer quelques mots avant de mourir, je pense aux mots de Borges, « je crois que la lecture est une forme du bonheur », mais non, nous n’allons pas mourir, je délire…

– J’ai comme l’impression que tu vas nous le dire, s’esclaffe Jean qui s’est tu jusque là.

– T’as peur Jean ? Il a peur le guignol ! J’aurais pas perdu ma journée finalement. Mais non, mon gars, t’es pas à Auschwitz, je ne vais pas ouvrir le gaz !

– Là, tu pousses un peu Co…

– Stop ! Y a plus de Coco qui tienne, on dit Madame Denbar et vous, je vais vous appeler mes petites arpettes, ou mieux mes petites bonobos. Je commence à avoir du mal toute seule à accomplir ma mission.

– Ta mission, tu peux te la foutre au cul, ma vieille !

Jean n’a plus aucune raison de se gêner et moi, j’ai comme un doute sur la fin de cette histoire.

– Bon, ça suffit ton cinoche, dès que nous serons sortis, nous proposerons à Marie-Jeanne de venir jeter un coup d’œil sur ton arrière cuisine.

– Oui, faites-ça, visez un peu d’où vient ma voix. C’est une webcam qui fait micro et haut parleur, de la techno japonaise aux p’tits oignons. Ouais, j’ai maintenant de jolies photos de mes acolytes, que dis-je mes acolytes, mais je ne vois qu’eux sur la photo ! De belles gueules de malfaiteurs qui se cachaient sous une couverture de tire-au-cul. C’est la providence qui vous envoie… vous allez moisir dans votre enfer, mes p’tits étourdis ! Vous allez enfin vraiment comprendre ce que vous foutez ici…

En entendant ces dernières phrases, je ressens comme un coup en pleine tête. Et pour couronner le tout, elle assène :

– Maintenant, vous allez devoir vous remuer le train pour bibi, comme de vrais petits bibliothécaires !

Fin

Lire le premier épisode

Franchement, on doit avoir l’air malin. Tels deux héros enfantins d’un J’aime Lire intitulé Les bibliothécaires n’ont peur de rien, nous voilà partis en filature entre les rayonnages de la bibliothèque… à la recherche de quelques bouquins dérobés (Proust aurait été ravi : pour du temps de perdu, c’était du temps de perdu). Sous l’œil inquiet de quelques lecteurs atterrés, nous nous tapissons derrière les atlas et les livres de cuisine du monde pour épier celle qui, manifestement, joue, depuis plusieurs semaines au moins, la grande prêtresse des ouvrages en voie de disparition… A un moment, Jean me fait un clin d’œil et un geste du bras : oui, moi aussi, j’ai remarqué le paquet en papier kraft qu’elle tient contre son corps… (sans doute, quelques reliques supplémentaires à ajouter à sa collection).

Elle prend l’ascenseur et nous nous contentons (malins…), postés devant les portes de métal refermées, de scruter avec impatience le voyant indiquant le numéro des étages afin de savoir jusqu’où notre suspecte a décidé de descendre… De fait, elle prend le chemin des magasins patrimoniaux, niveau -2.

Quelques minutes plus tard, nous sommes nous-mêmes dans l’ascenseur, un peu mal à l’aise. Après une brève descente, nous débouchons dans les entrailles de la bibliothèque (un cachot littéraire, me dis-je en repensant furtivement à Tony Prout) et nous dirigeons vers une porte sur laquelle est scotchée une étiquette rouge, plastifiée et un peu abîmée : Alexandrie. La porte est entrebâillée, nous la poussons avec une sorte d’impatience un peu inquiète, sûrs d’y trouver quelque princesse égorgée par Barbe Bleue. Personne. Elle n’est pas là ? Jean et moi nous regardons en commençant à nous demander si nous n’avons pas suivi une fausse piste… Après tout, tout paraît parfaitement normal. Peut-être à un détail près. La voleuse de bouquins ne semble pas être là où on l’attendait. C’est alors que la porte claque violemment et qu’on entend une voix forte nous interpeller :

– Qu’est-ce que vous foutez là ? (C’était bien sa voix. La folle, la divinité du parchemin.)

Je répondrais bien que c’est cette même question que je me pose depuis déjà plusieurs semaines à l’issue de rêves abracadabrantesques… mais cette prise de parole ne serait pas très appropriée à la circonstance.

– Putain, elle nous a enfermés… (C’est Jean, évidemment.)

– Tu pues du cul !

– Comme tout le monde, ouais je sais, tu nous l’as déjà faite celle-là, Coco.

– Sûr darling… sauf qu’en ce moment, c’est toi qui as l’air d’un con.

– Si je suis de trop, je veux bien m’en aller, souffle Jean.

– Bien joué vieux singe mais tu t’en tireras pas comme ça. Vous avez fait une belle connerie en abandonnant votre paresse naturelle.

La voix vient d’en haut, comme si un haut-parleur, fixé au plafond, nous douchait d’une voix criarde. Ce n’est qu’une supposition car nous sommes plongés dans un noir complet, Jean et moi, presque collés l’un à l’autre, comme pour se rassurer (c’était ça le détail…).

– Allez, arrête tes conneries Coco, lance enfin mon compagnon de misère.

– Vous ne pouvez pas me voir mais moi si, avec ma caméra infrarouge, et ça vaut le détour mes agneaux. Je n’ai pas chômé toutes ces dernières années pendant que vous tiriez au flanc. Vous vous souvenez quand même des histoires de champignons ?

– Heu oui, enfin, je croyais que… ça n’avait pas été résolu ?

– Oui, mon p’tit chéri, mais dans la salle Alexandrie, c’était moi qui faisais les prélèvements et je ne sais pas pourquoi le champignon s’est incrusté, uniquement dans cette salle. Le chef en a eu le tournis. En même temps, avec le nombre de casseroles qu’il se traînait, il n’avait pas trop le temps d’y regarder de plus près. Quand il est parti à la retraite, le nouveau avait d’autres chats à fouetter et ma bibliothèque d’Alexandrie a été oubliée. J’en ai profité pour demander aux ouvriers qui s’occupaient des finitions de m’accorder quelques aménagements supplémentaires. Vous voulez voir, allez hop lumière, admirez un peu ça !

A suivre...

Lire le premier épisode

Paradoxalement, le mystère s’éclaircit un peu : Lovecraft a vécu à Providence, Rhode Island. Toute la question est maintenant de savoir si les bouquins de Proust ont également disparu (j’y verrais peut-être enfin un peu plus clair). Cette journée commence presque à m’amuser.

– Le temps perdu est toujours là, crie Jean.

– C’est une blague ?

– Non, la triste réalité, tout Proust est là intact, le voleur n’a aucun intérêt pour la grande littérature française.

– Tu ne vas pas me dire que tu l’as lu ?

– Non, mais c’est Proust quand même !

– Oui, tu as raison et il y a encore  quelques usagers qui l’empruntent.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Que Borges, Bioy Casares et Lovecraft ne font pas partie des stars dans le top 20 des prêts. On met donc plus de temps à s’apercevoir d’une disparition…

– Voler un exemplaire, passe encore, mais tous les titres d’un même auteur, je veux bien que notre portique d’alarme soit pourri mais quand…

– Qui a parlé des usagers, il me semble évident que si vol il y a, il ne peut être commis que par un collègue… Enfin, statistiquement plutôt « une » collègue…

– T’es malade ? Quel intérêt… ?

– Je ne sais pas. Tu peux sortir le listing des mises au pilon ?

– Seule Coco a les codes pour ça.

– Comme si cela t’arrêtait pour regarder ce que font les petits copains alors que t’as des piles de nouveautés qui attendent désespérément dans le foutoir qui te sert de bureau. Et n’oublie pas de piquer le planning dans celui de Lolo, on pourra voir qui était en service interne aux mêmes moments.

– Je fais comme si je n’avais pas entendu, je vais le craquer le nouveau code mais simple curiosité de ma part, trouduc.

Je regarde par dessus l’épaule de Jean pendant qu’il trifouille dans les entrailles insondables de notre système informatique – franchement je n’y comprends rien. Rien à tous ces codes informatiques alambiqués, rien à ces mystérieuses disparitions de romans étrangers, rien à ces rêves étranges et pénétrants qui hantent mes nuits. Et le pire c’est que l’addition de tous ces riens ne semblent même pas faire quelque chose : je ne vois aucun lien, n’identifie aucun fil conducteur… Au final, rien ne fait sens.

Je n’arrive même pas à décider si tout cela m’effraie, m’amuse ou m’ennuie seulement. Les rêves, sûr qu’ils commencent à me peser. S’extraire quotidiennement de son lit, tout gluant de sueur, avec la même question existentielle en guise de réveil-matin, ça devient vite un peu fatigant. Pour les disparitions de bouquins, ça m’amuserait plutôt, un peu comme on s’amuse à comprendre l’intrigue d’un roman policier… mais il ne s’agit pas de dénoncer qui que ce soit… si des collègues sont fans de certains livres au point de les dérober à notre mission de lecture publique, ça ne me pose pas de problèmes particuliers : ça fera quelques livres de sauvés de l’indifférence générale et de la ferveur technoïde de ces vingt dernières années !

– Putain ! Regarde ! Mais regarde, putain ! (Cette nouvelle jeannerie semble avoir décidé les deux mamies à se plaindre, d’une manière ou d’une autre, à la hiérarchie… une chance pour Jean, la hiérarchie est en réunion.) Eh, tu m’écoutes ? Regarde un peu ça, bordel de merde ! (De nouveau, la chance : les deux mamies se sont volatilisées.)

Je regarde donc l’écran que Jean vient de tourner vers moi.

– T’es gentil Jean mais tu peux décrypter, tu sais moi les machines…

– On va pouvoir t’encadrer, des dinosaures comme toi, y en a plus beaucoup à faire des œufs. C’est un peu plus tordu que la mise au pilon, tu vois. Les livres sont d’abord passés sur la carte animation, et ensuite ils ont disparu. Il n’apparaissent plus nulle part, sauf que le même jour on a fait sortir de la base les mêmes titres pour les placer dans un export-dépôt pour une association conventionnée. Le hic, c’est que « Bibliothèque Alexandrie », ça n’existe pas par chez nous.

– Tu penses que c’est une fausse…

– Ouais, et la vrai folle, tu la connais, regarde qui a passé les prêts sur la carte animation.

– Merde !

– Ensuite, de la carte animation à laquelle tout le monde a accès ou presque, le dépôt est quasi anonyme, futé.

– Mais qu’est-ce qu’elle va en foutre de sa bibliothèque de l’ombre ?

– Si tu venais aux réunions, tu saurais que parmi les collègues les plus véhéments contre le projet de numérisation, il y a notre adoratrice des papyrus. Elle a même brandi une étude américaine qu’elle est allée chercher on ne sait où sur Internet et qui préconisait là-bas une numérisation à grande échelle des livres contemporains pour réduire les frais de stockage, suivie d’une destruction de ces documents, tout en multipliant les surfaces de consultation virtuelle. Elle hurlait en proférant des menaces hystériques, si notre bibliothèque choisissait de mettre le doigt dans un tel engrenage !

– Tu crois qu’elle se serait mis dans l’idée de…

– Je ne sais pas… Mais « Alexandrie », ça ne te dit rien.

– Merde ! nos magasins patrimoniaux qui ont tous des noms de bibliothèques anciennes !

– Vite, éteins l’écran, regarde qui passe par là, elle a rien à y foutre en plus. Viens, suivons-là !

Lire le troisième épisode

– T’es nouveau, toi ?

– Sûr Darling, et j’ai des couilles en or aussi, je moisis ici depuis plus de 3 ans pov nase !

– Désolé.

– Tu te branlais pendant les promenades ou quoi ?

– Non, non, seulement je passe plus de temps à l’infirmerie que dans ma cellule. Et toi, t’es le nouveau bibliothécaire ?

– Je préfère être là que de me faire enfiler par Tony Prout.

– Toi aussi, t’y es passé ?…

– Tout le monde y passe. Et les gardiens, ça les arrange, ça leur fait du boulot en moins de nous traiter comme un ramassis de bonobos. Les enculades, c’est bon pour apaiser les plus agités, après ils n’ont plus qu’à ramasser les crottes à la petite cuillère.

– T’es con toi, s’ils t’entendaient… Tous cas, c’est une sacrée merde ce type, hein ! Son vrai nom tu le connais ?

– Providence.

– Quoi ?

– C’est son nom, Providence, ça fait cul-cul hein ! Toutes façons, autant l’appeler Prout.

– T’as pris pour quoi, au fait ?

– Ah, petite curieuse, t’appuies sur la pédale mais t’es pas sûr de finir le tour… Crois-moi ou pas, mais chaque matin je me pose la même question : qu’est-ce que je fous là ?

Réveil. Le cheveu, le poil et la peau trempés de sueur. Peu importe le rêve, son scénario, son décor. Invariablement, je me réveille toujours au détour de la même question. Et, invariablement, timing parfait, mes yeux s’ouvrent à peine que retentit l’alarme de mon téléphone portable posé sur la table de chevet. Magie de l’horloge biologique interne.

Dans un élan brutal, je me lève aussitôt et dirige mon corps poisseux sous la douche. L’eau froide ruisselle. Je repense à ce dialogue tout droit sorti des limbes de mon sommeil. Providence, admettons. J’y suis passé l’an dernier lors d’un voyage en Nouvelle-Angleterre. Pas le paradis sur terre mais de là à s’immiscer dans mes cauchemars. Tony Prout ? Franchement, je ne vois pas. Aurais-je l’inconscient porté sur le scatologique enfantin ? Pourquoi pas Joe Caca ou Marilyn Pipi ? Ou alors, le grand Marcel qui pointe son nez avec le S(exe) en moins… ! Vu qu’il était homo, autant que je sache, ça colle assez bien dans le tableau de la nuit passée.

Élémentaire, docteur Freud ! Non, je dois reconnaître que je n’y vois pas très clair. Une chose certaine néanmoins, tous ces mauvais rêves commencent à me fatiguer, au propre comme au figuré. Je finis de m’habiller puis je descends dans la rue. Le bus arrive en même temps que moi, la journée s’annonce bien ! A peine vingt minutes plus tard, je pousse la porte de la bibliothèque municipale. Je vais rejoindre le comptoir du deuxième étage, près du rayon littérature, derrière lequel je m’assois tout en allumant le poste informatique. Je commence en service public ce matin. Oui, décidément, qu’est-ce que je fous là ?

Mon collègue Jean me menace de son canon d’inventaire, je suis légèrement en retard, mais lui est en pétard parce que la chef l’a collé au recollement, travaux d’été obligent. « Été » pour lui, c’est un crève-cœur de devoir y associer l’idée de « travail » (pas seulement l’été d’ailleurs). Il passe des matinées à me raconter des histoires de poisson rouge ou de pêche. Hier, c’était un exercice de math de son fils qui le tarabustait, on a bien passé 1h30 à le résoudre avec nos vieux souvenirs de collège.

– Dis, Jean, où sont les grands Yaka, je n’ai croisé personne en arrivant ?

– Si tu t’intéressais un peu plus au planning, tu saurais qu’il y a une grande réunion sur le numérique, toute la journée.

– Encore un coup à se faire peur avec la disparition programmée du livre sacré…

– Que d’efforts alors qu’ils s’en occupent tous seuls de disparaître, les livres, regarde celui-là dans quel état il est. Qu’est-ce qu’elle a foutu Laurence, c’est de la clientèle de désherbage, ça !

– T’es pas gonflé au moins, toi, tu ne l’as pas fait depuis 5 ans dans ton secteur !

– Merci, c’est sympa… Attends, c’est bizarre ça…

– Quoi ?

– Je viens de scanner toute la littérature espagnole…

– Oui, et alors, ça te donne des envies de Buenos Aires ?

– Non, déconne pas, tout Borges et les quelques titres de Bioy Casares ne sont nulle part.

– Même en prêt ?

– Oui, j’ai fait le rapprochement.

– Une collègue prise tout d’un coup d’une folie de fantastique argentin ?

– Les livres seraient sur une carte animation.

Ce n’est pas que le boulot tout d’un coup me titille à nouveau, mais je n’en reviens pas. J’observe Jean, le canon d’inventaire à l’épaule, se déplaçant vivement pour scanner toute la littérature anglo-saxonne afin de vérifier si le phénomène de disparition s’est propagé dans d’autres secteurs. Je le regarde s’agiter dans tous les sens en repensant à mon rêve de la nuit dernière. En fait, je me demande s’il peut y avoir ne serait-ce qu’un infime rapport entre l’étrange dialogue qui terminait mon rêve et la mystérieuse disparition des écrits de Borges. Anthony Providence, le pointeur ?… une prison ?… une bibliothèque ?… Oui, évidemment une bibliothèque. Mais, il n’y a pas de quoi s’affoler, une bibliothèque, c’est Borges tout autant que moi.

– Oh, putain !

Du Jean tout craché. La classe absolue. Face à moi, deux lectrices un peu mamies qui erraient entre les rayonnages manquent d’en avaler leurs dentiers. Tout en s’éloignant lentement vers le fond de la pièce, le plus loin possible du comptoir, elles semblent hésiter à signaler le laisser-aller du personnel municipal. Sur leurs visages, se lit plutôt une certaine forme de dégoût résigné.

– Euh… oui, Jean ? Que se passe-t-il ?

Je marmonne ça en jetant des coups d’œil aux deux lectrices offusquées. Mais Jean ne les a même pas vues. Il s’en fout, il a quelque chose à raconter, Jean. Il fixe l’écran de son terminal avec un air de sidération absolue. Je me demande bien ce qui nous vaut une telle réaction étant donné que sur l’écran, il n’y a à peu près rien. Je redemande :

– Jean, Jean… ! Que se passe-t-il ?

– Eh bien, regarde ! Regarde, bordel !

Je songe aux deux mamies. Apparemment, déjà loin. Jean peut jurer tout son soul. Il n’y a personne aux alentours. Je me rapproche de d’écran. En recherche documentaire, Jean vient d’effectuer une requête sur Lovecraft (un de mes auteurs fétiches soit dit en passant). Et le logiciel a renvoyé une réponse simple : « Aucun document ne correspond à votre recherche ».

Lire le deuxième épisode

Lire le premier épisode

Ce n’était qu’un carton de plus après tout. A qui cela n’est-il pas arrivé, après un déménagement ? On se rend compte que l’on ne parviendra jamais à loger dans la nouvelle maison tout un fatras d’objets, que l’on a déplacés, auxquels on tenait en fermant les emballages, mais dont il faut bien se débarrasser pour respirer un peu. Jérome avait raison finalement, mais il pouvait difficilement lui demander de l’aide, ni à quiconque d’ailleurs. Il sortit avec lassitude pour ouvrir le hayon de sa voiture et dégager l’espace pour accueillir le cer… le carton. Impossible de le soulever du sol comme ça, il pouvait se déformer et se déchirer. Il était déjà très surprenant de le voir là au milieu de la pièce, parfaitement cubique, sans le moindre enfoncement après livraison d’un colis aussi lourd. La qualité du matériau était impressionnante, pas une goutte de sang ne coulait. Le plaisantin devait avoir glissé le corps dans une housse en plastique.

Il se souvint que le gros essoufflé lui avait proposé de conserver le diable quelques jours s’il le souhaitait, l’objet pouvait lui être utile et ne manquerait certainement pas à son entreprise. Il sua à grosses gouttes quand il bascula le corps pour l’appuyer de tout son poids contre le montant vertical du diable. Pas d’accident, le carton n’avait pas bougé, il s’attendait au pire, voir un membre surgir en déchirant son enveloppe, par exemple, le pointant du doigt devant tous les passants, comme le procureur ne manquerait pas de le faire dès qu’il en aurait l’occasion. Le diable était bien conçu avec un système à trois roues, charger le corps fut presque facile, direction la déchetterie.

Il s’arrêta quelques centaines de mètres avant l’entrée. Évidemment, le manouche posté un peu plus loin se dirigea vers lui en espérant qu’il traînait quelques ferrailles à lui céder. Non pas de ferrailles, « des entrailles » pensa-t-il intérieurement, « sans valeur sur ton marché ». Il se gara, puis sortit de la voiture, entra à pied, en passant à côté de la barrière de sortie. Il voulait jeter un coup d’œil dans la benne des cartonnages. Pas de veine, un container plein venait de partir et le suivant était complètement vide. Son carton allait s’éclater au sol et éclabousser tout l’intérieur. Combien de temps lui faudrait-il attendre, aussi solide soit-il son ersatz de cercueil n’allait pas tenir indéfiniment ? En milieu d’après-midi, la benne était à moitié remplie, cela lui sembla suffisant pour amortir la chute. Avec un peu de chance, le tout serait compacté avec son cadavre au milieu, figé pour l’éternité entre des cartons de déménagement.

C’était n’importe quoi, trop risqué, je laissais encore la part trop belle à l’imprévu, l’incident qui ferait découvrir le pot aux roses. La page froissée alla rejoindre une dizaine d’autres, non cette fois l’écritoire n’avait rien donné de bon. En redescendant chaque marche de l’escalier avec des semelles de plomb, le scénario de la réalité me fit pousser un cri suraigu : le carton n’était plus là, mon cadavre avait encore disparu !

Je me remémorai alors cette phrase, entendue un jour dans la bouche d’un ami, qui la tenait lui-même de quelque pseudo-philosophe amateur de bons mots : « il n’y a rien que l’inaction ne puisse résoudre ». Je me dis alors que peut-être il n’y avait réellement rien à faire. On se payait ma tête, c’était manifeste. On me prenait pour un pantin qu’on poussait à faire ânerie après ânerie. Je n’avais donc rien de plus à ajouter. Aller à la police ? pour dire quoi ? que je ne retrouvais pas le cadavre que j’avais caché avec tant de soin ? Remuer ciel et terre, maison et jardin, pour retrouver un corps dont je commençais même à douter de l’existence ? au risque d’y perdre la tête, la santé et le sommeil ? Engager un détective privé pour… ? pour quoi au fait ?

Non, il n’y avait rien à entreprendre. Ce mort avait été parachuté là, au milieu de ma maison (soit, finalement, au cœur de ma nouvelle vie). Il en sortirait de la même façon. Sans que je n’y comprenne rien. Et sans que je ne cherche à y comprendre quoi que ce soit. J’avisai mon salon et la forêt de cartons en tous genres qui l’avait envahi et pris une décision simple, rationnelle (pour un type qui venait de déménager). Je serpentai parmi les boîtes et en ouvris une au hasard. Je sortis un à un les livres qui s’y trouvaient et les alignai sur l’étagère à droite de la cheminée : Souvenir de la maison des morts (Dostoïevski), Le jour des morts (Nooteboom), Les morts ont tous les même peau (Vian), La mort me vient de ces yeux-là (Qosja)… Putain, pensai-je bruyamment !

Tout cela avait un étrange parfum de fantastique. Je la tenais ma nouvelle, enfin ses ingrédients ! Un pendu qui s’écroule sur le sol sans saigner (mais qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ???). Une chaussure abandonnée dans un jardin (on dirait du Raymond Chandler ou du Jean-Bernard Pouy, non ?). Un corps disparu, réapparu, et redisparu (dans un texte qui va bientôt paraître… un zeste de Devos !). Un gros déménageur porcin qui vous confie le diable. Et des livres qui vous parlent jusqu’à l’obsession.

Ouf ! On éprouve toujours un vif soulagement (et une satisfaction entière) quand on trouve la clef du mystère. Un bruit de clé justement me sortit de mon inaction rêveuse. La porte grinça et le gros essoufflé apparut avec son grand sourire bibendum. Mais, enfin, quoi, comment se fait-il que vous ayez la clé de mon appart… N’ayez crainte mon cher ami, nous sommes voisins maintenant et entre voisins, il faut bien s’entraider. Si vous voulez, je pourrai venir chaque semaine m’occuper de votre jardin et des menus bricolages, vous êtes trop occupés pour cela — Chaque semaine ? — Oui, il faut bien ça pour forger une amitié — Mais de quelle amitié parlez-vous ? — De celle que cimente la perte d’un proche, par exemple. Mon cher ami, vous avez retrouvé vos verres ? j’amène du Vouvray, vous allez m’en dire des nouvelles.

Fin de L'emménagement

Lire le premier épisode

Je suis un monstre, c’est la conclusion que j’ai lue sur le visage de Jérôme, mon ami. Celui-là, qui me consacrait son week-end en descendant chez sa sœur, s’était enfin décidé à venir m’aider dans la seconde partie de la journée. Comment peut-on accumuler tant d’objets ?! répétait-il à chaque fois qu’il retournait vers le camion, et ses jurons redoublaient lorsque le carton était destiné à l’étage comme l’indiquaient des lettres rouges, tracées à la va-vite avec un gros marqueur. Il m’en a reparlé ce matin au téléphone, il venait aux nouvelles des monstres. C’était le nom qu’il avait donné à mon salon à la fin de la journée : « C’est comme les monstres au début du mois, sauf que là ce n’est pas sur le trottoir mais chez toi ».

Jérôme se demandait s’il n’allait pas passer dans l’après-midi, comme il faisait beau. « J’ai remarqué que tu avais un sacré bout de jardin, un paradis pour la sieste. Tu sais que ça m’a traumatisé pour la vie, devine ce que je suis en train de faire ?… Eh bien, je suis en train de jeter des tas de trucs, ça me fait du bien de me dire que je n’aurai pas à déménager tout ça, s’il me prend un jour l’idée saugrenue de déménager ». Tout en l’écoutant se foutre de ma gueule, mon pied a buté dans quelque chose, j’ai regardé, c’était une chaussure, bon sang la chaussure ! « Je crois que pour cet après-midi cela ne va pas être possible, tu sais ce que ça veut dire, je passe mon temps à me demander dans quel carton peut bien se trouver ce document dont j’ai besoin tout de suite… – Ok t’en fais pas j’ai compris, à charge de revanche, car j’en ai bavé de ton déménagement, alors j’aimerais me faire des images un peu positives de ton nouveau gourbi ».

J’aurais dû lui en parler de mon agent immobilier, pourquoi ne l’ai-je pas fait ? Me dis-je en appuyant sur le bouton pour raccrocher et en me précipitant vers la cave. Il faisait sombre là-dedans, mais j’étais sûr d’une chose, il n’y avait plus personne, ni cadavre, ni rien ! Tombé accroupi sur le sol, la tête dans les mains, j’ai réalisé toute l’incohérence de mon comportement de la veille. Qu’est-ce qu’il m’avait pris ? La première chose à faire eut été d’appeler les flics. Non, j’avais les déménageurs au cul, j’étais pressé d’en finir. Confusément, je devais me demander si je n’étais pas coupable de quelque chose. Du coup, je me suis mis dans un drôle de pétrin ! Il fallait que je sorte pour me changer les idées et y voir plus clair. J’ai pris mon porte-monnaie et en parcourant l’impasse, j’ai pu mesurer toute la longueur de haie qu’il me faudrait tailler désormais. J’ai tourné à droite, juste à l’endroit où l’on aperçoit le soupirail de la cave, et je me suis retrouvé nez à nez avec le gros essoufflé. « Alors ça va m’sieur, vous avez réussi à sortir de vos cartons ! » me lança-t-il avec un sourire de complicité.

Il m’a fait une peur bleue. J’aurais voulu que ce soit différent mais, rien à faire, son sourire m’a totalement terrifié. Je n’ai rien répondu, je suis reparti aussi sec en sens inverse, je devais vraiment avoir l’air con. En courant comme un fou que j’ai remonté la rue qui longeait mon jardin et je me suis engouffré chez moi. Je suais à grosses gouttes. En traversant le salon, j’ai trébuché sur un carton très lourd qui traînait au milieu du salon. Je me suis littéralement écrasé sur le sol, de toute ma longueur, mon nez a percuté le carrelage, une tache rouge a immédiatement maculé le blanc crème des carreaux… eh, merde ! Bien sûr, j’avais affreusement mal… mais c’était cette tache sanguine qui me donnait le tournis, c’était comme si mon cadavre se rappelait à moi.

Je m’apprêtais à rejoindre la salle de bain pour soigner mon nez quand mon regard s’est posé sur cette saleté de carton. Je me suis figé brutalement… en réalisant que, jamais, je n’avais posé un tel carton au milieu du salon. En fait, un carton comme ça, je n’en possédais aucun. Je n’avais pas besoin de l’ouvrir pour comprendre ce qu’il contenait. Mais j’ai ouvert quand même, comme par acquit de conscience. Une sorte d’épuisement violent s’est abattu sur moi. Je me suis relevé, le nez sanguinolent, et je suis monté à l’étage – en laissant derrière moi le carton grand ouvert sur le cadavre de mon agent – pour me réfugier dans l’écritoire. A bien y réfléchir, c’était vraiment le seul lieu dans lequel je pouvais espérer tirer toute cette histoire au clair.

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Il me regardait comme si j’y étais pour quelque chose. Je n’étais pas preneur moi de cette mutation. Mon chef a trouvé une bonne occasion de se débarrasser de moi, c’est tout. « Je vais vous faire une offre que vous ne pourrez pas refuser » avait dit ce minable en rejouant la réplique du parrain. C’était une promotion, mais je n’avais rien demandé, moi, je me trouvais bien là où j’étais, dans mon bel appartement au dernier étage, avec un rade au pied de l’immeuble.

Tous les week-ends de ma période de préavis, je les ai passés à faire les 387 km, aller et retour, afin de trouver un logement dans cette Touraine dont je ne connaissais rien. Un beau pays me disait-on. L’impression plutôt de sauter d’une carte postale à une autre, vous ne pouvez pas faire un pas sans tomber sur un château. Je n’avais aucune envie, moi, de vivre dans un tableau au musée du chauvinisme patrimonial. Je me suis toujours escrimé à vivre simplement, pleinement, sans jamais y arriver, évidemment. Ceci dit, j’avais fini par comprendre que je ne pourrais jamais le remplacer mon bel appartement de Saint-Quentin, alors je me suis tourné vers les maisons, c’est l’avantage des promotions. Quand je suis tombé sur celle-là, j’ai su tout de suite que c’était chez moi, bizarre comme sensation. Le jardin était trop grand mais la glycine, magnifique sur la terrasse en ce mois d’avril. La maison trop grande aussi, une place folle pour sortir tous mes livres des cartons et consacrer une pièce entière à l’écritoire. Hier, les déménageurs piaffaient devant l’entrée, les deux camions étaient garés près du portail. Mais, moi, je ne savais pas quoi faire de celui qui me regardait, du regard dans lequel je me perdais. L’agent immobilier si sympathique et si peu bavard s’était pendu au milieu de mon salon.

L’escabeau, qu’il avait dû repousser d’un coup de pied brutal au moment de plonger dans le grand rien, gisait sur le carrelage immaculé – une pendaison est moins salissante qu’une balle dans la bouche ; ça éclabousse partout !… et comme j’avais justement repeint les murs du salon en blanc écru, pardon, mais j’éprouvais comme une sorte de soulagement. Je l’ai remis debout, à la verticale de mon agent immobilier suspendu, il faisait quand même une sacrée tête, les pieds de métal ont grincé sur le sol brillant de propreté. Sans trop savoir pourquoi, je suis monté sur la plate-forme de l’escabeau, pensant que les déménageurs allaient débarquer, furieux. Ma tête se trouvait à peu près au niveau de celle du pendu. Il m’avait fait bonne impression (je veux dire : quand il était vivant, il m’avait semblé plutôt engageant). Je crois même que j’avais envisagé, dès la seconde rencontre, que ce type puisse devenir mon premier ami dans cette cité médiévale. Raté. J’ai sorti mon opinel, il ne me servait jamais à rien mais je le gardais toujours dans la poche.

J’ai tranché la corde tendue, assez facilement, l’homme s’est affalé sur le carrelage dans un bruit mat, j’avais donc fait un bon achat avec ce couteau. Les mains sous ses aisselles, j’ai traîné l’agent immobilier dans le jardin en passant par la porte-fenêtre. Il n’était pas très lourd, j’ai pu traverser la pelouse rapidement, protégé des regards indiscrets par les jolies haies vives qui enserraient ma « propriété ». L’herbe faisait des traînées vertes sur le pantalon blanc du type, j’avais de la chance quand même, je pensai encore une fois à mon salon aux murs sans tache. Au fond du jardin, il y avait une cave un peu en contrebas, j’y ai enfourné mon cadavre après lui avoir fait descendre la volée de marches cimentées. Il avait perdu une chaussure dans l’aventure, j’aurai bien le temps de la retrouver. Je suis reparti en laissant la porte entrebâillée, pas par défi, simplement parce que ça fermait mal.

De retour dans le salon, les déménageurs m’ont dévisagé avec des yeux noirs ; surtout un gros déjà essoufflé, il avait sans doute commencé par mon carton de dictionnaires. Mais, l’un d’eux m’a quand même demandé sans agressivité excessive (c’était moi le client, non ?) : « L’escabeau, là, on peut le mettre au cul du camion ? ça vous dérange pas ? » J’ai répondu que non, ça ne me dérangeait pas du tout, et j’ai ajouté, avec un peu de malice, que de toute façon je n’avais pas prévu de le laisser à demeure au milieu de la pièce. Au plafond, entortillé dans le crochet, dont la fonction première était sans doute de suspendre des lustres, solide ce crochet, de très gros lustres assurément, il restait un gros morceau de corde effilochée.

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Un pas de coccinelle (3)

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– Paul ? c’est une longue histoire. La petite voix de la conscience comme disait Gandhi, la petite voix qui ose dire les choses, une petite voix qui me parle. Cela a commencé tout petit. J’étais un garçon d’une timidité maladive. Comme tous les enfants timides, dès qu’il s’agissait de parler en public, répondre à une question du professeur, s’affirmer dans la cour de l’école, je perdais tous mes moyens, mes jambes flageolaient, je devenais rouge comme une pivoine. Je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ça, c’est ridicule.

– T’occupe, y a personne dans ce merdier, continue !

A l’école, c’était devenu ma marque de fabrique, « c’est un enfant intéressant mais qui ouvre peu la bouche, qui ne lève jamais la main pour poser une question » disaient les professeurs. Pourtant, les phrases qui se formaient dans ma tête étaient toutes belles, bien rebondies, elles s’élançaient comme autant de flèches magistrales et percutantes. Elles explosaient à la tête de mes interlocuteurs comme un feu d’artifice. Mon éloquence était merveilleuse à l’intérieur de ma tête. Mais je me disais que ce n’était pas moi, c’était la petite voix.

Quand les phrases sortaient de ma bouche, c’était autre chose, elles n’avaient plus ni queue ni tête, un écheveau de propos ébouriffés qui ne voulaient plus dire grand chose. C’était des « je voul…, parce que… enfin, ce que, bon lll… donc, effectivement… » Ma gorge se serrait et ne laissait sortir que des mots étranglés au passage. C’était bien moi là, mon cœur qui me lâchait et se mettait à battre la chamade, c’était bien mon corps dans lequel j’étais empêtré.

Par exemple, j’étais incapable d’inviter une fille dans les boums, c’était un supplice. Dans ces moments-là, je me couvrais de ridicule en refusant l’invitation d’une gentille fille qui me voyait seul sur le banc « Tu viens danser ? Non, je ne peux pas !  Pourquoi ? Je ne sais pas danser, laisse-moi, laisse-moi ! », pfff, tout cela sous les quolibets des copains. La plupart du temps, je m’arrangeais pour fuir, loin de ce qui me faisait mal, loin, tout au fond de ma chambre. Là, je retrouvais la petite voix qui me soufflait les mots que j’aurais dû prononcer. La petite voix rejouait rien que pour moi les scènes qui m’avaient valu tant d’humiliation. Cette fois, le cœur tenait bon, la langue était acérée comme celle d’une vipère. Je remportais toutes les victoires. J’étais le fier, le valeureux, le puissant. Je dansais comme un dieu ! C’était Paul, c’était moi, je ne sais plus.

– Ouah, super ton histoire, mon pote, tu parles super beau, mais j’entrave que dalle !

– Oh, pardon, je ne sais pas… j’ai toujours eu du mal à me faire comprendre. Je…

– Ouais, m’étonne pas… vu comment tu causes !

Il ne répondit pas. Entre eux, une petite pause silencieuse s’installa, seulement troublée par le chuchotement du vent froid et poussiéreux qui balayait la friche urbaine, faisant tinter par moments quelque panneau métallique, sonate de tôle froissée. Elle soupira, hésita à reprendre la parole mais se ravisa. Elle dut croire qu’il était vexé car elle se pencha pour lui baiser la joue dans un mouvement tendre accompagné d’un petit sourire gêné. Il sursauta brutalement et esquissa lui-même un sourire large et franc.

Il la regarda. Elle le regardait. Et les fils de leurs pensées en déséquilibre se croisèrent. Il la détailla vraiment, la scruta attentivement sans fausse pudeur. A part ces deux gros seins qu’il avait déjà remarqués, il vit une femme presque élégante dans une robe rouge élimée, un peu démodée. Ses lèvres, comme les ongles de ses mains, étaient rouge pétillant, et ses cheveux blonds rebondissaient en boucles désordonnées autour de son visage. Sa peau blanche semblait douce. Elle ne portait pas de chaussures et les ongles de ses pieds, rouges également, constellés de petits points noirs, évoquaient la robe des coccinelles.

– Je sais pourquoi vous vous êtes envolée, chuchota-t-il comme pour lui-même. Elle l’avait entendu.

– Hein ? Quoi ?

Elle lui plaisait, pourquoi une femme de sa trempe serait-elle condamnée à rencontrer des dogs en guise de Jules, comme celui qui avait failli la tuer dans un accès de rage éthylique en rentrant chez lui ? Toute cette violence, il savait bien que ça existait, pourtant il ne comprenait toujours pas. Tout cela lui semblait comme irréel, sorti d’un monde dont il ne connaissait rien, au fond.

En lui tendant la main – pas trop tôt, souffla-t-elle – il sourit en se disant que, puisque Ludivine s’était envolée et malgré le ciel gris sur leurs têtes, il ferait beau, vraiment, demain.

Un pas de coccinelle (2)

Lire le premier épisode

Il y alla donc. Quelques pas dans la poussière firent s’élever un nuage gris et opaque, dessinant dans l’air froid une silhouette naine et ondulante, vaguement inquiétante. « Un fantôme… Paul ?… peut-être… » se dit-il en ricanant. Et le bruit à nouveau derrière la porte, une voix humaine à n’en pas douter, qui d’un hurlement s’était muée en plainte, un petit gémissement atténué. Comme si celle qui l’avait produit – car il s’agissait d’une femme assurément, la plainte était celle d’une femme, et pas d’une vieille femme, pas d’une clocharde rabougrie dans un imper pisseux coiffée d’un foulard de fausse soie, non, mais disons, oui, d’une jeune femme, sans doute assez belle, une femme élégante aux cheveux bruns et… oh, Paul ça va incurable bavard ! – avait finalement hésité à se faire remarquer, optant, après une première tentative franche et assumée, un hurlement à vrai dire nettement audible malgré le vent, pour un appel au secours moins tranché : une manière de laisser au visiteur le choix entre « intervenir » et « passer son chemin » ; c’est-à-dire, ici, monter une volée de marches supplémentaires et risquer de provoquer l’écroulement d’un édifice déjà mal en point. Il se rappelait avoir fait ça avec Paul sur des montagnes de ballots de paille dans une grange de l’Oise en Picardie, derrière la bergerie de l’oncle André, chez qui il passait parfois quelques jours de vacances.

Il ne passa pas son chemin et tira la porte qui tomba en miettes. Comme prévu, derrière, il n’y avait rien que l’horizon d’un paysage urbain maussade. Le nuage de poussière était retombé, Paul s’était évanoui et, baissant la tête, il aperçut, dans une robe rouge pailletée très échancrée, qui laissait apparaître presque la moitié de chacun de ses deux seins volumineux sur lesquels il avait une vue forcément imprenable, une femme blonde au visage écorché, suspendue dans le vide et qui s’agrippait au rebord de béton. La femme le regarda en souriant.

– Bonjour…

Salut, j’sais pas vous mais ici ça presse un peu, je n’vais pas tenir encore très longtemps, ça vous ferait mal de me tirer de là, vous pourrez toujours mater mes seins après…

Qu’est-ce que vous fichez là ? je… je ne comprends pas… je suis passé juste en-dessous tout à l’heure, je vous aurais vue ou je vous aurais entendue crier…

– C’que je fiche là, pardon, mais que dalle, j’en sais rien, c’que je sais c’est comment j’y suis arrivée. J’étais tranquille dans mon appart en train de regarder mon feuilleton préféré, et vla que mon mari est rentré plus tôt que prévu par contre toujours aussi bourré qu’à l’habitude. Il a commencé à me dire que j’devrais plutôt m’occuper de faire le ménage dans ce taudis, que d’mater ces conneries. J’y ai répondu qu’il pouvait aller se faire foutre…

– Ça ne me dit toujours pas comment vous êtes arrivée là.

Ok, tu m’as l’air cool comme mec, tu m’as écoutée jusque là, ce qui est plutôt rare chez les mecs, alors tu pourrais me laisser aller jusqu’au bout, et j’te mettrai au parfum.

– Si vous voulez, je vous écoute.

– Bon, j’y ai dit qu…

Ça j’ai bien imprimé, vous pouvez passer à la suite…

Ok, Ok, poussez pas, y a le vide dessous. Donc, mon mec y supporte pas quand je lui réponds comme ça, je l’sais bien, je l’fais exprès pour le faire bicher, mais j’avais pas percuté qu’il était déjà bien remonté et la baffe elle est venue tout de suite. Pauvre nulle qu’y me balançait dans la gueule, j’y ai retourné des bons fruits bien mûrs, genre jurons que j’avais bien mitonnés depuis des plombes. D’habitude ça monte pas aussi vite, j’ai le temps de me retourner ou de parer les coups. Si ça me dégoûte pas trop, je lui mets ma touffe sous le nez et ça calme les affaires. Mais là, le patron, y rigolait pas. Un bon uppercut dans les côtes, ça m’a passé l’envie de la gaudriole, il était bien furax, chaud bouillant, l’avait dépassé le point de fusion le Charlie. L’instant d’après, sans qu’j’ai pu comprendre mon malheur, je m’suis retrouvée la tête en bas, au-dessus de mon propre trottoir. Le bargeot, il avait ouvert la fenêtre et y me tenait par les pieds au-dessus du vide. Je m’suis dit que ma dernière heure était p’t’êt’ arrivée. J’en avais marre de c’bordel, j’avais espéré autre chose de ma vie, ma grande gueule elle en menait pas large, j’pleurais comme une chiffe molle, j’avais même plus la force de l’supplier. Y m’disait « demand’ pardon ou j’te balance ». J’avais plus envie de d’mander quoi que ce soit. Je m’rendais compte où j’en étais avec ce mec, j’avais descendu tous les étages, j’voyais pas comment m’en sortir, alors j’ai fermé les yeux, j’ai prié très fort d’être ailleurs, comme quand j’étais petite, je plissais les yeux de toutes mes forces pour me donner plus de chance le soir de Noël… et je me suis retrouvée là, pendue, dans le vide, j’ai hurlé un paquet de temps jusqu’à ce que vous vous pointiez.

Ils étaient là, assis à discuter, la fille et lui, les jambes qui se balançaient dans le vide. Il avait l’impression d’entendre une langue étrangère quand elle parlait, pourquoi n’était-il pas étonné par l’incongruité de la situation ? Finalement, ça se mariait assez bien avec le paysage.

– Dites, c’est quoi vot’nom ? Moi, c’est Ludivine, mais les gens, y préfèrent souvent, enfin, y disent souvent Ludi, pa’ce que Ludivine, c’est hyper long… Je me demande bien à quoi que mes vieux ont réfléchi quand ils ont choisi c’te nom de putain débutante ! J’te jure. Alors, dis, c’est quoi ton nom ?

– Eh bien. Je…

– Et qu’est-ce t’es venu faire là ? C’est un drôle d’endroit pour s’promener. C’t’immeuble pourri où qu’j’ai atterri. J’ai appelé, t’as les écouteurs sur off ou quoi ! Il a fallu que j’crie un sacré coup pour qu’tu viennes m’sauver. D’ailleurs, j’commençais à m’demander si t’allais v’nir ou si t’allais, putain, m’laisser me démerder toute seule.

– Oui, je vous présente mes excuses. J’étais ailleurs…

– Ouais, ben j’te ferais dire que moi aussi j’étais ailleurs avant d’arriver là… Putain quel saut j’ai fait… j’y comprends rien. J’suis arrivée là comme…

– Une comète, dit-il calmement.

– Hein ?

– Non, rien. Je pensais juste : vous êtes arrivée comme une comète.

– Une comèèèète ?

– C’est étrange. Moi, je suis venu ici comme poussé par une force irrésistible pour… enfin, je suis venu ici. Et, alors qu’une certaine forme de hasard me mène jusqu’à ce débris d’immeuble, vous y atterrissez comme par enchantement.

– Enchantée ! La femme hurla d’un rire aigu qu’elle interrompit presque aussitôt pour demander : et, dis moi, c’est qui, Paul ?

Lire le 3ème et dernier épisode

Il n’avait qu’un pas. Un simple pas à franchir. La jambe à mettre en branle. Un pas. Mais, à vrai dire, comme toujours, quelque chose l’en empêchait. Une réticence panique, peur sourde, angoisse sourde, sourde… un grain de sable coinçait tout et entravait le pas… oui, le pas. En fait, il n’aurait eu souvent qu’à l’engager le pas, un pied devant l’autre… Combien de fois ne s’était-il pas retrouvé dans cette situation, abordable en apparence mais finalement totalement insurmontable. Lui, qui ne pouvait jamais faire le dernier pas. Oh, il avait bien tenté en de rares occasions, à son adolescence, de manière maladroite, sans assurance, de le franchir ce pas unique, pas simple… mais ces quelques tentatives ne l’avaient guère encouragé à poursuivre… et depuis, de pas simple, il devint… impassible… Donc, il était là, devant un pas de porte. Au pied de cet immeuble froid. Et il n’avait qu’un pas.

Il aurait pu tout aussi bien passer la journée à autre chose. Ce temps qui lui échappait toujours, le consacrer à une occupation bénéfique : lire l’un de ces dix bouquins qui s’alignaient dans la file d’attente, sur sa table de chevet, faire un tour à vélo dans la campagne entre les champs qui bruissaient du blé encore vert, appeler quelqu’un parmi ses trop nombreuses relations distendues, vivre tout simplement sans se poser de problèmes, vivre sans le poids des questions qui sédimentent au fond de soi, là où ne filtre même plus la lueur d’un espoir.

Combien de fois s’était-il demandé ce qu’il pouvait y avoir derrière cette porte ? Il n’avait jamais osé passer la barrière des regards. Ceux des loubards, enfin c’était le nom qu’on leur donnait à l’époque où il n’y avait pas encore de loi contre les réunions de bas d’immeuble. Ils avaient deux têtes de plus que lui. Souvent, il se faisait peur en longeant le bateau, longue barre de béton, alors que pour rejoindre le lycée, il pouvait emprunter un itinéraire plus sûr. Il se faisait courser parfois, moquer toujours. Qu’est-ce qui pouvait le pousser à rechercher la compagnie de ces gars qui puaient la haine ? C’est drôle, en repassant ces souvenirs, il ne s’était pas rendu compte qu’il venait de franchir le pas, s’étonnant du silence pesant, la nuée des mauvais regards ayant disparu depuis longtemps. Vingt ans qu’il n’était pas revenu sous les arcades grises. Il n’avait croisé que des pancartes entre les buissons qui volaient comme dans les westerns de série B, vagues projets de réhabilitation. Il éclatait de rire désormais, le pas était franchi et, derrière, ni plus ni moins que le même paysage. L’immeuble n’avait pas plus de profondeur qu’un décor de théâtre, du béton de carton pâte. Ce qui l’intriguait tellement avant, la vie qui pouvait s’agiter là-dedans, ne se lisait plus que dans la poussière qui régnait en maître.

Il avisa pourtant, sur la droite, à quelques pas de là… quelques pas encore, on n’en finissait donc jamais, un escalier famélique qui se dressait laborieusement au milieu des décombres et qui semblait tout prêt à s’écrouler, qui tenait bon néanmoins, pensa-t-il. Sur son épaule droite, il rajusta d’un geste machinal la bandoulière de sa sacoche en cuir, sans se préoccuper de s’en délester dans un recoin. Il se déplaça d’un pas étrangement ferme, tâta du pied la contre-marche en béton, esquissa un mouvement de la jambe, la retint, la laissant ainsi suspendue quelques secondes, puis l’envoya finalement vers l’avant. Contre toute attente, la semelle de sa chaussure se posa sur la première marche avec un petit bruit de crissement, rien à signaler. Il continua son ascension dans cet immeuble fantôme.

Après douze marches, et donc douze pas, il parvint à un premier palier qui penchait vers le vide ; des trous béants, vestiges de fenêtres depuis longtemps oubliées, laissaient passer un vent coriace. Dans un geste un peu dérisoire, il ramena l’écharpe sur son cou. Il frissonna et éclata d’un grand rire triste. Quelques murs malingres décorés de lambeaux de papier peint aux couleurs délavées suffirent à lui renvoyer son gloussement étrange dans un long écho tremblant.

Qu’avait-il espéré trouver en haut de cette volée de marches ? L’aventure… toujours, comme avec son ami Paul à l’accent bruxellois. Quand ils erraient tous les deux, encore ados, dans Paris ou en banlieue, ils ne pouvaient s’empêcher de pénétrer dans une petite cour intérieure, de pousser un portail entrouvert. La perspective d’un passage, il ne leur en fallait pas plus pour s’engouffrer, juste pour introduire un peu de baroque dans un couloir de vie trop bien rangé, torsader la ligne droite qui s’imposait comme le plus court chemin vers leur avenir assuré. C’est ainsi qu’ils se sont retrouvés dans une salle de cinéma d’un complexe en construction. Bien sûr, ils étaient passés devant la pancarte « chantier interdit d’entrer ». Allez on y va, avait lancé Paul, sésame pour tenter l’autre, le Belge était plus téméraire que le Français.

Une structure hérissée de tiges métalliques attendait la pose des fauteuils, l’écran venait sans doute d’être fixé, le film protecteur collait encore à la paroi avant que d’autres ne viennent s’y projeter. Ils en étaient restés tout rêveurs, un peu trop longtemps sans doute. Lorsqu’ils voulurent rebrousser chemin, ils aperçurent deux silhouettes imposantes dans l’encadrement de l’unique porte : un grand dog allemand à côté de son maître chien. Ce dernier aboya « Que faites-vous là ? ». Paul répondit avec son air innocent et ferme à la fois « Nous étions venus visiter le chantier du cinéma ». Le dog au cul, les deux garnements avaient été conduits à la cahute du gardien. Son ami en faisait trop, le gardien commençait à hausser la voix, il n’appréciait guère qu’on le prenne pour un con, Paul venait de refuser d’obtempérer devant l’ordre de présenter nos cartes d’identité…

Un hurlement vint interrompre l’évocation de ces petits forfaits, ce n’est pas possible, ce n’était pas le vent ça, se dit-il. Le cri venait de derrière la porte défoncée qui lui faisait face, de là où, en toute logique, il ne devait se trouver… que le vide. Il entendit encore une fois la petite voix intérieure, aux accents de Paul, allez on y va.

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