Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

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la grande fenêtre rectangulaire – quadrilatère aux bords arrondis, plein d’une sorte de plexiglas épais et sali par l’air marin et les intempéries – ruisselle, dégouline d’une humidité saline qu’un vent coriace vient par intermittence projeter sur la paroi et laisse mal entrevoir l’océan, les mouettes (qui planent contre le ciel nuageux et s’élèvent brutalement dans le ciel à la faveur d’une bourrasque)  et les îles (agglomérats de rochers et de bouquets de fleurs sauvages hérissés de conifères malingres malmenés par les tempêtes) qui parsèment le recoin de Pacifique que forme le Puget Sound, je sors sur le pont, après avoir lutté contre les portes maintenues fermées par la force du vent, et une bourrasque, très fraîche, presque violente, me projette vers l’arrière et m’oblige à reculer de quelques pas, je réajuste mon coupe-vent – vêtement rouge à l’étanchéité mal établie que je traîne malgré tout avec moi dans la plupart de nos expéditions – et agrippe la rambarde métallique pour progresser vers le bout du bateau ; en bas, sur le quai, le mouvement des véhicules se poursuit – nous avons nous-mêmes laissé notre van familial quelques étages plus bas, à fond de cale, il y a déjà plusieurs minutes – et le ferry avale, à un rythme lent et régulier, entretenu par des hommes et des femmes en gilet fluo, aux gestes sûrs, précis, vaguement mécaniques, mais aussi bienveillants – soucieux d’ordre, de sécurité, d’efficacité – qu’autoritaires, rodés à l’exercice, des dizaines (peut-être des centaines, au fait) d’automobiles chargées de passagers :

* * *

Je ne me lasse pas d’observer le jardin dans lequel sautillent quelques corneilles.

* * *

comme à chaque fois, le spectacle me fascine, il porte en lui une certaine forme d’élégance – un peu comme les intermèdes lors d’un match de base-ball, quand les équipes intervertissent leurs rôles sur le terrain, les défenseurs rejoignant leur banc pour se préparer à batter alors que les attaquants se déploient sur le diamant pour assurer la réception, évoquent pour moi un ballet – et je ne me lasse pas d’observer les marins mener leur tâche à bien et les véhicules s’engouffrer dans la gigantesque coque métallique dans un fracas de moteurs, de turbines et de voix tout juste couvert par le sifflement du vent et les cris des oiseaux, au bout d’un moment, faute de place (des véhicules restent d’ailleurs généralement sur le carreau), la valse des automobiles se termine et l’espèce de petit pont-levis est remonté, une cordelette détrempée, un peu miteuse à dire vrai (elle paraît bien dérisoire) est suspendue entre les parois du navire devant les capots des premiers véhicules, elle pendouille mollement au gré du roulis et, alors, le ferry vrombit dans un soufflement de pétrole et de fumée et, presque instantanément, on le sent se mouvoir et s’éloigner de la rive pour entamer sa placide traversée ; la bise est glaçante, la plupart des passagers se sont réfugiés à l’abri, en « cabine » – en fait, un vaste espace commun équipé de fauteuils en faux-cuir et de tables en formica autour desquelles les voyageurs se regroupent par grappes de trois ou quatre – pourtant je reste un peu à rêvasser dans le vent, scrutant la mer grise à la recherche de quelque loutre, de quelque lion de mer, mais le froid est tenace,

* * *

Je finis par céder.

* * *

je rentre me réfugier au chaud

à suivre
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