Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

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C’est dans un silence de marbre froid, à peine agrémenté de quelques tss tss discrets – un agacement tout asiatique (?) fait de retenue et de courtoisie – de notre chauffeur chinois que nous traversons New York, à bord d’un confortable 4×4 moelleux et un peu ridicule – décevant à vrai dire au regard du charme pittoresque des fameux taxis jaunes que, sur le pont de Brooklyn, quelques jours plus tôt, nous nous étions amusés à compter, ou plutôt dont nous avions tenté d’évaluer la proportion au sein de la faune automobile de Manhattan au moyen d’une rudimentaire règle de trois (Paul n’avait pas encore 10 ans et Capucine venait de fêter ses 7 ans) – dans la chaleur estivale. Nous glissons dans le trafic.

A l’aéroport, le tarmac scintille sous le soleil – je le fixe bêtement à travers l’une des grandes baies aménagées à l’intention du voyageur en transit : elle fait comme une frontière entre deux existences opaques l’une à l’autre malgré la transparence du carreau – mais, au fond, il m’indiffère. Avant de pénétrer dans l’avion, en passant sur la passerelle mobile installée pour l’embarquement, nous sommes brusquement secoués par une bourrasque qui fait se soulever la bâche blanche et nous surprend : un instant, on aperçoit le macadam de la piste qui miroite dans la lumière du début d’après-midi quelques mètres plus bas. C’est le vent frais de l’Atlantique, un vent frais qui revient vers nous.

* * *

Elle était revenue un 4 novembre chez nous, quelques jours après Halloween. Les morts avaient cessé de nous hanter : les petits lutins couverts de draps blancs, les petits farfadets aux masques verts, aux yeux rouges exorbités, aux cheveux teints, les petites princesses métamorphosées, pour un soir, en sorcières, les petites puces de 4 ans, déguisées en pustules repoussants, errant avec leurs petits paniers d’osier comme des petits chaperons rouges électrisés et assoiffés de sucreries… Les citrouilles évidées qui font comme des lucioles dans la nuit. Ses premiers pas avaient été fébriles, on ne retrouve pas le fracas du monde extérieur sans ressentir comme un ébranlement soudain (et, à vrai dire, je me souvenais avoir ressenti un étourdissement analogue en me relevant d’une banquette sur laquelle j’avais été allongé trois années durant), un vertige effrayant.

* * *

Je n’en reviens toujours pas. Dans le jardin, un oiseau sautille dans l’herbe trempée – je passe seul, à la maison, ce mois d’octobre déjà frais – et la poussière rougeâtre et sèche ; à l’arrière-plan, les pierres semblent fragiles voire friables – Bryce Canyon sans doute, au sud de l’Utah. Au centre de la photo, comme un clin d’œil malicieux, un panneau de bois brun avec, écrit en lettres blanches, ces mots qui sonnent comme un glas : END OF TRAIL !

* * *

Elle avait observé longuement la fenêtre comme si elle avait oublié sa présence, comme si elle avait oublié qu’elle avait été celle à l’initiative de ce trou de lumière, comme si elle ne se rappelait rien de tout cela. Quelques jours plus tard, brutalement, elle était partie.

* * *

Je n’en reviendrai jamais.

à suivre
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