Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

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Sur la carte des États-Unis, faite de polygones aux couleurs délavées, la route qui relie Seattle (au nord-ouest) à Boston fait une longue ligne vaguement horizontale. Qui traverse les états du Nord. Dans la réalité (sic), c’est en fait une autoroute – la « quatre-vingt-dix » – qui tranche dans les forêts de conifères du Montana pour en perforer l’impénétrable manteau vert sombre. Obstinément, nous la suivons dans l’air sec du mois de juillet. Au cœur du Wyoming ou du Dakota du Sud, la chaleur paraît éternelle (il se trouve que notre climatisation est en panne).

Nous faisons un petit crochet, nous éloignant ainsi du ruban d’asphalte qui nous tient lieu d’horizon, et nous échouons à Moorcroft. C’est dans un motel miteux – hôtel hideux ! – que nous posons nos valises. Le gérant est un vieil homme fatigué et le village est à son image : un antique salon de coiffure délabré, quelques restes de boutiques dont on parvient mal à saisir si elles sont encore en activité, des rues presque terreuses d’être si peu fréquentées. Le soleil est déjà bas et la poussière s’envole comme dans un western. Au loin, des enfants simulent un match de base-ball à trois ou quatre. On entend quelques cris et quelques bruits de balles : certaines achèvent leur vol rapide dans un gros gant de cuir huileux, d’autres, cognées par des battes métalliques, renvoient un écho mat. Le vent monte. Je m’affale dans un fauteuil famélique et collant au milieu d’une pièce qui – pour une nuit – sera notre salon.

* * *

Je ne crois pas avoir jamais cessé de penser à cet endroit situé aux confins du Wyoming. A cette ville presque fantôme. Dans ce salon (normand) qui me tient lieu d’abri, j’en rêve encore souvent. Régulièrement, il apparaît en surimpression du décor bucolique qu’encadre la fenêtre à châssis fixe qu’elle avait fait percer. Étrangement, dans ce paysage décharné, Louise n’apparaît pas. Les enfants non plus d’ailleurs. Il n’y a que ce vieil homme un peu gâteux qui empoche mes 60 dollars.

* * *

Le vieux empoche mes 60 dollars et repart en braillant (et en boitant) dans son arrière-boutique. Il m’avertit sans ménagement que la connexion Internet est un peu erratique mais qu’il n’y peut rien et qu’il ne faut pas l’emmerder avec ça. Sur le comptoir, il a laissé la clef rouillée de notre palace. Louise est restée dans la voiture, je crois. Pourtant, quand je me retourne, elle n’est plus là. C’est la poussière qui la dissimule. Au loin, on discerne la grande tour de pierre qui émerge au beau milieu des plaines. Comme engendrées par quelque geste chamanique, des volutes blanchâtres s’accrochent à son sommet la faisant ressembler à une colossale cheminée.

* * *

Si Louise était encore là, je lui dirais tout ça. Je lui rappellerais ce vieux souvenir inutile. Je lui décrirais le vieux gérant et sa canne, la petite suite poisseuse et vieillotte, la chaleur et la poussière. Notre petit crochet vers Moorcroft.

* * *

Le lendemain, nous avons repris la route, toujours plus à l’Est.

à suivre
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