Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

8h25, une main presse mon épaule, j’entends dans le brouhaha confus et lointain d’une gare en déroute une voix douce et ferme : « Monsieur, monsieur, on est arrivé à Paris », un monde qui s’étiolait se remet en ordre cahin-caha, « Oui ? Oh ! Merci ». Je me suis endormi juste avant l’arrivée à Paris, je reconnais celle qui vient de me réveiller. Se pourrait-il que je sois devenu un des leurs, sans autre forme de procès ? D’un même mouvement naturel, éloignant son joli sourire de mon regard embué, elle poursuit une conversation avec son compagnon de voyage, qui piétine avec impatience dans l’allée centrale, comme derrière les quelques mois qui le séparent de la retraite. Celui-là est le seul à me rendre le bonjour sans faillir lorsque nous nous croisons. Encore tout engourdi, je quitte le wagon et cherche à rattraper le peuple qui s’éloigne et dont je ne ferai plus partie désormais. Tous ces visages qui me sont devenus si familiers, combien de temps mettront-ils à s’effacer de ma mémoire ? Et que se sera-t-il passé entre nous ? Quelques mots bredouillés, quelques sourires échangés ? Ai-je été moi-même pour eux un peu plus qu’une apparition furtive ?

Je regrette mon évanouissement soudain, j’avais prévu pourtant de guetter, une dernière fois, les petits faits anecdotiques du parcours, tandis qu’à la fenêtre les prairies et les bois laissent place à un paysage plus urbain. Par exemple, au passage du contrôleur, les altercations enjouées des manieurs de cartes, que l’agent SNCF prend plaisir à savourer un instant, provocations gratuites de « fonctionnarophobes », toujours la même rengaine contre les grèves et les retards. Une fois, un passager qui connaissait bien le rouspéteur s’est mis à hurler : « La légion, voila ce qu’il nous faut et tout rentrera dans l’ordre, la légion ! ». L’autre s’est renfrogné en se taisant enfin et le wagon a bien ri. Je n’oublierai jamais cet autre type, assis à la place juste devant la mienne, qui feignait de travailler sur son ordinateur portable et qui visionnait en réalité une vidéo porno. J’en surpris par hasard l’écho sur la vitre. J’avais tourné la tête pour surveiller le paysage et je ne fus pas déçu du voyage en découvrant la lune. L’apprenti pornographe perçut l’effet de ma surprise, satanée fenêtre où tout se reflète, et rabattit aussitôt l’écran de sa rêverie. Un petit bonhomme se lève toujours dix minutes avant l’heure pour gagner la tête du train et sortir parmi les premiers. Il n’est pas le seul saumon à pratiquer cette lente remontée à la gloire de la Déesse Ponctualité. Cela m’a toujours épaté. Quand je me retrouvais coincé sur le quai, dans un maelstrom d’humeurs et de déplacements incontrôlés, je ne pouvais m’empêcher de penser au petit bonhomme et de lui donner raison. Une foule de détails encore et de péripéties que plusieurs nuits de conte ne pourraient épuiser. C’est fou l’exubérance qui s’égrène en seulement 56 minutes. Le trajet Evreux-Paris a rapté avec régularité et insistance quantité de petites heures de ma vie, qui formeront bientôt dans ma mémoire un voyage unique et ininterrompu, telle une vie parallèle qui s’étendrait sur cinq longues années. Je la regarde aujourd’hui dans le ciel de mon passé comme une constellation pittoresque, merveille de contradictions, mais n’est-ce pas le lot de toute aventure humaine ?

Je sors sur la place des horloges, l’air pollué de la capitale me serre le thorax. Ma double vie ébroïcienne et parisienne prend fin, je vais me consacrer au seul voyage qui m’importe vraiment, la flânerie intérieure, la fréquentation des livres et le commerce avec les mots. Enfin, tant que le grand Cric me laissera quelque répit. Le roman partage avec le train la certitude de la butée, mais l’inconnu d’entre les lignes, l’imprévu de l’effeuillage, le rebondissement, le coup de théâtre fendent toujours l’épaisseur de la monotonie, qui fait d’un livre beaucoup plus qu’une succession de pages et d’une ligne de chemin de fer plus qu’un agrégat de gares. Pour peu que l’on accepte l’invitation du conducteur à cette translation déterminée d’un point à un autre, tout devient possible dans l’intervalle de temps qui nous sépare du mot fin. Et s’il m’est donné un jour de conclure un premier livre, j’ouvrirais alors les yeux sur d’autres commencements, je partirai, mais plus loin, toujours plus loin… Recommencer sans cesse le voyage.

Fin
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  • claudine.chollet@orange.fr

    21 septembre 2015 at 18 h 00 min | Répondre

     » Le roman partage avec le train la certitude de la butée, mais l’inconnu d’entre les lignes, l’imprévu de l’effeuillage, le rebondissement, le coup de théâtre fendent toujours l’épaisseur de la monotonie, qui fait d’un livre beaucoup plus qu’une succession de pages et d’une ligne de chemin de fer plus qu’un agrégat de gares.  »

    Très belle métaphore !
    Entre le début et la fin de cette histoire, que d’évolution dans l’écriture ! L’émotion gagne le lecteur, l’attachement au narrateur… que j’aimerais quand même moins désespéré…

    • Kelquun Kelquun

      21 septembre 2015 at 19 h 05 min | Répondre

      Merci Claudine,
      j’apprécie le compliment. Ah le désespoir… J’assume, mais comme tout sentiment humain, celui-ci est transitoire, provisoire, interchangeable par l’entremise d’un aiguillage, la vie change un jour de direction. L’espoir comme un coup de dés. Je ne peux même pas sauter du train pour manipuler moi-même le levier, tout est piloté par des robots, aujourd’hui…
      Bien à toi

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