Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

7h46, le vendeur ambulant passe et peste contre mon cartable qui déborde un peu trop sur le couloir, bloquant la petite roue droite de son comptoir ambulant. Il lit dans mon regard surpris sa brusquerie non-commerciale en ce matin blême, se reprend et par effet de balancier, exagérément, me remercie de mon leste retrait. Replongé dans une légère somnolence, après avoir repoussé sur la tablette ma lecture en cours – les tribulations d’un photographe au pays du soleil levant – je songe à cet ersatz de voyage subi durant cinq ans. Deux heures de la porte de chez soi à celle du bureau, quatre heures en somme dans la journée. Comment font-ils tous pour supporter cela ? Et encore, il y a plus fort, les « Evreux-Paris » ne font que rejoindre dans leur folie douce ferroviaire les peuples cousins des « Bernay-Paris » ou des plus lointains, les « Caen-Paris », dormeurs du rail dont j’ai déjà parlé. Dans un rayon de plus de deux cent kilomètres autour de la capitale, une multitude d’envahisseurs serviles convergent ainsi pour avaler une pastille amère… Un travail que la longue agonie pour le rejoindre rend peu à peu aigris les plus toniques. 7H52, quand le contrôleur passe, il en prend souvent pour son grade, obligé de justifier les retards, d’accueillir un chapelet de doléances contre les fonctionnaires forcément bornés, et de servir une langue de bois sur un lit de sourire patient. Piques de part et d’autre. Fierté des picadors, quand l’uniforme a déserté le wagon, d’avoir joué un bon tour. Toute une vie passe sur les traverses. Je pense à ce cours de physique en première qui aboutissait à cette conclusion désarmante que, sur le plan des forces, la somme était nulle si l’on repassait par le point de départ, que l’on montât un escalier ou que l’on revînt de Chine. Moi, je ne me suis guère déplacé dans ma vie. Mes deux voyages à l’étranger se perdent dans mes souvenirs comme deux morceaux perdus d’un puzzle abandonné. Avec Francis, l’ami de toujours ou presque, en Belgique d’abord pour une traversée à vélo, dont les deux faits marquants furent les clystères montrueux de la collection de son grand-père, ancien médecin de campagne, et ce fiacre qui surgit une nuit sur la petite place de Bruges où nous flânions, et qui nous transporta subitement dans un univers stendhalien. Ensuite, ce fut à Prague, reçus dans une famille adorable de militants de la première heure du mouvement de la Charte 77. La révolution de velours venait tout juste de renverser le régime. Un voile gris maintenait encore sur la ville le passé douloureux. Grises les mines de ceux qui n’y croyaient pas encore, grises les vitrines des magasins, grise la boîte de jeu que nous avions offerte pour l’anniversaire d’un des enfants… Et ce trou de chantier d’où sifflait une fuite de gaz, devant laquelle nous sommes passés tous les jours avant de visiter la ville, sans que jamais aucun service public n’intervînt. Cela provoqua de la part de notre hôte cette réplique unique : « Oh, cela est très communiste ! ». Nous n’avons plus que rarement l’occasion d’évoquer ces souvenirs de voyage qui nous font encore rire. Depuis, il en a tant vu au cours de ses missions humanitaires, de Géorgie en Afghanistan, essayant de recoller les morceaux du monde que les puissants brisent en jouant à leurs jeux de massacres.

Je pense à toutes ces errances qui peuplèrent mes rêveries. J’avais cru pourtant avoir l’étoffe d’un aventurier, mais que ramène-t-on finalement de ces révolutions autour du monde ? J’ai envié ces conquérants de l’inutile, ces mercenaires modernes de l’urgence humanitaire, tous ces baroudeurs poètes qui encombrent les bibliothèques. Leurs mots, leurs rêves enfièvrent toujours la même quête. Qui nous pousse vers l’inconnu sinon cet écho lointain de notre propre cri ? Ce moi multiple qui nous fait peur, qui nous inquiète, que l’on tint pour si médiocre au point que l’on fondât pour le grandir tant d’espoir dans une expansion géographique ? Cette identité que l’on cherche désespérément dans l’étranger et que par notre insatiable appétit on risque de heurter, d’absorber ou de tuer ? Qu’y a-t-il de commun finalement entre un Kérouak, un Céline et un Jules Verne ? Cet appel en nous, cette énigme insoluble de l’âme humaine ? Kérouac sillonne l’Amérique d’Est en Ouest en sifflant son carpe diem, Céline remue désemparé la boue de l’humanité, Verne porte son regard sur le monde sans bouger de son bureau, ou presque. Chacun à sa manière pose la seule question qui vaille : qu’est-ce que l’humanité, quel est ce cri qui hurle « Qui ? » en nous ? Qui nous a mis ces désirs si puissants en omettant de nous confier un corps, des forces et surtout un esprit à leur mesure ? Qui vit ? Qui aime ? Qui s’épuise en chantant l’inconcevable effroi que murmure au plus profond de nous mêmes notre singulière destinée ? Je n’ai jamais voyagé dans mes rêves que pour user, à défaut de le dénouer, ce mystère qui double ma vie et l’intranquillise.

A suivre...
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