Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

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Tout déplacement est vécu comme un exil même s’il est volontaire. L’homo tripaliens, en transhumance quotidienne vers son lieu de travail, n’a de cesse de recréer dans l’espace qui le transporte le cocon de son intimité. Sur un sol instable, il est vital de redéposer le sédiment de notre culture, comme un matelas de sécurité. C’est le masque de la nuit, le petit coussin, son corps recroquevillé autour du sac à main, les yeux fermés jusqu’à Paris. C’est le travail qui n’attend pas et qu’il faut avancer coûte que coûte. La machine infernale nous absorbe avec nos grandeurs et nos petites manies, nos peines et nos joies, nos espérances et nos renoncements, nos désirs d’ailleurs, nos quêtes d’infinis, où divague notre aspiration à en finir avec cette hypocrisie productiviste. L’attente de l’écho, ne serait-ce que la vibration infime de notre existence. L’Evreux-Paris est une allégorie de l’époque moderne qui cherche, dans les recoins les plus hasardeux de notre condition, à remettre de l’humanité, là où la fuite en avant nous entraîne vers ce qui la congédie. Cette vermine est sans arrêt jusqu’à Paris Saint-Lazare, mais dans ses entrailles c’est toute une vie qui prend au passage des options sur le plaisir de savourer l’instant.

7h31, dans le mythique train devenu cette navrante navette, quelques malheureux arpentent encore les allées des compartiments. Les paquets anonymes qui usaient l’attente quelques minutes plus tôt, fulminent maintenant, qui contre son chef pour la « crasse » qu’il lui a fait subir la veille, qui contre le temps, qui contre les voyous qui fracturent les portières des voitures stationnées dans le parking près de la gare. Qui est coupable ? Qui ? Cet autre nom de Dieu, un dieu de carnaval qu’il nous plaît de brûler aussi souvent que possible pour nous défouler… Ces ritournelles d’aigreur dues au lever matinal s’évanouissent cependant lorsque se recomposent les petites familles opportunes. J’aurais aimé leur demander comment tout cela avait commencé. Il me semble que pour certains l’aventure se perpétue déjà depuis des années voire plus d’une décennie. Ils se cherchent du regard ou se pointent aux rendez-vous. Le premier qui arrive réserve la place de 4 sièges en vis-à-vis, parfois la double 4, troisième rame en partant de la fin. Quelques minutes après le départ, au grand dam des voisins qui comptaient rattraper une heure de sommeil réparateur, on entend le murmure grandissant des joueurs de tarot. C’est fascinant de les voir refaire, comme le comédien abonné à une pièce de théâtre unique, la scène du jeu de cartes, tous les matins et souvent tous les soirs. A toute vitesse, ils enchaînent les stratégies, chaque partie étant suivie d’une sorte de colloque savant sur les écarts de l’un à une certaine doctrine, sur le non respect de l’autre à un principe élémentaire, l’expérimenté se plaisant à rappeler l’héritage des standards, comme aux échecs. La bataille de discours autant que de cartes pourrait à la longue devenir ennuyeuse à mourir, et pourtant cette scène protéenne se reproduit à l’infini sans jamais se ressembler. Moi qui n’y goûte guère en tant que joueur, je fus un spectateur enthousiaste, guettant les grains de rage d’un partenaire furieux de la garde manquée de son acolyte, les éclats de rire de la troupe qui jubile de cet échange de mains, laissant les observateurs profanes incrédules et sans voix. Lorsqu’un néophyte s’y frotte, l’initiation est rude mais il se trouve toujours un ancien, protecteur, qui va redoubler de pédagogie. Alors, je tends l’oreille et à la longue, je sens que je pourrais un jour me lancer.

En réalité, cette fraternité d’accoudoir, qui anime les wagons à demi ensommeillés, sont des cercles tout aussi réjouissants qu’inaccessibles. Leur franche camaraderie est un monde qui éloigne l’entourage automatiquement placé dans la peau du témoin attendri. Car il ne se joue pas qu’une partie de tarot dans cette confrérie-là. Le double 4 est surtout le lieu des connivences. A cheval sur un paradoxe curieux, à l’extérieur du cercle, nous ressentons comme une gêne de voyeurs, à l’intérieur, on affecte des gestes ostensibles, on élève la voix à un volume sonore qui permettra à la cantonade d’apprécier combien ces gens-là s’entendent à merveille et sont heureux ensemble. On expose souvent les tracas du boulot, la collègue qui a dit ceci et qui a fait cela, ce qu’on lui a répondu, la belle répartie-là, tous ces beaux mensonges, tout ce qu’on aimerait être, tout ce qu’on aimerait dire… Et que l’oreille complaisante accueille avec des Ah ! Et des Oh ! Et qui surenchérit, et qui approuve ou encourage. Toute cette bonne amitié qui n’est pas dupe, mais il sera bien temps plus tard de dire les quatre vérités salutaires, pour le moment c’est le temps d’écouter.

Il y a cette femme qui sort tout à trac de son sac à main, dont on ne soupçonnait pas tant de profondeur, huit coupes de champagne en kit, que les sept voisins s’empressent de monter en un tour de main. Sortent du même sac deux petites bouteilles et des petits gâteaux… Tout cela pour fêter l’anniversaire de l’étonné qui en rougit ou bien la naissance du petit fils de celle qui en parle depuis bientôt trois mois tous les jours, ou simplement pour rire. De temps en temps, des croissants viennent améliorer l’heure ordinaire du thermos de café pour un joyeux breakfast circulant. J’y reconnais les accents et les émotions des agapes enfantines entre copains, ces instants volés aux adultes, qui valent tous les lifting. J’envie cette communion de l’amitié. Je comprends qu’après dix années à crayonner le territoire entre domicile et boulot, on ait besoin de se raccrocher à la convivialité des compagnons de galère. Qu’ai-je donc de commun avec eux ? Sur le fond sonore de leur joyeuse assemblée, je rêve d’une autre vie, d’un autre voyage, le nez collé au carreau.

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