Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

Fenêtres (8)

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Dissimulé sous une passerelle de planches ajourées, aux abords de je ne sais quelle rivière microscopique, affluent minable de quelque fleuve inconnu (le Mississippi est loin), je me recroqueville. Loin du monde qui vient vers moi. Je n’ai pas le cœur d’en arriver là. Aucun désir de regarder ma vie – celle d’ici je veux dire – se dissoudre. Si le Vermont est le vestibule de la Nouvelle-Angleterre, eh bien, il est un peu aussi l’antichambre de mon passé ! Je regarde l’eau s’écouler paisiblement sous mes yeux brumeux – moins froide que celle du Colorado, moins frétillante que celle des torrents du parc des North Cascades, moins tourmentée, bien sûr, que celle se fracassant sur les récifs de Neah Bay. L’envie monte, l’envie d’y plonger pour disparaître. Louise était alors triste et perplexe. Quand j’y repense aujourd’hui, son départ anticipé m’apparaît comme une lointaine conséquence de cette journée américaine – l’une des dernières – funeste et sans grandeur.

* * *

Le pavé fait un simple quadrillage brun clair. Avant la fenêtre, quoiqu’assez élégant, il apparaissait souvent sombre et austère. Désormais, je l’arpente sous la lumière, du bureau à la cuisine (pour y déjeuner, y prendre un verre d’eau, y chaparder un morceau de pain, un yaourt, un fruit…), de la cuisine au salon (un disque, un magazine, ma guitare, allumer la radio, une petite pause tout simplement), du salon à la chambre (un peu de linge à ranger, une fenêtre à refermer, un livre à récupérer), de la chambre au bureau (le travail, paraît-il). Mes pas laissent des traces fugaces sur le carrelage faites de poussières et de traînées blanchâtres, qui esquissent des diagonales un peu courbées reliant les points cardinaux de mon existence réputée paisible. Quand Louise et les enfants étaient encore là, j’aimais en savourer le rythme imperturbable. Car, chaque soir, la solitude monacale trouvait sa fin dans le retour des membres de ma famille dispersés aux quatre vents depuis le matin. Aujourd’hui, je ne sais plus.

* * *

C’est pour ça que je considère aujourd’hui que le Vermont a dessiné comme un trait d’union dans ma vie. Comme ces ponts couverts, grosses baraques de bois assez massives qui enjambent de petits cours d’eau aux reflets champêtres, dont il est le lieu de villégiature privilégié. Nous prenons des photos, un homme nous hèle et nous explique. Les mots s’entrechoquent, je n’en ai gardé qu’un confus souvenir : bridges, river, winter, risk of ice… You know, I’m not listening to you, man ! I am leaving soon !

* * *

Later on, SHE left her home and the one she used to cherish.

* * *

Sur le frigo de la cuisine (un yaourt), quelques magnets sont encore en place. La photo d’un pont couvert, grosse baraque de bois assez massive, décore l’une d’elles. La légende ne laisse planer aucun doute : Bennington. Une tonne bénigne, une tonne de souvenirs et quelques paillettes d’une solitude de plomb.

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