Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

Le bibliothécaire (4)

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– Putain !

Cette fois, aucune Mémé ne peut trouver à redire aux jurons malséants de Jean. Et, ce n’est pas moi qui vais lui en faire le reproche… putain, il a raison. Cette salle n’est pas vide comme nous pouvions nous y attendre. Les quatre murs sont couverts de rayonnages sur environ deux mètres de hauteur. Seule la première largeur est en partie occupée, 200 ou 300 bouquins tout au plus.

– J’avoue que vous m’en avez bouché un coin de découvrir mon stratagème, je pensais que vous dormiez la plupart du temps…

– Ce sont nos anciens rayonnages, je croyais qu’ils étaient partis dans les annexes.

– Pas tous, mon cœur. Ça vous épate, hein ! Vous m’avez toujours prise pour une harpie sans vision. Je crois que vous allez déchanter.

– C’est n’importe quoi ton truc, dis-je en m’approchant de la lettre B où je retrouvais mes Borges. Tu veux protéger quoi, les livres ? Tu ne fais que dérober des exemplaires…

– Non, mon p’tit bonhomme, je sauve ce qu’il restera de notre culture quand les crétins auront détruit tout le reste. T’es bien trop naïf pour t’apercevoir de ce qui se trame dans les grosses têtes qui nous dirigent. Le principe économique a pris le pas sur tout : la politique, la culture et la réalité toute entière, tout, tout. Le livre pour eux devient un produit gênant, qui prend de la place et qui coûte cher. Alors le numérique devient le salut universel, le nouveau Graal qui prend un million de fois moins de place que le livre papier. Toi qui vénères Borges, tu ne vois pas que le livre de sable est en train de tomber en poussière !

Je ne peux pas m’empêcher de penser que dans tout son galimatias, elle pointe quelque chose de vital. Je sens Jean effrayé et silencieux, et pour la première fois, depuis qu’elle nous a enfermés, une forme de danger.

– Où es-tu allée chercher des infos pareilles ? Tu connais notre directrice et son attachement au livre, elle ne permettrait pas cette destruction.

– Tu crois ça, elle qui est à genoux devant la hiérarchie, les médailles et les diplômes de ses supérieurs hiérarchiques ? Si les gestionnaires décident, elle sera comme toujours, le doigt sur la couture du pantalon.

– Coco, c’est pas sérieux, tout ce que tu arrives à faire c’est de priver nos abonnés d’un certain nombre de titres de notre catalogue. Le jour où tu auras fait riper toute la bibliothèque ici, ces livres existeront toujours quelque part et surtout en version numérique. Si notre métier a un sens, c’est celui d’inviter nos usagers à lire, la lecture Coco, dans les livres c’est ça qui important, pas le papier, ni le cuir.

– T’es bien comme la chanson toi, toujours près à retourner ta veste du bon côté. Je vous montre la lumière et vous, vous… ! Vous savez ce que vous allez faire, petites curieuses ? (« Petites curieuses » ? j’avais déjà entendu ça quelque part… qu’est-ce qui lui prenait ? Et toujours cette manie de mettre les mots au féminin.)

– Coco, tu sais bien que ça ne se passera pas comme ça. Aux States, on ne sait jamais de quoi ils sont capables, mais ici on sait ce que c’est que la mémoire universelle, l’objet-livre restera pour la maintenir à jamais dans l’esprit des hommes, même quand ils ne liront plus que sur des tablettes numériques, si ce temps-là arrive un jour.

Je ne sais pas ce qui me prenait d’adopter ce ton lyrique, peut-être l’urgence de prononcer quelques mots avant de mourir, je pense aux mots de Borges, « je crois que la lecture est une forme du bonheur », mais non, nous n’allons pas mourir, je délire…

– J’ai comme l’impression que tu vas nous le dire, s’esclaffe Jean qui s’est tu jusque là.

– T’as peur Jean ? Il a peur le guignol ! J’aurais pas perdu ma journée finalement. Mais non, mon gars, t’es pas à Auschwitz, je ne vais pas ouvrir le gaz !

– Là, tu pousses un peu Co…

– Stop ! Y a plus de Coco qui tienne, on dit Madame Denbar et vous, je vais vous appeler mes petites arpettes, ou mieux mes petites bonobos. Je commence à avoir du mal toute seule à accomplir ma mission.

– Ta mission, tu peux te la foutre au cul, ma vieille !

Jean n’a plus aucune raison de se gêner et moi, j’ai comme un doute sur la fin de cette histoire.

– Bon, ça suffit ton cinoche, dès que nous serons sortis, nous proposerons à Marie-Jeanne de venir jeter un coup d’œil sur ton arrière cuisine.

– Oui, faites-ça, visez un peu d’où vient ma voix. C’est une webcam qui fait micro et haut parleur, de la techno japonaise aux p’tits oignons. Ouais, j’ai maintenant de jolies photos de mes acolytes, que dis-je mes acolytes, mais je ne vois qu’eux sur la photo ! De belles gueules de malfaiteurs qui se cachaient sous une couverture de tire-au-cul. C’est la providence qui vous envoie… vous allez moisir dans votre enfer, mes p’tits étourdis ! Vous allez enfin vraiment comprendre ce que vous foutez ici…

En entendant ces dernières phrases, je ressens comme un coup en pleine tête. Et pour couronner le tout, elle assène :

– Maintenant, vous allez devoir vous remuer le train pour bibi, comme de vrais petits bibliothécaires !

Fin
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