Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

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S’il vous arrive un jour de migrer vers Paris à l’heure matutinale, évitez le wagon des dormeurs, en provenance de Caen, deux voitures avant la queue du train. Ce n’est pas un compartiment, c’est une institution ! Toutes les lumières sont éteintes, les rideaux tirés, une atmosphère qu’accentuera la saison hivernale. Renoncez au geste incongru de rétablir les plafonniers, deux douzaines de paires d’yeux, allumés de fureur, vous enjoindraient de faire machine arrière. Même le contrôleur ne s’y risque qu’en cas de force majeure… Il ne faut pas espérer trouver un siège libre dans cette place forte. Chaque dignitaire redouble d’ingéniosité pour dissuader le voyageur errant de lorgner sur une place adjacente. On s’en voudrait de déranger un masque de nuit posé sur des yeux charmants, que l’on ne pourra surprendre qu’aux brefs instants de l’arrivée parisienne. Le raffinement féminin pousse jusqu’à prévoir un petit coussin logé dans un coin du sac, un appui douillet à la joue qui en imprimera les arabesques. Des escarpins parfois sortent du même sac pour se substituer aux chaussures de ville et témoignent d’un respect inattendu pour le travail des femmes de ménages.

Malgré tout, les dormeurs n’ont rien inventé : s’étaler de tout son long sur les deux places est un stratagème à la portée de tout le monde dans n’importe quel compartiment. J’ai vu un homme bien bâti, qu’on ne soupçonnerait pas de manquer de détermination, jeter l’éponge face à un jeune blanc-bec qu’il a bien essayé 5 ou 6 fois de relever, afin d’en circonscrire le corps inerte dans les limites du siège côté fenêtre. Chaque fois qu’il parvenait à décoller le buste gémissant du sans-gêne et tentait dans l’instant de négocier un retournement du bassin pour s’installer sur la place libérée, l’anguille réussissait à se lover à nouveau empêchant tout voisinage. Un sketch à la Buster Keaton ! Nous étions plusieurs à regarder la scène, en soutenant le malchanceux de nos commentaires acerbes, sans qu’aucun d’entre nous ne songe à lui prêter main forte. Le moribond n’avait d’autres arguments que son inertie et quelques borborygmes d’où surnageaient des « Allez voir ailleurs… J’étais là le premier… ».

Sans aller jusqu’à ces extrémités, nous avons tous développé l’art de préserver notre espace d’intimité en annexant la place voisine. Que l’on pose négligemment la serviette à côté ou que l’on construise un savant empilage d’attaché-case, de manteau et de baise-en-ville, il s’agit toujours de montrer au candidat potentiel qu’il est un intrus. Hors de sa maison, l’humain tente de rétablir son espace vital, l’autre apparaît donc fatalement comme un concurrent, sauf s’il appartient à un cercle de connaissance. Il m’est arrivé moi-même de recréer ma bulle par des constructions attenantes hautement dissuasives, mais je m’astreignais par esprit de résistance à laisser tout bonnement libre le siège que je n’avais aucune raison de considérer comme ma propriété. L’étranger a sa place, telle était ma devise. Un héroïsme de pacotille, je n’ai jamais eu à affronter le grand fauve, ni les grands sommets, encore moins la face édentée d’un sauvage mal intentionné, non rien de tout cela, seulement une mauvaise posture que je prends un malin plaisir à vous conter.

Un de ces matins où la SNCF nous présentait un train tronqué, avec deux voitures de moins que la rame réglementaire, qui en compte neuf, tous les wagons étaient bondés. Les paquets de voyageurs avaient déjà disparu à l’intérieur quand je suis arrivé sur le quai. Une première fois, j’essuyai l’argument classique ,« j’attends quelqu’un », la seconde, l’absence la plus totale d’argument, « elle est prise » s’interposa sèche et sans appel. Deuxième wagon et nouvelle série de phrases toutes faites : « c’est déjà réservé », « vous n’avez pas trouvé ailleurs ? ». Un homme d’affaire avait déjà sorti son portable et pianotait un compte rendu plus important que les desiderata d’un usager lambda contraint à la station debout. Un monceau de documents étaient déjà étalés sur la tablette de la place inoccupée… Pas le courage, pas ce matin. Va pour cette fois, l’homme d’affaire ! Mais c’était juré, c’était bien la dernière : dans le wagon suivant, la première place libre serait pour moi.

Je repérai donc tout de suite un siège qu’une jeune femme avait laissé inoccupé, par inadvertance ou par naïveté. J’allais profiter de l’aubaine quand un filet de voix sortant d’une bouche délicate m’envoya une supplique : « vous ne pouvez pas en chercher une autre plus loin, s’il vous plait ? ». Je devais avoir mal entendu ou ne voulais plus entendre. Devant mon silence incompréhensif, elle répéta « s’il vous plaît, allez voir ailleurs, je vous le demande gentiment ». Pas loin d’un agacement en phase terminale, je décidai en moi-même, bien désolé pour ce petit brin de femme, que ce serait elle qui devrait subir aujourd’hui le côté déterminé de ma personnalité. En prenant soin de lui expliquer mes tentatives infructueuses des deux dernières voitures, je lui demandai, avec une pointe d’ironie, que j’essayai en vain d’atténuer au dernier moment : « avez-vous payé double tarif pour désirer occuper ces deux places, auquel cas je me retirerais sur le champ !  ». Cette tirade reçut une sentence aussi brève que directe : « et en plus, je suis tombée sur un con ! ». « Si cela peux vous faire plaisir », ai-je conclu cet échange cordial en m’asseyant à ses côtés. J’ai bien senti un climat électrique sur ma gauche tout au long de la traversée de deux départements, mais j’étais plongé dans le chef d’oeuvre de Kerouac, qui me vaccinait contre toute inimitié provisoire.

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  • Kelquautre Kelquautre

    12 juillet 2015 at 20 h 48 min | Répondre

    Cher Kelquun,

    Quel plaisir de retrouver cette anecdote ! Elle était enfouie dans ma mémoire et la simple évocation du Train-Train l’avait remise au jour. Depuis le début de la publication dans Le Critoire, je l’attendais, je dois bien te l’avouer. Un peu comme un soir de concert de sa star préférée, on profite de chaque chanson tout en pensant « Mais, nom de Dieu, quand va-t-elle jouer celle que j’aime tant ? ». Et puis la chanson arrive, on la reconnaît à quelques accords de guitare ou à une ligne de basse.

    Bravo pour ce passage drôle dont j’avais oublié les détails mais pas la saveur.

    Et, quel plaisir de vivre une telle aventure dans un TER !

    Kelquautre

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