Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

Fenêtres (6)

Lire le premier épisode

Elle me disait toujours qu’il ne suffisait pas de regarder à travers une fenêtre, l’œil humide et la nostalgie au cœur, pour voyager. Mais, moi, je n’ai jamais vraiment cru que voyager était seulement quelque chose de possible, jamais cru aux horizons nouveaux, aux possibilités du monde qui s’ouvre dans son infinie perspective. Alors, je ne répondais rien car je ne savais pas comment exprimer cette idée ancrée simplement en moi. Elle soupirait de me voir là.

* * *

Les visites se font à mi-voix pour ne pas troubler l’apaisante tranquillité du lieu. On pousse les portes avec prudence, on n’est jamais vraiment sûr de ce qu’on va trouver derrière… on craint peut-être de découvrir des cadavres (et le gros homme aux cheveux blancs, invariablement allongé sur son lit, que j’aperçois par la porte de sa chambre grande ouverte… quelques mois plus tard, qu’est-il devenu ?) ou d’interrompre un examen en cours, une conversation, un geste médical, la toilette… Enfin, on pousse les portes sans conviction avec un peu d’appréhension en creux. La chambre est blanche comme son visage dont il ne reste plus rien à part quelques paillettes noires (sa chevelure) et blanche (sa peau) dans mes souvenirs incertains.

* * *

On ne voyage jamais vraiment. On reste toujours là où on a été posé. Dans les aéroports, à travers les grandes baies vitrées – assez solides sans doute pour résister au nez d’un avion venu les percuter – qui donnent sur les pistes, on regarde les avions atterrir, décoller, manœuvrer… on rêve de destinations exotiques. Mais, au fond, on reste vissé à notre chaise. On ne part pour rien d’autre que soi.

Ainsi, à Neah Bay, on sait bien qu’on est au bout du monde. Là où tout a été laissé à l’abandon, figé dans un décharnement digne de la fin du 19ème siècle, petit morceau de terre que mêmes les américains les plus voraces n’ont pas voulu occuper. Un sentier couvert de planchettes pourries tranche à travers la forêt, on s’enfonce dans une forêt humide et dégoulinante, même en plein été. On entend l’océan bien avant de le voir. Mais on ne voyage jamais vraiment. Quand le sentier débouche enfin sur l’océan rugissant, l’écume et les oiseaux marins par milliers, on se doute – on croit – qu’on est arrivé quelque part.

* * *

C’est fini, Louise est partie.

* * *

Nulle part. Il n’y a nulle part où aller. L’océan est là qui empêche la fuite. On ne peut faire que demi-tour. A marée haute, il n’y a même pas d’espace entre la lisière de la forêt et l’océan lui-même. On en est réduit à regarder sans faire un pas de plus – un peu comme si on surprenait l’océan au détour du chemin, blotti dans une cache. Blotti ? S’étalant à l’infini plutôt… l’eau est gris bleu aussi loin qu’on puisse voir. Et son visage s’y dilue.

lire la suite
Print Friendly, PDF & Email

Le bibliothécaire (3) arrow-right
Next post

arrow-left Le bibliothécaire (2)
Previous post

Vous pouvez poster un commentaire ou laisser un trackback à cette adresse.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Aller à la barre d’outils