Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

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Paradoxalement, le mystère s’éclaircit un peu : Lovecraft a vécu à Providence, Rhode Island. Toute la question est maintenant de savoir si les bouquins de Proust ont également disparu (j’y verrais peut-être enfin un peu plus clair). Cette journée commence presque à m’amuser.

– Le temps perdu est toujours là, crie Jean.

– C’est une blague ?

– Non, la triste réalité, tout Proust est là intact, le voleur n’a aucun intérêt pour la grande littérature française.

– Tu ne vas pas me dire que tu l’as lu ?

– Non, mais c’est Proust quand même !

– Oui, tu as raison et il y a encore  quelques usagers qui l’empruntent.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Que Borges, Bioy Casares et Lovecraft ne font pas partie des stars dans le top 20 des prêts. On met donc plus de temps à s’apercevoir d’une disparition…

– Voler un exemplaire, passe encore, mais tous les titres d’un même auteur, je veux bien que notre portique d’alarme soit pourri mais quand…

– Qui a parlé des usagers, il me semble évident que si vol il y a, il ne peut être commis que par un collègue… Enfin, statistiquement plutôt « une » collègue…

– T’es malade ? Quel intérêt… ?

– Je ne sais pas. Tu peux sortir le listing des mises au pilon ?

– Seule Coco a les codes pour ça.

– Comme si cela t’arrêtait pour regarder ce que font les petits copains alors que t’as des piles de nouveautés qui attendent désespérément dans le foutoir qui te sert de bureau. Et n’oublie pas de piquer le planning dans celui de Lolo, on pourra voir qui était en service interne aux mêmes moments.

– Je fais comme si je n’avais pas entendu, je vais le craquer le nouveau code mais simple curiosité de ma part, trouduc.

Je regarde par dessus l’épaule de Jean pendant qu’il trifouille dans les entrailles insondables de notre système informatique – franchement je n’y comprends rien. Rien à tous ces codes informatiques alambiqués, rien à ces mystérieuses disparitions de romans étrangers, rien à ces rêves étranges et pénétrants qui hantent mes nuits. Et le pire c’est que l’addition de tous ces riens ne semblent même pas faire quelque chose : je ne vois aucun lien, n’identifie aucun fil conducteur… Au final, rien ne fait sens.

Je n’arrive même pas à décider si tout cela m’effraie, m’amuse ou m’ennuie seulement. Les rêves, sûr qu’ils commencent à me peser. S’extraire quotidiennement de son lit, tout gluant de sueur, avec la même question existentielle en guise de réveil-matin, ça devient vite un peu fatigant. Pour les disparitions de bouquins, ça m’amuserait plutôt, un peu comme on s’amuse à comprendre l’intrigue d’un roman policier… mais il ne s’agit pas de dénoncer qui que ce soit… si des collègues sont fans de certains livres au point de les dérober à notre mission de lecture publique, ça ne me pose pas de problèmes particuliers : ça fera quelques livres de sauvés de l’indifférence générale et de la ferveur technoïde de ces vingt dernières années !

– Putain ! Regarde ! Mais regarde, putain ! (Cette nouvelle jeannerie semble avoir décidé les deux mamies à se plaindre, d’une manière ou d’une autre, à la hiérarchie… une chance pour Jean, la hiérarchie est en réunion.) Eh, tu m’écoutes ? Regarde un peu ça, bordel de merde ! (De nouveau, la chance : les deux mamies se sont volatilisées.)

Je regarde donc l’écran que Jean vient de tourner vers moi.

– T’es gentil Jean mais tu peux décrypter, tu sais moi les machines…

– On va pouvoir t’encadrer, des dinosaures comme toi, y en a plus beaucoup à faire des œufs. C’est un peu plus tordu que la mise au pilon, tu vois. Les livres sont d’abord passés sur la carte animation, et ensuite ils ont disparu. Il n’apparaissent plus nulle part, sauf que le même jour on a fait sortir de la base les mêmes titres pour les placer dans un export-dépôt pour une association conventionnée. Le hic, c’est que « Bibliothèque Alexandrie », ça n’existe pas par chez nous.

– Tu penses que c’est une fausse…

– Ouais, et la vrai folle, tu la connais, regarde qui a passé les prêts sur la carte animation.

– Merde !

– Ensuite, de la carte animation à laquelle tout le monde a accès ou presque, le dépôt est quasi anonyme, futé.

– Mais qu’est-ce qu’elle va en foutre de sa bibliothèque de l’ombre ?

– Si tu venais aux réunions, tu saurais que parmi les collègues les plus véhéments contre le projet de numérisation, il y a notre adoratrice des papyrus. Elle a même brandi une étude américaine qu’elle est allée chercher on ne sait où sur Internet et qui préconisait là-bas une numérisation à grande échelle des livres contemporains pour réduire les frais de stockage, suivie d’une destruction de ces documents, tout en multipliant les surfaces de consultation virtuelle. Elle hurlait en proférant des menaces hystériques, si notre bibliothèque choisissait de mettre le doigt dans un tel engrenage !

– Tu crois qu’elle se serait mis dans l’idée de…

– Je ne sais pas… Mais « Alexandrie », ça ne te dit rien.

– Merde ! nos magasins patrimoniaux qui ont tous des noms de bibliothèques anciennes !

– Vite, éteins l’écran, regarde qui passe par là, elle a rien à y foutre en plus. Viens, suivons-là !

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  • Krzysztof

    14 septembre 2015 at 8 h 48 min | Répondre

    Kudos! What a neat way of thinking about it.

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