Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

– T’es nouveau, toi ?

– Sûr Darling, et j’ai des couilles en or aussi, je moisis ici depuis plus de 3 ans pov nase !

– Désolé.

– Tu te branlais pendant les promenades ou quoi ?

– Non, non, seulement je passe plus de temps à l’infirmerie que dans ma cellule. Et toi, t’es le nouveau bibliothécaire ?

– Je préfère être là que de me faire enfiler par Tony Prout.

– Toi aussi, t’y es passé ?…

– Tout le monde y passe. Et les gardiens, ça les arrange, ça leur fait du boulot en moins de nous traiter comme un ramassis de bonobos. Les enculades, c’est bon pour apaiser les plus agités, après ils n’ont plus qu’à ramasser les crottes à la petite cuillère.

– T’es con toi, s’ils t’entendaient… Tous cas, c’est une sacrée merde ce type, hein ! Son vrai nom tu le connais ?

– Providence.

– Quoi ?

– C’est son nom, Providence, ça fait cul-cul hein ! Toutes façons, autant l’appeler Prout.

– T’as pris pour quoi, au fait ?

– Ah, petite curieuse, t’appuies sur la pédale mais t’es pas sûr de finir le tour… Crois-moi ou pas, mais chaque matin je me pose la même question : qu’est-ce que je fous là ?

Réveil. Le cheveu, le poil et la peau trempés de sueur. Peu importe le rêve, son scénario, son décor. Invariablement, je me réveille toujours au détour de la même question. Et, invariablement, timing parfait, mes yeux s’ouvrent à peine que retentit l’alarme de mon téléphone portable posé sur la table de chevet. Magie de l’horloge biologique interne.

Dans un élan brutal, je me lève aussitôt et dirige mon corps poisseux sous la douche. L’eau froide ruisselle. Je repense à ce dialogue tout droit sorti des limbes de mon sommeil. Providence, admettons. J’y suis passé l’an dernier lors d’un voyage en Nouvelle-Angleterre. Pas le paradis sur terre mais de là à s’immiscer dans mes cauchemars. Tony Prout ? Franchement, je ne vois pas. Aurais-je l’inconscient porté sur le scatologique enfantin ? Pourquoi pas Joe Caca ou Marilyn Pipi ? Ou alors, le grand Marcel qui pointe son nez avec le S(exe) en moins… ! Vu qu’il était homo, autant que je sache, ça colle assez bien dans le tableau de la nuit passée.

Élémentaire, docteur Freud ! Non, je dois reconnaître que je n’y vois pas très clair. Une chose certaine néanmoins, tous ces mauvais rêves commencent à me fatiguer, au propre comme au figuré. Je finis de m’habiller puis je descends dans la rue. Le bus arrive en même temps que moi, la journée s’annonce bien ! A peine vingt minutes plus tard, je pousse la porte de la bibliothèque municipale. Je vais rejoindre le comptoir du deuxième étage, près du rayon littérature, derrière lequel je m’assois tout en allumant le poste informatique. Je commence en service public ce matin. Oui, décidément, qu’est-ce que je fous là ?

Mon collègue Jean me menace de son canon d’inventaire, je suis légèrement en retard, mais lui est en pétard parce que la chef l’a collé au recollement, travaux d’été obligent. « Été » pour lui, c’est un crève-cœur de devoir y associer l’idée de « travail » (pas seulement l’été d’ailleurs). Il passe des matinées à me raconter des histoires de poisson rouge ou de pêche. Hier, c’était un exercice de math de son fils qui le tarabustait, on a bien passé 1h30 à le résoudre avec nos vieux souvenirs de collège.

– Dis, Jean, où sont les grands Yaka, je n’ai croisé personne en arrivant ?

– Si tu t’intéressais un peu plus au planning, tu saurais qu’il y a une grande réunion sur le numérique, toute la journée.

– Encore un coup à se faire peur avec la disparition programmée du livre sacré…

– Que d’efforts alors qu’ils s’en occupent tous seuls de disparaître, les livres, regarde celui-là dans quel état il est. Qu’est-ce qu’elle a foutu Laurence, c’est de la clientèle de désherbage, ça !

– T’es pas gonflé au moins, toi, tu ne l’as pas fait depuis 5 ans dans ton secteur !

– Merci, c’est sympa… Attends, c’est bizarre ça…

– Quoi ?

– Je viens de scanner toute la littérature espagnole…

– Oui, et alors, ça te donne des envies de Buenos Aires ?

– Non, déconne pas, tout Borges et les quelques titres de Bioy Casares ne sont nulle part.

– Même en prêt ?

– Oui, j’ai fait le rapprochement.

– Une collègue prise tout d’un coup d’une folie de fantastique argentin ?

– Les livres seraient sur une carte animation.

Ce n’est pas que le boulot tout d’un coup me titille à nouveau, mais je n’en reviens pas. J’observe Jean, le canon d’inventaire à l’épaule, se déplaçant vivement pour scanner toute la littérature anglo-saxonne afin de vérifier si le phénomène de disparition s’est propagé dans d’autres secteurs. Je le regarde s’agiter dans tous les sens en repensant à mon rêve de la nuit dernière. En fait, je me demande s’il peut y avoir ne serait-ce qu’un infime rapport entre l’étrange dialogue qui terminait mon rêve et la mystérieuse disparition des écrits de Borges. Anthony Providence, le pointeur ?… une prison ?… une bibliothèque ?… Oui, évidemment une bibliothèque. Mais, il n’y a pas de quoi s’affoler, une bibliothèque, c’est Borges tout autant que moi.

– Oh, putain !

Du Jean tout craché. La classe absolue. Face à moi, deux lectrices un peu mamies qui erraient entre les rayonnages manquent d’en avaler leurs dentiers. Tout en s’éloignant lentement vers le fond de la pièce, le plus loin possible du comptoir, elles semblent hésiter à signaler le laisser-aller du personnel municipal. Sur leurs visages, se lit plutôt une certaine forme de dégoût résigné.

– Euh… oui, Jean ? Que se passe-t-il ?

Je marmonne ça en jetant des coups d’œil aux deux lectrices offusquées. Mais Jean ne les a même pas vues. Il s’en fout, il a quelque chose à raconter, Jean. Il fixe l’écran de son terminal avec un air de sidération absolue. Je me demande bien ce qui nous vaut une telle réaction étant donné que sur l’écran, il n’y a à peu près rien. Je redemande :

– Jean, Jean… ! Que se passe-t-il ?

– Eh bien, regarde ! Regarde, bordel !

Je songe aux deux mamies. Apparemment, déjà loin. Jean peut jurer tout son soul. Il n’y a personne aux alentours. Je me rapproche de d’écran. En recherche documentaire, Jean vient d’effectuer une requête sur Lovecraft (un de mes auteurs fétiches soit dit en passant). Et le logiciel a renvoyé une réponse simple : « Aucun document ne correspond à votre recherche ».

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