Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

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7h15, le hall de la gare d’Evreux fourmille déjà. A gauche, les queues alignées derrière les guichets ondulent d’impatience, le train ne va plus tarder. Il m’arrive parfois d’être une des vertèbres de cette file fébrile. Pourquoi faut-il donc que je choisisse de me placer, toujours, derrière cette personne qui ne trouve pas d’autre moment pour demander le renouvellement de sa carte d’abonnement ou bien pour poser la question qui provoque ce rictus inquiétant du guichetier, annonciateur d’une réponse difficile à trouver, quand ce n’est pas le terminal de carte bleue qui crépite en désordre et grignote un temps précieux ? Non pas que je sois si impatient que cela de rejoindre mon lieu de travail, toujours cette sorcellerie qui opère : je dois prendre le train et tiens absolument à me trouver du bon côté du marche-pied, dans le sens de la marche.

A droite, une lumière plus crue attire les curieux, le point de vente Hachette vide ses présentoirs, des amateurs de café matinal se brûlent les doigts, tout en lisant le journal, au contact du gobelet en plastique. On devine à la tâche de gras qui traverse le papier, du côté de l’autre main, la signature de la viennoiserie – formule petit-déjeuner – qui fera bientôt d’autres dégâts au creux de l’estomac. Certains assument leur inaction, assis sur de rares sièges. Somme d’impatiences, de sommeils inachevés, échos de bonjour, saccades de retrouvailles et de bises, une population s’agglutine. Est-ce que ces gens se connaissaient ou bien, finalement, une forme d’accoutumance aux visages crée-t-elle le rapprochement ? Sans doute, en hiver, la tour rougeoyante du chauffage collectif y a contribué… J’en fus un quidam, à mon corps défendant. Pas assez longtemps pour être admis dans un des cercles de cette communauté bigarrée, juste assez pour mesurer les degrés de mesquinerie que l’humain peut gravir, jeté hors de chez lui et contraint à s’en éloigner plus que de raison pour gagner son salaire. Bien assez cependant, pour être l’observateur privilégié de cette faculté extraordinaire de l’être humain itinérant à recomposer son monde en toute circonstance. Le trajet Evreux-Paris a rapté avec régularité et insistance une quantité de petites heures de ma vie, que je regarde aujourd’hui dans le ciel de mes souvenirs comme une constellation pittoresque, merveille de contradictions.

7h26, le train s’ébranle. Un bon jour, la place à côté de moi reste inoccupée. Pourtant je n’ai pas eu le loisir de choisir mon compartiment, je ne suis pas sorti tout de suite sur le quai, traînant un peu trop dans le rayon des périodiques informatiques. Je n’aurais donc pas cédé définitivement à cet accomplissement de la monotonie qui nous fait repérer l’emplacement exact du quai où s’arrêtera, face à soi, dans un dernier sursaut du freinage, la porte du wagon de son choix. Je suis meilleur dans le métro car j’entre dans la rame à l’endroit précis qui me permettra de réduire la distance me séparant de la sortie ou de la correspondance.

Pour assister à la cérémonie du « wagonnage », il faut arriver sur le quai avant 7h20. Les uns après les autres, en vaguelettes successives, mes congénères se rangent par petits paquets équidistants. Je m’étais juré qu’un jour je me pointerais plus tôt pour identifier celui qui se place le premier à son poste, qui sert donc de repère à tous les autres. Cette investigation ne pourrait évidemment prétendre au caractère scientifique qu’à condition de réitérer l’opération, j’aurais pu ainsi savoir si quotidiennement ou par séquence, il s’agissait toujours des mêmes personnes. Je ne l’ai jamais fait. En revanche, j’ai pris parfois un malin plaisir à souffler l’air de la rébellion. Rien ne fait plus enrager l’habitué que le nonchalant qui arrive à la dernière seconde et qui, profitant d’un clinamen dans la succession régulière des freinages, repère dans les derniers mètres à quel endroit la portière va venir mourir, pour entrer le premier, triomphant, dans la voiture. Le paquet vitupère alors contre le malotru tout autant que contre le machiniste, coupable d’avoir ruiné par sa maladresse la science du « wagonnage ». Puis, le ronchonnement s’ébroue vers l’ouverture déplacée qui a redistribué dans la panique l’ordre des entrées.

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