Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

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7 h 11. Le bus me dépose à la gare routière après un virage négocié toujours trop rapidement et qui accole à la vitre les passagers mal aggripés aux barres d’appui, encore un peu ensommeillés. Quand j’étais enfant, c’était toujours un grand moment cette arrivée à la gare. Rien à faire, la locomotive piaffait déjà. J’avais attrapé la maladie de mon père, toujours peur d’avoir oublié quelque chose, dernier tour dans la chambre où j’attrapais un livre supplémentaire qui alourdirait la charge, et quelque autre objet inutile qui ne sortirait pas de la valise de tout le séjour. Départ précipité. Plus que quelques minutes avant de placer sa vie entre les mains d’un machiniste. Un beau jour, mon père ajouta à ses angoisses de départ la hantise de se faire cambrioler, tandis que nous serions en train de paresser sur la plage. Grâce à un collègue de travail, il récupéra des barres d’acier avec plein de trous réguliers. Il les avait fait découper à la taille de chacune des fenêtres de la maison, du rez-de-chaussée au premier étage ! Il commençait la veille, c’était éreintant et certaines barres mal ajustées lui faisaient proférer moult jurons dont il ne se repentait nullement le dimanche suivant. Une bonne douzaine de boulons à visser sur chaque barre tout de même. La première fois, il avait fallu percer des trous dans les balustrades et dans les volets. Quand mon père partait en vacances avec nous, à 18 heures la veille, nous étions plongés dans l’obscurité en plein été ! Plus le choix, notre maison de famille s’était refermée comme une coquille, résolue à être abandonnée par ses occupants durant tout un mois.

A l’époque, le train corail et ses longues rames sans séparation ne devait exister qu’à l’état de concept. Dans le compartiment de huit, régnait toujours une joyeuse pagaille : les personnes âgées tout aussi excitées que les plus jeunes, peur de rater le train, de ne pas avoir la place pour la valise en cuir, peur de laisser maman sur le quai ou d’emporter Papa que le travail retenait à Paris, qui cherchait ses clés et que maman finissait par retrouver dans une de ses poches. Course et batailles pour la place au carreau, excuses exigées pour le pied de la dame écrasé au passage, peur de cette puissance magique qui avait la faculté, à une certaine seconde, de ne plus nous laisser d’autres choix que de partir. J’ai toujours conservé cette appréhension infantile, au moment de gravir le marche-pied. La sensation de quitter le sol à bord d’un avion n’a jamais pris le pas sur ce sentiment-là. Le train ne fait pas l’impasse du relief, il suit les pleins et les déliés de la géographie et écrit sur ce tempo un itinéraire unique, chaque fois que l’on repasse sur la même ligne, palimpseste de l’aventure ferroviaire.

J’ai regardé ce matin avec incompréhension la pile monstrueuse des billets aller-retour accumulés dans une boîte à chaussure. Evreux-Paris, Paris-Evreux. Grandes lignes, quelle vanité, je suis même estampillé « grand voyageur ». Je n’aurais jamais cru que tout cet édifice merveilleux, cette cristallisation qui a accompagné les différentes stations de l’enfance, se noierait un jour dans la bave décevante d’un limaçon qui m’a conduit, cinq années durant, sur mon lieu de travail : 7 h 26, retour 18 h 09, quand tout allait bien. La SNCF a troqué l’oeuvre imaginaire contre une obscure opération commerciale, et ce mal qu’elle m’a fait, la SNCF, je ne peux guère en réclamer réparation à l’arrivée, au guichet « Accueil », au bout du quai.

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  • Kelquautre Kelquautre

    30 avril 2015 at 21 h 37 min | Répondre

    Salut à toi l’Ulysse des temps modernes,

    Il m’apparaît tout à coup que tu es Quelqu’un quand Ulysse s’amusait à n’être Personne… Je ne suis pas sûr que ce soit le plus important. Mais cette idée m’a frappé brutalement. En tout cas, comme Homère, tu brouilles les pistes en convoquant les deux dimensions de l’espace et du temps. Deux villes reliées par un train-train et les reliefs d’un paysage esquissent un espace géographique et des agrégats de souvenirs d’enfance font pénétrer le lecteur dans un couloir du temps…

    Ou comment la flèche du temps brise les lignes (ferroviaires et) géométriques.

    Finalement, il me semble que c’est la nostalgie qui creuse ainsi son sillon dans l’épaisseur cartonnée des billets de train conservés et qui transpire dans ce texte mélancolique qui nous rappelle qu’Ulysse partait toujours à l’aventure quand il n’aspirait qu’à une chose : revenir à la source de son espace et son temps…

    J’attends la suite. Bon voyage.

    Kelquautre

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