Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

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Onze heures. C’est souvent à ce moment de la matinée que je me rappelle le départ de Louise. Alors, je me lève, je tourne un peu en rond, j’essaie vainement, quelques gestes nerveux et ridicules, de me concentrer sur mon travail, c’est impossible, je me rassois tout de même, je me relève encore… Et, je sanglote aussi parfois. Enfin, je descends au sous-sol enfiler un vieux pantalon et des chaussures de marche avant de sortir me promener dans la forêt voisine.

* * *

On y progresse facilement (avec un équipement simple : chaussures de marche, vêtements de pluie, bonnets et écharpe…), on grimpe au milieux des ruisseaux, des cascades, des rivières glacés. Les arbres y sont moussus et dégoulinants d’humidité, plus larges et biscornus les uns que les autres, certains ont poussé sur les troncs de leurs congénères en voie de pourrissement ou sur des vieilles souches, comme si la nature ne pouvait pas attendre. La végétation est foisonnante un peu comme dans une forêt équatoriale (je suppose) sauf qu’il y fait frais (plus que vraiment froid). On y croise parfois quelques rangers bienveillants mais rarement des randonneurs. Dès qu’on s’enfonce un peu loin dans la forêt, il n’y a plus personne. On craint un peu les ours mais on souhaite aussi les rencontrer malgré tout.

* * *

J’y avance rapidement, le cœur malade, avec pour objectif de m’essouffler et de vider mon esprit engorgé… Je ne pense à rien, j’arrive à ne penser à rien. En automne, les feuilles forment un épais tapis brun qui craque sous les chaussures. Le mois de novembre est sec, la forêt blafarde paraît figé dans le froid. Un jour de semaine, en matinée, on n’y rencontre absolument personne. Dans les jardins des maisons voisines, des chiens aboient furieusement comme enragés (ou ravis) à l’idée d’avoir repéré un intrus dans le silence et l’ennui de la fin de matinée. J’accélère le pas, ils hurlent de plus belle.

* * *

La forêt s’avance jusqu’à la plage. Puis c’est l’océan, le vent et les nuées d’oiseaux. Le paysage est un peu austère mais on peut s’approcher du Pacifique pour le toucher, les vagues font d’énormes rouleaux qui s’écrasent sur la plage en générant d’épaisses couches d’une écume opaque, blanche et sale, qui sont sans cesse remplacées par les suivantes. Elles font disparaître mes mollets dénudés. Un vieil indien au sourire édenté arrivé de nulle part, matériel de pêche sur les épaules, s’approche et me met en garde contre la violence de la houle. Je le remercie en souriant.

* * *

De retour à la maison, en observant le ciel à travers le carreau du vasistas rouillé et entoilé du sous-sol que personne n’ouvre jamais, je revois le visage de Louise qui s’imprime dans les nuages effilochés. Mais je me sens comme apaisé par ce bol d’air matinal : je me dis que le froid et la lumière du matin m’ont fait du bien. Je me rassois, les rayons du soleil ont quitté mon bureau. Armé d’un surligneur et d’un crayon à papier mordillé, je me replonge dans la lecture d’un article scientifique mais le bruit des vagues et les cris des mouettes résonnent encore dans ma tête.

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