Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

 Voyageur malgré moi, par une de ces successions de choix qui, mis bout à bout, vous enchaînent à une réalité décevante, j’en suis devenu une catégorie singulière, qu’aucune épopée n’a jamais chantée. J’appartiens à un peuple migrateur, laborieux et discipliné, qu’un air de rébellion parfois soulève. Au moment de le quitter, j’en ai la nostalgie aussi perplexe qu’attendrie.

Migrants modernes, mi-aventuriers par répétition de l’exil en caravanes quotidiennes, mi-casaniers par itération du retour au bercail, le peuple des nomades professionnels s’ébroue de bon matin, leurs regards se croisent et plongent dans l’entrelacs d’une frustration sèche d’un corps que l’on a quitté, d’un rêve qui rosissait la nuit et que la lumière trop blanche de la salle de bain a effacé d’un coup, alors que devant le miroir l’imprudent esquissait l’audace de se regarder un peu trop tôt.

Pouvez-vous imaginer le mal que m’a fait la SNCF !? Jusqu’à une date récente, le transport ferroviaire avait pour moi la majesté des grands espaces, traversés à la vitesse du vent. Prendre le train était une formule magique qui convoquait l’imaginaire des départs légendaires, en marche vers une destinée lointaine. La toile du rideau, par les trépidations d’un convoi moins confortable qu’aujourd’hui, faseyait comme la voile d’un navire. Son odeur de poussière empruntait au remugle saumâtre que laissent les embruns sur le pont des bateaux. Si mes parents n’avaient pas réservé la place côté fenêtre, je finissais toujours, malgré ma timidité enfantine, par obtenir le privilège de coller mon nez au carreau. J’admirais le défilé du paysage. Les monts et les plaines s’enroulaient en flots rebondissants d’une mer démontée. La fenêtre de la SNCF m’offrait ainsi pour le même prix un écran allumé vers toutes les rêveries. Le bonheur était sur ses rails. J’entends encore la petite musique du voyage, le cliquetis des roues sur les jointures. On se le refait en bouche lorsque le besoin d’évasion se fait par trop sentir. Aujourd’hui, la dictature du confort a imposé son silence.

Placée sur ses deux lignes qui lancent jusqu’à la nausée leurs allègres perspective, la locomotive confère à la force du destin une mécanique bien huilée. Que n’ai-je eu le courage de filer ainsi vers ma destinée ? Les escales m’ont happé, j’ai pris bien des détours. A dix-sept ans, j’avais vu ma vie se déployer comme un grand incendie et se consumer dès que j’ai rouvert les yeux sur l’impossibilité des commencements. J’écris de nouveau dans la stupéfaction d’un silence démoniaque, entré en moi depuis trop longtemps. J’ai quitté le train de mes désirs comme l’on rejette les vêtements trop grands qu’un protecteur nous envoie avec de bonnes intentions. Je pense à tout cela, une larme perlant sur ma joue, se multipliant à l’infini sur la vitre fouettée par une averse normande. J’essaie de retracer les quelques lignes évocatrices de l’incendie qui couve encore sous la cendre. Balancement répété d’un aller-retour en train, berceau d’une renaissance inachevée.

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