Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

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Au bord de la rivière, les pieds dans l’eau glacée, j’avais consacré une bonne partie de la soirée à composer, à l’aide de cailloux éclatants, le visage d’un homme à l’allure clownesque (deux yeux blancs ivoire presque ronds rehaussés de sourcils bruns et allongés, un nez plat et fin couleur saucisse, une bouche matérialisée par deux galets gris en croissant et surtout une tache noire et tenace balafrant une bonne partie du visage entre les yeux et le nez) dont il me reste aujourd’hui une photo brillante sur laquelle la figure rocheuse reflète le soleil avec insolence. Dehors, la pluie tombe, incessante. Toutes les quarante minutes environ, le pachyderme qui occupait l’emplacement à côté du nôtre se jetait dans les eaux glacées du Colorado dans un splash assourdissant pour rafraîchir sa carcasse brûlante qu’il laissait griller heure après heure sous le soleil de Californie en sirotant des bières dans le grésillement de son poste radiophonique. A chaque fois, dégoulinant d’eau froide, le ventre luisant, il reprenait sa place dans un fauteuil de camping famélique quoique capable de supporter son poids. A ses côtés, était installée une tente igloo orange absolument minuscule : on avait peine à imaginer cet homme énorme se glisser à la nuit tombante sous la toile de cet abri réduit. Entre lui et nous, un barbecue fumait inlassablement et cuisait les différents formats de viande qu’il extrayait, sur un rythme de métronome, de son immense glacière en plastique. Les splendeurs du paysage semblaient le laisser de marbre (le large canyon dans lequel nichait le camping aux couleurs vertes et ocre n’était que la continuation de l’autre, plus grand encore, que nous avions visité quelques heures auparavant) ; il ne faisait absolument rien.

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Nous venions de parcourir quelques centaines de miles dans la chaleur desséchante de l’ouest de l’Arizona et il semblait être affalé là depuis toujours, observant avec un détachement amusé les touristes frénétiques planter leurs tentes pour la nuit et repartir au petit matin. Le soir, au moment de nous réfugier dans notre petite tente de toile bleue, la musique de notre voisin avait continué à occuper notre environnement sonore, fatigante. Les phares de quelques camping-cars monstrueux venaient parfois inonder de lumière notre chambre sur laquelle s’agglutinaient les moustiques mais, au fond, nous dormions déjà.

* * *

Dehors, la pluie est incessante. Elle frappe le carreau avec une sorte d’agressivité obstinée. Je trouve ça finalement assez beau (je n’ai pas spécialement soif de soleil, j’ai habité des contrées plus pluvieuses) quoique le bosquet voisin, dégoulinant, paraisse un peu miteux.

* * *

Il avait fait très sec dans la journée. Nous avions échoué là par hasard, ravis du prix de l’emplacement pour la nuit (moins de vingt dollars dans mon souvenir). Une douche m’avait paru une priorité mais, en découvrant les sanitaires, je réalisai que le standing du camping était en rapport avec la modicité de notre dépense : la cabine dans laquelle je me dénudai au milieu de la poussière et de la crasse n’avait sans doute pas été nettoyée depuis le tout premier Thanksgiving… En me douchant, j’aperçus – au-dessus des quelques filets d’eau que le calcaire laissait passer à travers la pomme de douche – une minuscule fenêtre couverte de toiles d’araignées. Je me fis la réflexion que cette fenêtre donnait sur des paysages magnifiques mais qu’il n’était, depuis longtemps sans doute déjà, plus question de l’ouvrir.

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