Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

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C’est le milieu de la matinée, j’appuie mon front sur le carreau de la fenêtre, ma tête fait un bruit sourd en heurtant la surface vitrée. Dans le jardin, une gelée blanche a recouvert la pelouse qui, faute d’un entretien régulier, fait d’affreuses touffes par endroits. La fine couche de givre fige ensemble les feuilles mortes et trempées qui sont tombées des arbres – châtaigniers, chênes et bouleaux – ces dernières semaines. Ces arbres, des essences typiques, je crois, des forêts normandes, peuplent notre petite propriété : fin novembre, ils sont magnifiques avec leur silhouette décharnée et immobile, sculptée dans la lumière glacée. Mais je les préfère quand même en été : tout chargés de feuilles et d’oiseaux, bruissant dans le vent. Une sorte de pivert rouge et jaune (dont je ne connais pas le nom, je ne connais que quelques noms d’oiseaux d’Amérique – Birds of America… je me souviens de ce gros pivert à tête rouge, sur Tiger Mountain, qu’on voyait voler d’arbre en arbre : pileated woodpecker) passe en fendant l’air froid du matin… un oiseau resté là, qui n’a pas émigré… qui n’a pas voulu partir. Peut-être que ce genre d’oiseaux n’émigre jamais, peut-être qu’il n’a pas fait assez froid. Après avoir brutalement traversé mon champ de vision de gauche à droite suivant une trajectoire horizontale, il est reparti comme une comète à la verticale, vers les nuages.

* * *

Dans le ciel, ils dessinent des archipels cotonneux qui s’effilochent en laissant percer quelques miettes de bleu. Par le hublot sur lequel je colle mon visage, j’aperçois, à travers les lambeaux de blanc, la terre, très loin en-dessous. Avec une sorte de curiosité avide un peu niaise, je scrute ce paysage vu d’en haut, ce monde mis à plat, puzzle de figures géométriques qui apparaît par intermittence, au hasard des béances ménagées par la couche nuageuse : les champs, immenses rectangles verts, jaunes et marron qui s’encastrent les uns dans les autres avec une espèce de « rigoureuse harmonie » ; les routes, courbes, segments ou droites noirs qui s’étirent en serpentant autour de blocs rocheux et en jouant des obstacles offerts par le relief ; quelques villes composées d’agrégats de petits cubes aux toits rouges, parfois organisées en des quadrillages monotones et austères ; et une multitude de piscines bien sûr, petits ovales bleu vif qui font comme des pastilles lumineuses criblant la surface terrestre, désertique et poussiéreuse du Nord de la Californie. Plus tard, les nuages se font plus rares, il devient plus facile d’observer la terre. Je devine que nous survolons désormais l’Oregon, la croûte terrestre paraît moins sèche. Et, tout à coup, j’aperçois le cratère. Il dessine un disque bleu quasi-parfait au cœur d’un relief montagneux couvert de forêts. Pas tout à fait en son centre, une petite île boisée, on la discerne à peine, l’avion est un peu haut…

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* * *

Dans le ciel, un avion passe et croise la trajectoire de l’oiseau redescendu vers le sol. Je relève la tête. Le trapèze lumineux a définitivement disparu, le soleil a tourné derrière la maison. Il fait encore clair dans le salon – la fenêtre remplit sa fonction – mais la chaleur du soleil est perdue. Je me rassois dans le fauteuil qui tourne le dos au jardin.

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