Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

– Et, que supportez-vous, pour votre part ?

– Le bel effort d’imagination de notre gouvernement, répondit Tom du tac au tac, le flegme se lézardant d’un léger sourire en coin. L’époque industrielle nous a sorti de la condition de serfs pour nous jeter dans celles des travailleurs. Je ne suis pas le premier à le dire, le salariat, ce n’est que de la cosmétique sur les marques de nos chaînes.

– Il y a un siècle oui, mais depuis les droits individuels, les droits universels…

– Ce qui se passe aujourd’hui donne raison à Marx, des droits oui mais des droits formels. Si vous aviez pris le temps de lire le texte de loi instaurant les Tom, vous vous seriez aperçu vous-même que les droits de Tom ne sont ni plus ni moins qu’une réécriture du code du travail. Dans son ignominie, comme vous dites, le gouvernement a scrupuleusement respecter la légalité.

– Voila que Tom sort de ces gonds, à la bonne heure ! Pourquoi vous êtes-vous porté volontaire dans ces conditions ?

– Pour ne pas crever à petit feu devant le miroir glacé des vitrines. Pour moins souffrir de m’apercevoir que je me confonds avec cette horde d’exclus, qui mendient pour équilibrer la balance des reniements ! J’ai simplement choisi d’avoir un toit Monsieur. J’ai décidé que ce monde était absurde, une fois pour toute, j’en ai été soulagé. Dans ce théâtre en ruine, être un Tom ou autre chose…

« Le Tom malingre et timide cachait bien son jeu, pensa l’homme, c’est un sacré gaillard qui venait de le remettre à sa place ». Par dessus le marché, l’homme était bien obligé d’admettre qu’il pensait exactement la même chose que Tom.

« Comment en sommes-nous arrivé là Tom ?

– La tyrannie du tableau de bord, Monsieur

– La quoi ? S’exclama l’homme en manquant de s’étouffer avec un carré de chocolat. »

Tom s’assit sur le bord du canapé, ses mains s’agitaient enfin, sa bouche faisait des cercles muets avant de trouver les mots qui allaient exprimer très précisément sa pensée : « notre belle élite gestionnaire, lança-t-il d’un air mauvais, pilote notre humanité en regardant des chiffres, des pourcentages et des courbes, tout le monde a oublié de regarder la route. L’ère des droits de l’homme et de l’égalité est révolue, nous sommes redevenus des animaux, chaque individu est une pièce détachée de l’espèce, uniquement liée aux exigences de la production.

– D’où sortez-vous tout cela mon petit Tom ?

– Il y avait une radio dans la salle de pause de l’animalerie, C’est un philosophe qui en citait un autre, je crois, j’ai oublié son nom.

– Mon cher Tom, s’enflamma l’homme en sautant sur place, je suis heureux de vous avoir extirpé du commerce des animaux. Quel malotru je fais, je ne me suis même pas présenté, je m’appelle Thomas, Thomas Besseau, et vous ?

– Christian Stana

– Bien, bien. On va commencer par le brûler ce contrat, ensuite je ficherai en l’air mon existence bien rangée. De toutes façons, ça faisait un moment que je me demandais comment un tel système pouvait tourner rond. On va tout faire péter hein Christian ?

– Comme vous voudrez, monsieur…

– Oui, enfin, si ça ne marche pas nous partirons en voyage comme deux dandy distraits par le moindre envol de papillon. Histoire de poursuivre cette conversation.

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  • Claudine Chollet

    1 janvier 2015 at 19 h 38 min | Répondre

    « On va commencer par le brûler ce contrat, ensuite je ficherai en l’air mon existence bien rangée. De toutes façons, ça faisait un moment que je me demandais comment un tel système pouvait tourner rond. On va tout faire péter hein (…) ? »
    Dites-moi si je me fourvoie, monsieur Kelquun, mais cette tirade pourrait bien comporter des indices prémonitoires… non ?

    • Kelquun Kelquun

      2 janvier 2015 at 19 h 04 min | Répondre

      Madame Chollet, je vous vois bien face à cette braise-là comme devant une friandise croustillante… A partir de quand Kelquun peut-il devenir explosif, voire subversif ? Qui peut le dire ? Quelqu’un d’autre ? De mon côté, je me demande comment le monde dans lequel nous vivons a pu s’y prendre pour ne pas exploser, alors que tous les ingrédients sont dans la marmite ? Je soupçonne une complicité du monde dans lequel nous rêvons…

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