Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

La fenêtre découpe un rectangle vert – presque un carré, à vrai dire – dans le mur de la maison. Avec son cadre de bois blanc, elle ressemble un peu à un monumental tableau d’art contemporain (Composition champêtre n°19…). Chaque matin, le soleil ascendant vient projeter une sorte de trapèze pâle et lumineux sur les pavés brun sombre du salon. Puis, à la faveur de la rotation de la planète, le polygone traverse lentement la pièce en se déformant, glisse sur le canapé et s’échoue finalement sur la grande feuille cartonnée punaisée au mur. Pendant un bref moment, les archipels imaginaires qui y sont esquissés au crayon sont alors illuminés – comme brusquement jetés sous les feux de la rampe. Par la porte de mon bureau laissée ouverte, j’assiste à cette lente translation lumineuse : j’observe la scène.

* * *

J’étais là quand le mur intérieur a été percé (la paroi bétonnée extérieure avait été découpée dans un immense fracas les jours précédents). Il faut bien le dire, il y avait quelque chose d’un peu solennel dans cet épisode du chantier et, même si je ne les ai jamais regardées depuis, je n’ai pu m’empêcher de prendre quelques photographies. Le maçon y est allé par étapes successives. Il a d’abord scié un premier rectangle dans l’angle supérieur gauche de la future fenêtre et la lumière du soleil est entrée – c’était le matin. Il a ensuite poursuivi ses découpes en suivant le sens des aiguilles d’une montre.

Au deuxième rectangle, le mur était fendu d’une large meurtrière horizontale qui laissait entrevoir un morceau de ciel ainsi que les branches hautes du bosquet voisin. Au troisième rectangle, la béance a perdu de sa symétrie comme provisoirement déséquilibrée. Presque aussitôt cependant, la chute du quatrième morceau de placoplâtre a fait naître la fenêtre. Il y avait quelque chose d’un peu magique dans cette lumière libérée qui perçait brutalement l’obscurité de ce coin salon. Mais, je n’ai rien dit, j’ai gardé tout cela pour moi, évitant de me confier à l’homme qui avait opéré le prodige : je craignais simplement qu’il me prenne pour un fou.

* * *

Ainsi, pour peu qu’on regarde de l’intérieur vers le jardin, cette grande fenêtre à châssis fixe – c’est une baie nous disent certains – découpe aujourd’hui un rectangle vert dans le mur de la maison. Des gouttes de pluie viennent s’y échouer souvent, mais le vent qui souffle inlassablement sur le plateau céréalier ne la fait pas vibrer. Je me lève, je sors du bureau, je joue quelques accords sur ma guitare désaccordée (il n’y pas d’amour heureux, je le savais, je le savais, quitte à vivre sous tes cieux). Et, parfois, par cette fenêtre qui ne s’ouvre pas, je passe… pour m’évader. Mes yeux se brouillent, je plonge dans le vert intense qui en déborde le cadre. La forêt est dense, là-bas, de l’autre côté de la vallée. Nous avons arrêté la voiture en bord de route pour prendre des photos de ce camaïeu de vert. A cheval sur la crête de la montagne, nous ne savons pas très bien si nous sommes en Caroline du Nord ou dans le Tennessee.

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