Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

L’homme se rendit à l’animalerie pour acheter son petit Tom de compagnie. En quittant sa rue, il songea à ce qu’il allait faire. Si on lui posait la question, là maintenant, il répondrait très sincèrement qu’il ne ressentait rien. Toute sa vie, il avait cherché sa place dans ce monde qui tournait de plus en plus mal. Il devait se rendre à l’évidence, la place la plus enviable aujourd’hui était celle du mort.

Le gérant de l’animalerie était excédé. Il faisait face à une foule hétéroclite qui fourmillait devant son magasin. Des badauds attendaient la sortie des Tom, pour applaudir ou protester, selon la pente que prenait l’opinion. Il y avait aussi les manifestants du jour, qui reprochaient à ceux d’hier, d’avoir déserté la rue dès la première carotte tendue par le gouvernement. Les passants qui flânaient sur les quais complétaient ce tableau mouvementé, obligés de piétiner et de s’intéresser malgré eux à cette comédie humaine. Dès qu’il aperçut l’homme, le gérant se jeta sur lui comme sur une bouée de sauvetage.

« Bonjour monsieur, c’est tous les jours la même rengaine, ne soyez pas effrayé, entrez donc, que puis-je pour vous ?

– Bonjour, je viens chercher un Tom, dit l’homme,

– Suivez-moi, je vous en prie, répondit le gérant tout en le conduisant sans perdre de temps vers le showroom des Tom, vous savez en ce moment le choix est un peu maigre, dit-il en pouffant, je n’en ai plus qu’un. Ce matin une vieille dame m’a pris deux jumeaux. Elle ne voulait pas rester seule chez elle durant la promenade du chien. »

Assis tout au bout d’un canapé, derrière une paroi de verre, le Tom attendait en se mordant des lèvres qu’il n’avait pas en excès. Il était vraiment très maigre et se tenait droit comme un I, portait des vêtements sobres, laissait une étrange impression de tristesse.

« Il n’a pas l’air en bonne santé, laissa échapper l’homme,

– Ne vous en faites pas, l’interrompit le gérant, il suffira de le requinquer avec une bonne nourriture maison. Cela fait partie des préconisations gouvernementales. De toutes façons, je n’ai pas d’autre référence en ce moment.

– Pourquoi est-il enfermé ?

– Pas enfermé, non. Vous avez vu dehors ces manifestants qui prétendent les défendre ? Plusieurs Tom sont passés à deux doigts d’être lynchés. Non, nous les protégeons à l’intérieur de ce stand vitré à l’épreuve des balles. Je vous le concède, ce n’est pas terrible et ça accentue la physionomie de celui-ci.

– Et pour le règlement ?

– Vous n’aurez aucun frais jusqu’à la fin de ses droits, ensuite vous devrez lui verser des émoluments. Tout est expliqué dans la brochure produite par l’agence gouvernementale. Alors vous le prenez ? »

Lire le second épisode...
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