Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

Depuis belle lurette, tous les concurrents de mon père avaient éliminé les chambres à air et avaient adopté le cylindre plein, plus résistant et qui rendait le sulky beaucoup plus maniable. Mon père n’en avait cure et restait convaincu que rien ne s’harmonisait mieux avec l’élégance aérienne du trotteur que ce mince boyau d’air effleurant le gazon.

C’est vrai que c’était beau de le voir cavaler. Il en avait bavé pour en arriver là. Il y consacrait tout son temps libre et avait beaucoup compté sur maman pour notre éducation. Il poussa la recherche de perfection jusqu’à prendre des cours au carré noir ! Y parvenant comme tout le reste à force d’acharnement. C’est par le même chemin qu’il put un jour accéder aux courses professionnelles, pas à Paris, bien-sûr, Ourasi ou Gélinotte ne trottaient pas dans la même cour, mais il sut se faire remarquer dans les courses régionales. Il eut son heure de gloire, un beau jour, à Caen, dans le fief de tous les trotteurs français. Le bel alezan qu’il drivait ce jour-là avait fière allure. Les oscillements musculeux de ses longues jambes battaient la mesure, tandis que mon père, enfourché sur sa propre furie, sans jamais perdre sa main, s’emballait vers une victoire éclatante.

Après s’être fâché avec tous les entraîneurs qui avaient été séduits par son style, il devint, tout en perdant sa femme et ses économies, propriétaire de ses chevaux, entraîneur et driver, tout à la fois. Quel que soit le cheval qu’il trouvait suffisamment volontaire pour entrer dans ses brancards, son trot se reconnaissait au moindre coup d’œil. Son palmarès souffrait pourtant de lacunes tenaces, qu’un driver de talent comme mon père aurait dû combler sans histoires au cours de ses années fastes. Seulement, il y avait les crevaisons. A la moindre écharde de cravache, au plus petit caillou qui se retrouvait là, malgré les soins méticuleux des jardiniers, mon père passait dessus, et paf ! le boyau se déballonnait. Qu’à cela ne tienne, son obstination pour la chambre à air n’a jamais fléchi, et de douloureuses frustrations se sont accumulées.

Un de ces dimanches ensoleillés, où la vie est réenchantée par l’explosion du printemps, un de ces jours où rien de grave ne devrait arriver. Eh bien, ce petit rien s’est fixé sur le dos de mon père et ne l’a plus lâché. Un tellement rien que l’on n’a jamais retrouvé sur la piste le diable de piquant qui avait causé l’accident. Le caoutchouc s’est littéralement pulvérisé, s’engorgeant par lambeaux dans les rayons, déséquilibrant ainsi tout l’équipage. Le cheval, effrayé, s’est mis brutalement à galoper, c’était l’élimination immédiate, mais pour mon père cela ne s’est vraiment terminé que par une culbute phénoménale, le cheval lui retombant dessus et lui rompant la colonne vertébrale. Ce fut pour lui la crevaison de trop, et au galop en plus, quelle humiliation !

Pour ma part, je n’avais aucune disposition pour ce sport et je ne fus pas mécontent, après cet accident, de voir mon père cesser d’espérer que je prenne sa suite. De temps en temps, il m’invite chez lui et nous nous rendons ensemble à l’hippodrome pour assister aux courses du dimanche. Lors des arrivées, il me crie dans les oreilles « vas-y, Ourasi, vas-y ! », comme s’il voulait que je l’entraîne sur la piste au beau milieu des attelages. Il répète souvent qu’il n’a pas engendré le bon cheval, l’ingrat, il ne soupçonne pas les montagnes d’ennuis que son fils a dû soulever pour parvenir à dénicher quelque part un fauteuil roulant avec chambre à air.

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  • owlrelie

    2 février 2015 at 23 h 47 min | Répondre

    Bonsoir !
    Je n’ai pas pour habitude de laisser trace de mon passage sur des sites ou des blogs « littéraires », mis à part sur les plateformes que je connais bien, mais bref cette fois je laisse un commentaire ! D’une part parce que je connais de tweet Kelquun, enfin j’en ai lu quelque uns, et j’avoue qu’ils me paraissent bien souvent décousus mais en venant sur votre site je comprends qu’ils vont bientôt former un roman, donc déjà bravo pour ça ; d’autre part, j’apprécie le thème de ce texte, celui qu’il y a au dessus, oui, les chevaux c’est mon dada comme disait l’autre (celui qui a été pendu, oui, on ne le supportait plus). Ça m’a fait penser un peu à Stewball et j’étais un peu déçue que le père ne meurt pas alors qu’il a eu la colonne vertébrale cassée (mais je comprends que tu en aies eu besoin pour la fin de ton texte), d’autre part je trouve étrange qu’il ait pris des cours au Cadre Noir, il monte des trotteurs, pas des lipizzans… Et puis ça doit coûter un bras, avec l’argent qu’il a mis dans ces cours il aurait pu s’acheter des pneus en inox (ou je ne sais quelle matière, désolée si l’inox était LE mauvais métal, bref, passons). J’ai cru remarquer une faute d’attention qui t’aurait fait mettre un y à la fin de Ourasi à la fin du texte… Peut-être est-ce fait exprès et je ne comprends pas, alors, le génie du Y en fin de nom lorsqu’il est encadré par deux « Vas-y »… Je ferais bien d’autres petites remarques mais voilà que j’ai déjà écrit un bon gros pavé… Bonne continuation pour votre blog à six mains, très joli projet, soit dit en passant, bonne soirée.

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