Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

L’héritage

En 15 ans, Pierre-Henri, le notaire de ma mère, n’avait jamais manqué de me rendre sa visite annuelle, chaque début du mois d’août. Je le vois encore ce matin, le visage écarlate et suant, qui sirotait mon meilleur café, la sacoche en cuir pelé, coincée entre son ventre bedonnant et le bord de ma petite table de cuisine. Un vieux grigou, un carnassier sous une enveloppe de bonhommie. Rond de cuir ronronnant de plaisir lorsqu’il amasse des ronds. Tout chez lui était aussi rond qu’une montgolfière prête à s’envoler.

  • Je sais que vous le connaissez par cœur, monsieur, lança le notaire tout essoufflé, mais c’est le règlement, je dois vous lire l’extrait du testament de votre mère qui vous concerne au premier chef.

« A mon cher fils préféré, je donne l’intégralité de mes économies à la condition qu’il s’occupe du canari. Comme je tiens à lui éviter un avenir de rentier, cette somme lui sera versée par quotité durant les 15 prochaines années, à charge pour mon notaire, Pierre-Henri Fierlongmote, où son successeur, de gérer le solde en bon père de famille. Une fois l’an, ledit notaire vérifiera la présence du canari au domicile de mon fils. »

La peste ! Qui m’avait déjà pourri la vie durant ses deux dernières années parkinsoniennes. Jolie récompense ! Que ce supplice post mortem, moi, son propre fils, qui lui avais fait sa toilette quotidienne, un truc à avoir le mors aux dents le reste de sa vie. En bonne Tatie Danielle, elle n’aurait jamais accepté qu’une étrangère s’occupât d’elle. Chaque jour, je lui ai préparé ses cataplasmes parce que ma grand-mère, la peste suprême, avait décidé que cela guérissait de tout. Je lui ai même acheté un matelas été/hiver, plutôt cher, il m’a fallu le retourner toutes les semaines.

Encore heureux que je fusse le fils préféré de cette vieille chipie, elle qui n’a pas été foutue de me faire un frère. Je me suis consolé en regardant le visage de ma sœur, quand le notaire a déclaré qu’elle héritait du dentier en sus de la maison de famille. Cette chère sœur qui vint rendre une unique visite à sa mère pour la contempler lors de la mise en bière.

J’avais horreur des oiseaux en cage, elle le savait bien puisque je la taquinais souvent à ce sujet. Il a bien fallu capituler pour ne pas me retrouver un jour de mauvaise fortune, en slip sur le trottoir, débusqué brutalement d’une hypothétique oisiveté, à laquelle je n’aspirais pas tant que cela. Pour finir, Je suis passé à côté de ma vie mais au-moins c’était la mienne. Ma mère m’avait accouché de tout sauf de moi-même. Mon meilleur ami, à qui je confiais cela, en grinça des dents.

Je n’y connaissais rien en matière de canari et le vénérable compagnon de ma mère ne passa pas sa septième année, suite à une subite calvitie. La cage de son successeur fut renversée par le chat un mois plus tard. Celui-là s’est envolé pour une vie aléatoire de canari sauvage. Le suivant mourut au bout d’un an, sans doute de désespoir et de solitude. J’ai donc commencé à me documenter davantage afin de ne pas trop alourdir mon budget volatiles. Sur Internet, j’ai trouvé plein de bons tuyaux pour maintenir cette petite bestiole en bonne santé. J’ai appris qu’il y avait trois sortes de canaris : le canari de chant, le canari de couleur et le canari de posture. Seul le mâle a la faculté de chanter. J’ai donc compris pourquoi mon troisième ne me serinait jamais aux oreilles. Je regrette d’avoir mal jugé le quatrième, que je traitais de dégénéré avec ses manières de se tenir n’importe comment.

Le notaire me remercia du bon café que je lui avais servi et demanda à voir le canari.

« Décidément vous avez de la chance, ce canari jouit d’une longévité remarquable, persifla-t-il, avec un sourire qui souleva légèrement une boursouflure de son visage.

  • Un canari bien soigné peut vivre jusqu’à vingt ans, répondis-je d’une voix très assurée.

Pas dupe pour un sou, Pierre Henri rendit hommage à la subtilité de ma mère qui avait pris soin de parler du canari et non pas de « mon canari »

Devant mon manque de réaction, il ajouta « Monsieur, Doréament, vous rendez-vous compte que c’est la dernière fois que je vous rends visite, 15 ans déjà !». En le regardant quitter mon appartement, par le long couloir principal, je me surpris à ressentir une forme d’affection pour ce type, qui allumait des lumignons à chaque pas en découvrant de superbes socquettes blanches sous son pantalon sombre.

Dès qu’il fut parti, je ne sais pas ce qui m’a pris. J’enfilai mon par-dessus et me dirigeai vers l’animalerie pour acheter une femelle à mon canari. Depuis plusieurs jours déjà, je trouvais qu’il chantait très fort.

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