Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

Lire le premier épisode

Je suis un monstre, c’est la conclusion que j’ai lue sur le visage de Jérôme, mon ami. Celui-là, qui me consacrait son week-end en descendant chez sa sœur, s’était enfin décidé à venir m’aider dans la seconde partie de la journée. Comment peut-on accumuler tant d’objets ?! répétait-il à chaque fois qu’il retournait vers le camion, et ses jurons redoublaient lorsque le carton était destiné à l’étage comme l’indiquaient des lettres rouges, tracées à la va-vite avec un gros marqueur. Il m’en a reparlé ce matin au téléphone, il venait aux nouvelles des monstres. C’était le nom qu’il avait donné à mon salon à la fin de la journée : « C’est comme les monstres au début du mois, sauf que là ce n’est pas sur le trottoir mais chez toi ».

Jérôme se demandait s’il n’allait pas passer dans l’après-midi, comme il faisait beau. « J’ai remarqué que tu avais un sacré bout de jardin, un paradis pour la sieste. Tu sais que ça m’a traumatisé pour la vie, devine ce que je suis en train de faire ?… Eh bien, je suis en train de jeter des tas de trucs, ça me fait du bien de me dire que je n’aurai pas à déménager tout ça, s’il me prend un jour l’idée saugrenue de déménager ». Tout en l’écoutant se foutre de ma gueule, mon pied a buté dans quelque chose, j’ai regardé, c’était une chaussure, bon sang la chaussure ! « Je crois que pour cet après-midi cela ne va pas être possible, tu sais ce que ça veut dire, je passe mon temps à me demander dans quel carton peut bien se trouver ce document dont j’ai besoin tout de suite… – Ok t’en fais pas j’ai compris, à charge de revanche, car j’en ai bavé de ton déménagement, alors j’aimerais me faire des images un peu positives de ton nouveau gourbi ».

J’aurais dû lui en parler de mon agent immobilier, pourquoi ne l’ai-je pas fait ? Me dis-je en appuyant sur le bouton pour raccrocher et en me précipitant vers la cave. Il faisait sombre là-dedans, mais j’étais sûr d’une chose, il n’y avait plus personne, ni cadavre, ni rien ! Tombé accroupi sur le sol, la tête dans les mains, j’ai réalisé toute l’incohérence de mon comportement de la veille. Qu’est-ce qu’il m’avait pris ? La première chose à faire eut été d’appeler les flics. Non, j’avais les déménageurs au cul, j’étais pressé d’en finir. Confusément, je devais me demander si je n’étais pas coupable de quelque chose. Du coup, je me suis mis dans un drôle de pétrin ! Il fallait que je sorte pour me changer les idées et y voir plus clair. J’ai pris mon porte-monnaie et en parcourant l’impasse, j’ai pu mesurer toute la longueur de haie qu’il me faudrait tailler désormais. J’ai tourné à droite, juste à l’endroit où l’on aperçoit le soupirail de la cave, et je me suis retrouvé nez à nez avec le gros essoufflé. « Alors ça va m’sieur, vous avez réussi à sortir de vos cartons ! » me lança-t-il avec un sourire de complicité.

Il m’a fait une peur bleue. J’aurais voulu que ce soit différent mais, rien à faire, son sourire m’a totalement terrifié. Je n’ai rien répondu, je suis reparti aussi sec en sens inverse, je devais vraiment avoir l’air con. En courant comme un fou que j’ai remonté la rue qui longeait mon jardin et je me suis engouffré chez moi. Je suais à grosses gouttes. En traversant le salon, j’ai trébuché sur un carton très lourd qui traînait au milieu du salon. Je me suis littéralement écrasé sur le sol, de toute ma longueur, mon nez a percuté le carrelage, une tache rouge a immédiatement maculé le blanc crème des carreaux… eh, merde ! Bien sûr, j’avais affreusement mal… mais c’était cette tache sanguine qui me donnait le tournis, c’était comme si mon cadavre se rappelait à moi.

Je m’apprêtais à rejoindre la salle de bain pour soigner mon nez quand mon regard s’est posé sur cette saleté de carton. Je me suis figé brutalement… en réalisant que, jamais, je n’avais posé un tel carton au milieu du salon. En fait, un carton comme ça, je n’en possédais aucun. Je n’avais pas besoin de l’ouvrir pour comprendre ce qu’il contenait. Mais j’ai ouvert quand même, comme par acquit de conscience. Une sorte d’épuisement violent s’est abattu sur moi. Je me suis relevé, le nez sanguinolent, et je suis monté à l’étage – en laissant derrière moi le carton grand ouvert sur le cadavre de mon agent – pour me réfugier dans l’écritoire. A bien y réfléchir, c’était vraiment le seul lieu dans lequel je pouvais espérer tirer toute cette histoire au clair.

 Lire le troisième et dernier épisode
Print Friendly, PDF & Email

L'emménagement (3) arrow-right
Next post

arrow-left L'emménagement (1)
Previous post

Vous pouvez poster un commentaire ou laisser un trackback à cette adresse.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Aller à la barre d’outils