Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

Il me regardait comme si j’y étais pour quelque chose. Je n’étais pas preneur moi de cette mutation. Mon chef a trouvé une bonne occasion de se débarrasser de moi, c’est tout. « Je vais vous faire une offre que vous ne pourrez pas refuser » avait dit ce minable en rejouant la réplique du parrain. C’était une promotion, mais je n’avais rien demandé, moi, je me trouvais bien là où j’étais, dans mon bel appartement au dernier étage, avec un rade au pied de l’immeuble.

Tous les week-ends de ma période de préavis, je les ai passés à faire les 387 km, aller et retour, afin de trouver un logement dans cette Touraine dont je ne connaissais rien. Un beau pays me disait-on. L’impression plutôt de sauter d’une carte postale à une autre, vous ne pouvez pas faire un pas sans tomber sur un château. Je n’avais aucune envie, moi, de vivre dans un tableau au musée du chauvinisme patrimonial. Je me suis toujours escrimé à vivre simplement, pleinement, sans jamais y arriver, évidemment. Ceci dit, j’avais fini par comprendre que je ne pourrais jamais le remplacer mon bel appartement de Saint-Quentin, alors je me suis tourné vers les maisons, c’est l’avantage des promotions. Quand je suis tombé sur celle-là, j’ai su tout de suite que c’était chez moi, bizarre comme sensation. Le jardin était trop grand mais la glycine, magnifique sur la terrasse en ce mois d’avril. La maison trop grande aussi, une place folle pour sortir tous mes livres des cartons et consacrer une pièce entière à l’écritoire. Hier, les déménageurs piaffaient devant l’entrée, les deux camions étaient garés près du portail. Mais, moi, je ne savais pas quoi faire de celui qui me regardait, du regard dans lequel je me perdais. L’agent immobilier si sympathique et si peu bavard s’était pendu au milieu de mon salon.

L’escabeau, qu’il avait dû repousser d’un coup de pied brutal au moment de plonger dans le grand rien, gisait sur le carrelage immaculé – une pendaison est moins salissante qu’une balle dans la bouche ; ça éclabousse partout !… et comme j’avais justement repeint les murs du salon en blanc écru, pardon, mais j’éprouvais comme une sorte de soulagement. Je l’ai remis debout, à la verticale de mon agent immobilier suspendu, il faisait quand même une sacrée tête, les pieds de métal ont grincé sur le sol brillant de propreté. Sans trop savoir pourquoi, je suis monté sur la plate-forme de l’escabeau, pensant que les déménageurs allaient débarquer, furieux. Ma tête se trouvait à peu près au niveau de celle du pendu. Il m’avait fait bonne impression (je veux dire : quand il était vivant, il m’avait semblé plutôt engageant). Je crois même que j’avais envisagé, dès la seconde rencontre, que ce type puisse devenir mon premier ami dans cette cité médiévale. Raté. J’ai sorti mon opinel, il ne me servait jamais à rien mais je le gardais toujours dans la poche.

J’ai tranché la corde tendue, assez facilement, l’homme s’est affalé sur le carrelage dans un bruit mat, j’avais donc fait un bon achat avec ce couteau. Les mains sous ses aisselles, j’ai traîné l’agent immobilier dans le jardin en passant par la porte-fenêtre. Il n’était pas très lourd, j’ai pu traverser la pelouse rapidement, protégé des regards indiscrets par les jolies haies vives qui enserraient ma « propriété ». L’herbe faisait des traînées vertes sur le pantalon blanc du type, j’avais de la chance quand même, je pensai encore une fois à mon salon aux murs sans tache. Au fond du jardin, il y avait une cave un peu en contrebas, j’y ai enfourné mon cadavre après lui avoir fait descendre la volée de marches cimentées. Il avait perdu une chaussure dans l’aventure, j’aurai bien le temps de la retrouver. Je suis reparti en laissant la porte entrebâillée, pas par défi, simplement parce que ça fermait mal.

De retour dans le salon, les déménageurs m’ont dévisagé avec des yeux noirs ; surtout un gros déjà essoufflé, il avait sans doute commencé par mon carton de dictionnaires. Mais, l’un d’eux m’a quand même demandé sans agressivité excessive (c’était moi le client, non ?) : « L’escabeau, là, on peut le mettre au cul du camion ? ça vous dérange pas ? » J’ai répondu que non, ça ne me dérangeait pas du tout, et j’ai ajouté, avec un peu de malice, que de toute façon je n’avais pas prévu de le laisser à demeure au milieu de la pièce. Au plafond, entortillé dans le crochet, dont la fonction première était sans doute de suspendre des lustres, solide ce crochet, de très gros lustres assurément, il restait un gros morceau de corde effilochée.

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