Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

Un pas de coccinelle (2)

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Il y alla donc. Quelques pas dans la poussière firent s’élever un nuage gris et opaque, dessinant dans l’air froid une silhouette naine et ondulante, vaguement inquiétante. « Un fantôme… Paul ?… peut-être… » se dit-il en ricanant. Et le bruit à nouveau derrière la porte, une voix humaine à n’en pas douter, qui d’un hurlement s’était muée en plainte, un petit gémissement atténué. Comme si celle qui l’avait produit – car il s’agissait d’une femme assurément, la plainte était celle d’une femme, et pas d’une vieille femme, pas d’une clocharde rabougrie dans un imper pisseux coiffée d’un foulard de fausse soie, non, mais disons, oui, d’une jeune femme, sans doute assez belle, une femme élégante aux cheveux bruns et… oh, Paul ça va incurable bavard ! – avait finalement hésité à se faire remarquer, optant, après une première tentative franche et assumée, un hurlement à vrai dire nettement audible malgré le vent, pour un appel au secours moins tranché : une manière de laisser au visiteur le choix entre « intervenir » et « passer son chemin » ; c’est-à-dire, ici, monter une volée de marches supplémentaires et risquer de provoquer l’écroulement d’un édifice déjà mal en point. Il se rappelait avoir fait ça avec Paul sur des montagnes de ballots de paille dans une grange de l’Oise en Picardie, derrière la bergerie de l’oncle André, chez qui il passait parfois quelques jours de vacances.

Il ne passa pas son chemin et tira la porte qui tomba en miettes. Comme prévu, derrière, il n’y avait rien que l’horizon d’un paysage urbain maussade. Le nuage de poussière était retombé, Paul s’était évanoui et, baissant la tête, il aperçut, dans une robe rouge pailletée très échancrée, qui laissait apparaître presque la moitié de chacun de ses deux seins volumineux sur lesquels il avait une vue forcément imprenable, une femme blonde au visage écorché, suspendue dans le vide et qui s’agrippait au rebord de béton. La femme le regarda en souriant.

– Bonjour…

Salut, j’sais pas vous mais ici ça presse un peu, je n’vais pas tenir encore très longtemps, ça vous ferait mal de me tirer de là, vous pourrez toujours mater mes seins après…

Qu’est-ce que vous fichez là ? je… je ne comprends pas… je suis passé juste en-dessous tout à l’heure, je vous aurais vue ou je vous aurais entendue crier…

– C’que je fiche là, pardon, mais que dalle, j’en sais rien, c’que je sais c’est comment j’y suis arrivée. J’étais tranquille dans mon appart en train de regarder mon feuilleton préféré, et vla que mon mari est rentré plus tôt que prévu par contre toujours aussi bourré qu’à l’habitude. Il a commencé à me dire que j’devrais plutôt m’occuper de faire le ménage dans ce taudis, que d’mater ces conneries. J’y ai répondu qu’il pouvait aller se faire foutre…

– Ça ne me dit toujours pas comment vous êtes arrivée là.

Ok, tu m’as l’air cool comme mec, tu m’as écoutée jusque là, ce qui est plutôt rare chez les mecs, alors tu pourrais me laisser aller jusqu’au bout, et j’te mettrai au parfum.

– Si vous voulez, je vous écoute.

– Bon, j’y ai dit qu…

Ça j’ai bien imprimé, vous pouvez passer à la suite…

Ok, Ok, poussez pas, y a le vide dessous. Donc, mon mec y supporte pas quand je lui réponds comme ça, je l’sais bien, je l’fais exprès pour le faire bicher, mais j’avais pas percuté qu’il était déjà bien remonté et la baffe elle est venue tout de suite. Pauvre nulle qu’y me balançait dans la gueule, j’y ai retourné des bons fruits bien mûrs, genre jurons que j’avais bien mitonnés depuis des plombes. D’habitude ça monte pas aussi vite, j’ai le temps de me retourner ou de parer les coups. Si ça me dégoûte pas trop, je lui mets ma touffe sous le nez et ça calme les affaires. Mais là, le patron, y rigolait pas. Un bon uppercut dans les côtes, ça m’a passé l’envie de la gaudriole, il était bien furax, chaud bouillant, l’avait dépassé le point de fusion le Charlie. L’instant d’après, sans qu’j’ai pu comprendre mon malheur, je m’suis retrouvée la tête en bas, au-dessus de mon propre trottoir. Le bargeot, il avait ouvert la fenêtre et y me tenait par les pieds au-dessus du vide. Je m’suis dit que ma dernière heure était p’t’êt’ arrivée. J’en avais marre de c’bordel, j’avais espéré autre chose de ma vie, ma grande gueule elle en menait pas large, j’pleurais comme une chiffe molle, j’avais même plus la force de l’supplier. Y m’disait « demand’ pardon ou j’te balance ». J’avais plus envie de d’mander quoi que ce soit. Je m’rendais compte où j’en étais avec ce mec, j’avais descendu tous les étages, j’voyais pas comment m’en sortir, alors j’ai fermé les yeux, j’ai prié très fort d’être ailleurs, comme quand j’étais petite, je plissais les yeux de toutes mes forces pour me donner plus de chance le soir de Noël… et je me suis retrouvée là, pendue, dans le vide, j’ai hurlé un paquet de temps jusqu’à ce que vous vous pointiez.

Ils étaient là, assis à discuter, la fille et lui, les jambes qui se balançaient dans le vide. Il avait l’impression d’entendre une langue étrangère quand elle parlait, pourquoi n’était-il pas étonné par l’incongruité de la situation ? Finalement, ça se mariait assez bien avec le paysage.

– Dites, c’est quoi vot’nom ? Moi, c’est Ludivine, mais les gens, y préfèrent souvent, enfin, y disent souvent Ludi, pa’ce que Ludivine, c’est hyper long… Je me demande bien à quoi que mes vieux ont réfléchi quand ils ont choisi c’te nom de putain débutante ! J’te jure. Alors, dis, c’est quoi ton nom ?

– Eh bien. Je…

– Et qu’est-ce t’es venu faire là ? C’est un drôle d’endroit pour s’promener. C’t’immeuble pourri où qu’j’ai atterri. J’ai appelé, t’as les écouteurs sur off ou quoi ! Il a fallu que j’crie un sacré coup pour qu’tu viennes m’sauver. D’ailleurs, j’commençais à m’demander si t’allais v’nir ou si t’allais, putain, m’laisser me démerder toute seule.

– Oui, je vous présente mes excuses. J’étais ailleurs…

– Ouais, ben j’te ferais dire que moi aussi j’étais ailleurs avant d’arriver là… Putain quel saut j’ai fait… j’y comprends rien. J’suis arrivée là comme…

– Une comète, dit-il calmement.

– Hein ?

– Non, rien. Je pensais juste : vous êtes arrivée comme une comète.

– Une comèèèète ?

– C’est étrange. Moi, je suis venu ici comme poussé par une force irrésistible pour… enfin, je suis venu ici. Et, alors qu’une certaine forme de hasard me mène jusqu’à ce débris d’immeuble, vous y atterrissez comme par enchantement.

– Enchantée ! La femme hurla d’un rire aigu qu’elle interrompit presque aussitôt pour demander : et, dis moi, c’est qui, Paul ?

Lire le 3ème et dernier épisode
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