Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

Il n’avait qu’un pas. Un simple pas à franchir. La jambe à mettre en branle. Un pas. Mais, à vrai dire, comme toujours, quelque chose l’en empêchait. Une réticence panique, peur sourde, angoisse sourde, sourde… un grain de sable coinçait tout et entravait le pas… oui, le pas. En fait, il n’aurait eu souvent qu’à l’engager le pas, un pied devant l’autre… Combien de fois ne s’était-il pas retrouvé dans cette situation, abordable en apparence mais finalement totalement insurmontable. Lui, qui ne pouvait jamais faire le dernier pas. Oh, il avait bien tenté en de rares occasions, à son adolescence, de manière maladroite, sans assurance, de le franchir ce pas unique, pas simple… mais ces quelques tentatives ne l’avaient guère encouragé à poursuivre… et depuis, de pas simple, il devint… impassible… Donc, il était là, devant un pas de porte. Au pied de cet immeuble froid. Et il n’avait qu’un pas.

Il aurait pu tout aussi bien passer la journée à autre chose. Ce temps qui lui échappait toujours, le consacrer à une occupation bénéfique : lire l’un de ces dix bouquins qui s’alignaient dans la file d’attente, sur sa table de chevet, faire un tour à vélo dans la campagne entre les champs qui bruissaient du blé encore vert, appeler quelqu’un parmi ses trop nombreuses relations distendues, vivre tout simplement sans se poser de problèmes, vivre sans le poids des questions qui sédimentent au fond de soi, là où ne filtre même plus la lueur d’un espoir.

Combien de fois s’était-il demandé ce qu’il pouvait y avoir derrière cette porte ? Il n’avait jamais osé passer la barrière des regards. Ceux des loubards, enfin c’était le nom qu’on leur donnait à l’époque où il n’y avait pas encore de loi contre les réunions de bas d’immeuble. Ils avaient deux têtes de plus que lui. Souvent, il se faisait peur en longeant le bateau, longue barre de béton, alors que pour rejoindre le lycée, il pouvait emprunter un itinéraire plus sûr. Il se faisait courser parfois, moquer toujours. Qu’est-ce qui pouvait le pousser à rechercher la compagnie de ces gars qui puaient la haine ? C’est drôle, en repassant ces souvenirs, il ne s’était pas rendu compte qu’il venait de franchir le pas, s’étonnant du silence pesant, la nuée des mauvais regards ayant disparu depuis longtemps. Vingt ans qu’il n’était pas revenu sous les arcades grises. Il n’avait croisé que des pancartes entre les buissons qui volaient comme dans les westerns de série B, vagues projets de réhabilitation. Il éclatait de rire désormais, le pas était franchi et, derrière, ni plus ni moins que le même paysage. L’immeuble n’avait pas plus de profondeur qu’un décor de théâtre, du béton de carton pâte. Ce qui l’intriguait tellement avant, la vie qui pouvait s’agiter là-dedans, ne se lisait plus que dans la poussière qui régnait en maître.

Il avisa pourtant, sur la droite, à quelques pas de là… quelques pas encore, on n’en finissait donc jamais, un escalier famélique qui se dressait laborieusement au milieu des décombres et qui semblait tout prêt à s’écrouler, qui tenait bon néanmoins, pensa-t-il. Sur son épaule droite, il rajusta d’un geste machinal la bandoulière de sa sacoche en cuir, sans se préoccuper de s’en délester dans un recoin. Il se déplaça d’un pas étrangement ferme, tâta du pied la contre-marche en béton, esquissa un mouvement de la jambe, la retint, la laissant ainsi suspendue quelques secondes, puis l’envoya finalement vers l’avant. Contre toute attente, la semelle de sa chaussure se posa sur la première marche avec un petit bruit de crissement, rien à signaler. Il continua son ascension dans cet immeuble fantôme.

Après douze marches, et donc douze pas, il parvint à un premier palier qui penchait vers le vide ; des trous béants, vestiges de fenêtres depuis longtemps oubliées, laissaient passer un vent coriace. Dans un geste un peu dérisoire, il ramena l’écharpe sur son cou. Il frissonna et éclata d’un grand rire triste. Quelques murs malingres décorés de lambeaux de papier peint aux couleurs délavées suffirent à lui renvoyer son gloussement étrange dans un long écho tremblant.

Qu’avait-il espéré trouver en haut de cette volée de marches ? L’aventure… toujours, comme avec son ami Paul à l’accent bruxellois. Quand ils erraient tous les deux, encore ados, dans Paris ou en banlieue, ils ne pouvaient s’empêcher de pénétrer dans une petite cour intérieure, de pousser un portail entrouvert. La perspective d’un passage, il ne leur en fallait pas plus pour s’engouffrer, juste pour introduire un peu de baroque dans un couloir de vie trop bien rangé, torsader la ligne droite qui s’imposait comme le plus court chemin vers leur avenir assuré. C’est ainsi qu’ils se sont retrouvés dans une salle de cinéma d’un complexe en construction. Bien sûr, ils étaient passés devant la pancarte « chantier interdit d’entrer ». Allez on y va, avait lancé Paul, sésame pour tenter l’autre, le Belge était plus téméraire que le Français.

Une structure hérissée de tiges métalliques attendait la pose des fauteuils, l’écran venait sans doute d’être fixé, le film protecteur collait encore à la paroi avant que d’autres ne viennent s’y projeter. Ils en étaient restés tout rêveurs, un peu trop longtemps sans doute. Lorsqu’ils voulurent rebrousser chemin, ils aperçurent deux silhouettes imposantes dans l’encadrement de l’unique porte : un grand dog allemand à côté de son maître chien. Ce dernier aboya « Que faites-vous là ? ». Paul répondit avec son air innocent et ferme à la fois « Nous étions venus visiter le chantier du cinéma ». Le dog au cul, les deux garnements avaient été conduits à la cahute du gardien. Son ami en faisait trop, le gardien commençait à hausser la voix, il n’appréciait guère qu’on le prenne pour un con, Paul venait de refuser d’obtempérer devant l’ordre de présenter nos cartes d’identité…

Un hurlement vint interrompre l’évocation de ces petits forfaits, ce n’est pas possible, ce n’était pas le vent ça, se dit-il. Le cri venait de derrière la porte défoncée qui lui faisait face, de là où, en toute logique, il ne devait se trouver… que le vide. Il entendit encore une fois la petite voix intérieure, aux accents de Paul, allez on y va.

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