Dans le Critoire

Deux mains dans le jeu littéraire

Dernières parutions dans le Critoire

Le 30 Nov 2015 Avec No Comments permalink

par Kelquautre

Fenêtres (11)

Lire le premier épisode

la grande fenêtre rectangulaire – quadrilatère aux bords arrondis, plein d’une sorte de plexiglas épais et sali par l’air marin et les intempéries – ruisselle, dégouline d’une humidité saline qu’un vent coriace vient par intermittence projeter sur la paroi et laisse mal entrevoir l’océan, les mouettes (qui planent contre le ciel nuageux et s’élèvent brutalement dans le ciel à la faveur d’une bourrasque)  et les îles (agglomérats de rochers et de bouquets de fleurs sauvages hérissés de conifères malingres malmenés par les tempêtes) qui parsèment le recoin de Pacifique que forme le Puget Sound, je sors sur le pont, après avoir lutté contre les portes maintenues fermées par la force du vent, et une bourrasque, très fraîche, presque violente, me projette vers l’arrière et m’oblige à reculer de quelques pas, je réajuste mon coupe-vent – vêtement rouge à l’étanchéité mal établie que je traîne malgré tout avec moi dans la plupart de nos expéditions – et agrippe la rambarde métallique pour progresser vers le bout du bateau ; en bas, sur le quai, le mouvement des véhicules se poursuit – nous avons nous-mêmes laissé notre van familial quelques étages plus bas, à fond de cale, il y a déjà plusieurs minutes – et le ferry avale, à un rythme lent et régulier, entretenu par des hommes et des femmes en gilet fluo, aux gestes sûrs, précis, vaguement mécaniques, mais aussi bienveillants – soucieux d’ordre, de sécurité, d’efficacité – qu’autoritaires, rodés à l’exercice, des dizaines (peut-être des centaines, au fait) d’automobiles chargées de passagers :

* * *

Je ne me lasse pas d’observer le jardin dans lequel sautillent quelques corneilles.

* * *

comme à chaque fois, le spectacle me fascine, il porte en lui une certaine forme d’élégance – un peu comme les intermèdes lors d’un match de base-ball, quand les équipes intervertissent leurs rôles sur le terrain, les défenseurs rejoignant leur banc pour se préparer à batter alors que les attaquants se déploient sur le diamant pour assurer la réception, évoquent pour moi un ballet – et je ne me lasse pas d’observer les marins mener leur tâche à bien et les véhicules s’engouffrer dans la gigantesque coque métallique dans un fracas de moteurs, de turbines et de voix tout juste couvert par le sifflement du vent et les cris des oiseaux, au bout d’un moment, faute de place (des véhicules restent d’ailleurs généralement sur le carreau), la valse des automobiles se termine et l’espèce de petit pont-levis est remonté, une cordelette détrempée, un peu miteuse à dire vrai (elle paraît bien dérisoire) est suspendue entre les parois du navire devant les capots des premiers véhicules, elle pendouille mollement au gré du roulis et, alors, le ferry vrombit dans un soufflement de pétrole et de fumée et, presque instantanément, on le sent se mouvoir et s’éloigner de la rive pour entamer sa placide traversée ; la bise est glaçante, la plupart des passagers se sont réfugiés à l’abri, en « cabine » – en fait, un vaste espace commun équipé de fauteuils en faux-cuir et de tables en formica autour desquelles les voyageurs se regroupent par grappes de trois ou quatre – pourtant je reste un peu à rêvasser dans le vent, scrutant la mer grise à la recherche de quelque loutre, de quelque lion de mer, mais le froid est tenace,

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Je finis par céder.

* * *

je rentre me réfugier au chaud

à suivre
Le 15 Oct 2015 Avec No Comments permalink

par Kelquautre

Fenêtres (10)

Lire le premier épisode

C’est dans un silence de marbre froid, à peine agrémenté de quelques tss tss discrets – un agacement tout asiatique (?) fait de retenue et de courtoisie – de notre chauffeur chinois que nous traversons New York, à bord d’un confortable 4×4 moelleux et un peu ridicule – décevant à vrai dire au regard du charme pittoresque des fameux taxis jaunes que, sur le pont de Brooklyn, quelques jours plus tôt, nous nous étions amusés à compter, ou plutôt dont nous avions tenté d’évaluer la proportion au sein de la faune automobile de Manhattan au moyen d’une rudimentaire règle de trois (Paul n’avait pas encore 10 ans et Capucine venait de fêter ses 7 ans) – dans la chaleur estivale. Nous glissons dans le trafic.

A l’aéroport, le tarmac scintille sous le soleil – je le fixe bêtement à travers l’une des grandes baies aménagées à l’intention du voyageur en transit : elle fait comme une frontière entre deux existences opaques l’une à l’autre malgré la transparence du carreau – mais, au fond, il m’indiffère. Avant de pénétrer dans l’avion, en passant sur la passerelle mobile installée pour l’embarquement, nous sommes brusquement secoués par une bourrasque qui fait se soulever la bâche blanche et nous surprend : un instant, on aperçoit le macadam de la piste qui miroite dans la lumière du début d’après-midi quelques mètres plus bas. C’est le vent frais de l’Atlantique, un vent frais qui revient vers nous.

* * *

Elle était revenue un 4 novembre chez nous, quelques jours après Halloween. Les morts avaient cessé de nous hanter : les petits lutins couverts de draps blancs, les petits farfadets aux masques verts, aux yeux rouges exorbités, aux cheveux teints, les petites princesses métamorphosées, pour un soir, en sorcières, les petites puces de 4 ans, déguisées en pustules repoussants, errant avec leurs petits paniers d’osier comme des petits chaperons rouges électrisés et assoiffés de sucreries… Les citrouilles évidées qui font comme des lucioles dans la nuit. Ses premiers pas avaient été fébriles, on ne retrouve pas le fracas du monde extérieur sans ressentir comme un ébranlement soudain (et, à vrai dire, je me souvenais avoir ressenti un étourdissement analogue en me relevant d’une banquette sur laquelle j’avais été allongé trois années durant), un vertige effrayant.

* * *

Je n’en reviens toujours pas. Dans le jardin, un oiseau sautille dans l’herbe trempée – je passe seul, à la maison, ce mois d’octobre déjà frais – et la poussière rougeâtre et sèche ; à l’arrière-plan, les pierres semblent fragiles voire friables – Bryce Canyon sans doute, au sud de l’Utah. Au centre de la photo, comme un clin d’œil malicieux, un panneau de bois brun avec, écrit en lettres blanches, ces mots qui sonnent comme un glas : END OF TRAIL !

* * *

Elle avait observé longuement la fenêtre comme si elle avait oublié sa présence, comme si elle avait oublié qu’elle avait été celle à l’initiative de ce trou de lumière, comme si elle ne se rappelait rien de tout cela. Quelques jours plus tard, brutalement, elle était partie.

* * *

Je n’en reviendrai jamais.

à suivre
Le 28 Sep 2015 Avec No Comments permalink

par Kelquautre

Fenêtres (9)

Lire le premier épisode

Sur la carte des États-Unis, faite de polygones aux couleurs délavées, la route qui relie Seattle (au nord-ouest) à Boston fait une longue ligne vaguement horizontale. Qui traverse les états du Nord. Dans la réalité (sic), c’est en fait une autoroute – la « quatre-vingt-dix » – qui tranche dans les forêts de conifères du Montana pour en perforer l’impénétrable manteau vert sombre. Obstinément, nous la suivons dans l’air sec du mois de juillet. Au cœur du Wyoming ou du Dakota du Sud, la chaleur paraît éternelle (il se trouve que notre climatisation est en panne).

Nous faisons un petit crochet, nous éloignant ainsi du ruban d’asphalte qui nous tient lieu d’horizon, et nous échouons à Moorcroft. C’est dans un motel miteux – hôtel hideux ! – que nous posons nos valises. Le gérant est un vieil homme fatigué et le village est à son image : un antique salon de coiffure délabré, quelques restes de boutiques dont on parvient mal à saisir si elles sont encore en activité, des rues presque terreuses d’être si peu fréquentées. Le soleil est déjà bas et la poussière s’envole comme dans un western. Au loin, des enfants simulent un match de base-ball à trois ou quatre. On entend quelques cris et quelques bruits de balles : certaines achèvent leur vol rapide dans un gros gant de cuir huileux, d’autres, cognées par des battes métalliques, renvoient un écho mat. Le vent monte. Je m’affale dans un fauteuil famélique et collant au milieu d’une pièce qui – pour une nuit – sera notre salon.

* * *

Je ne crois pas avoir jamais cessé de penser à cet endroit situé aux confins du Wyoming. A cette ville presque fantôme. Dans ce salon (normand) qui me tient lieu d’abri, j’en rêve encore souvent. Régulièrement, il apparaît en surimpression du décor bucolique qu’encadre la fenêtre à châssis fixe qu’elle avait fait percer. Étrangement, dans ce paysage décharné, Louise n’apparaît pas. Les enfants non plus d’ailleurs. Il n’y a que ce vieil homme un peu gâteux qui empoche mes 60 dollars.

* * *

Le vieux empoche mes 60 dollars et repart en braillant (et en boitant) dans son arrière-boutique. Il m’avertit sans ménagement que la connexion Internet est un peu erratique mais qu’il n’y peut rien et qu’il ne faut pas l’emmerder avec ça. Sur le comptoir, il a laissé la clef rouillée de notre palace. Louise est restée dans la voiture, je crois. Pourtant, quand je me retourne, elle n’est plus là. C’est la poussière qui la dissimule. Au loin, on discerne la grande tour de pierre qui émerge au beau milieu des plaines. Comme engendrées par quelque geste chamanique, des volutes blanchâtres s’accrochent à son sommet la faisant ressembler à une colossale cheminée.

* * *

Si Louise était encore là, je lui dirais tout ça. Je lui rappellerais ce vieux souvenir inutile. Je lui décrirais le vieux gérant et sa canne, la petite suite poisseuse et vieillotte, la chaleur et la poussière. Notre petit crochet vers Moorcroft.

* * *

Le lendemain, nous avons repris la route, toujours plus à l’Est.

à suivre
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